26 juin 1974 - Au Québec, 90.5% des grosses compagnies font appel à des comptables anglophones

QUEBEC (par Gérald Leblanc) - Au Québec, les chiffres des grosses compagnies ne sont ni arabes, ni romains, mais bien anglais puisque seuls les cabinets de comptables anglophones peuvent en assurer la vérification.

C'est en effet ce que démontre un relevé des vérificateurs employés par les 105 plus grosses compagnies du Québec. Le DEVOIR a obtenu copie de cet inventaire préparé par la Chambre de commerce de Montréal.

Des 105 compagnies analysées, 95 ont été vérifiées par des cabinets anglophones, tandis que 10 (seulement 9.5%) l'étaient par des francophones.

Parmi ces compagnies, 73 publient des rapports annuels. De ces firmes, 64 ont des vérificateurs anglophones, qui ont examiné des actifs de $133,36 milliards. Examinées par des vérificateurs francophones, les sept autres ne comptent qu'un actif total de $6.94 milliards (soit 5.8% de l'ensemble des actifs vérifiés).

Le relevé démontre de plus que seules les compagnies contrôlées par des francophones (Mouvement Desjardins, Paquet Inc., Forano Ltée, Bombardier, Marine Industrie, BCN, Banque Provinciale, Québec Téléphone, Miron) font affaire avec des cabinets de comptables francophones.

Une seule ombre au tableau du patriotisme de ces firmes francophones: Les gâteaux Vachon Inc., contrôlé par le Mouvement Desjardins, confie la vérification de ses comptes à Price Waterhouse & Co.

Effectué au printemps 1974, ce relevé constitue en fait une annexe au 'Document de travail confidentiel', présenté au premier ministre du Québec, par la Chambre de commerce de Montréal, le premier avril 1974.

A partir d'un relevé du personnel de direction des 105 plus grandes entreprises du Québec (800 employés et plus), ce document confidentiel, dévoilé le 9 mai dans le quotidien La Presse, démontrait l'absence à peu près totale des francophones à la direction des grosses compagnies.

Le taux de francophones aux cinq premiers rangs de la direction de ces entreprises n'est que de 18%. De plus on n'atteint ce pourcentage que grâce à l'apport des 12 entreprises contrôlées par des francophones, lesquelles embauchent 95% des hauts cadres francophones. Dans les 93 autres entreprises, on ne retrouve que 7% de francophones à la haute direction.

Le directeur général de la Chambre de commerce de Montréal, M. Pierre Shooner, déclarait, hier, au DEVOIR, que l'annexe sur les vérificateurs démontre que, non seulement l'entreprise elle-même mais également les services professionnels qu'elle utilise échappent aux francophones.

La Chambre de commerce a choisi les vérificateurs-comptables parce qu'il est possible de constater leur appartenance ethnique. M. Shooner estime qu'il serait possible d'arriver aux mêmes conclusions, dans les autres secteurs (consultants en gestion, ingénieurs-conseil, avocats) si les données étaient disponibles.

A titre d'exemple, il mentionne le cas d'un vice-président (francophone) d'une grosse compagnie (anglophone) ayant décidé de rompre la tradition, en faisant appel à un bureau d'avocats francophones pour son contentieux.

Un appel des grands patrons de Toronto le rappelait vite à la raison, en lui faisant comprendre qu'il ne fallait pas briser si cavalièrement une longue tradition.

Bref, le relevé de la Chambre de commerce sur les vérificateurs démontre que les grosses compagnies, même avec leur siège social à Montréal, font appel exclusivement à des professionnels anglophones.