"Hola!" ou "Salaam aleikoum"

New York - Aux États-Unis, il y aurait de 15 000 à 40 000 musulmans hispaniques sur une communauté de six à huit millions de musulmans, selon les données des organisations islamiques américaines. Généralement des convertis, on les retrouve principalement dans le sud de la Californie, à Chicago, à Miami et à New York. Un mariage culturel qui, s'il paraît étonnant à première vue, s'explique historiquement et sociologiquement.

Devrais-je dire "Hola!" ou "Salaam aleikoum"? C'est ce que je me demande en m'approchant de Juan Alvarado, 32 ans, Américain d'origine dominicaine, visage de lune et barbichette mauresque, pour finalement opter pour "Hello! Nice to meet you... ". Nous avons rendez-vous devant la grande mosquée de New York, située dans le nord-est de Manhattan. Manque de chance, la mosquée est fermée. Après une invitation pour aller faire l'entrevue dans un Coffee Shop, suggestion qui ne recueille pas sa faveur, nous décidons de mener l'entrevue debout sur le trottoir, dans le vent glacial. C'est que Juan Alvarado, alias Shafeeq Abdullah Mohammed, est musulman, et malgré son ouverture et son extrême gentillesse, c'est déjà beaucoup lui demander que d'accorder une entrevue à une femme journaliste.

Il n'a pas l'air de savoir si c'est convenable ou non. La mener dans la rue est un bon compromis.

Juan a reçu sa première initiation à l'islam à l'école secondaire, en écoutant des membres de The Nation of Islam, une organisation de musulmans noirs américains. Mais ce n'est qu'à l'université, en lisant des livres sur l'islam, qu'il apprend ce qu'est "le vrai islam, l'islam orthodoxe". Il est séduit. Et c'est l'aspect disciplinaire qui le charme: "Tout est tellement flexible aux États-Unis", déplore-t-il. "Jeune homme de 19 ans vivant à New York, j'avais besoin d'une forme de discipline." Il se convertit deux ans plus tard - ou plutôt, il choisit une "réversion". Les musulmans parlent en effet de "réversion" plutôt que de "conversion" car ils croient que l'on naît musulman ou, plus précisément, en état de fitrah, ce mot signifiant à la fois la tendance à croire en un seul dieu et la disposition naturelle que l'on a à être une bonne personne, en paix avec elle-même et avec le monde. Embrasser l'islam équivaudrait donc à retourner à notre disposition naturelle.

Le même combat

La démarche des Latinos ressemble énormément à celle des Noirs américains. "À leur instar, la communauté latino-américaine est une communauté défavorisée, qui se sent souvent abandonnée par l'Église et par le gouvernement", selon Hisham Aidi, un étudiant en science politique à l'université Columbia. Se convertir à l'islam est alors un moyen de se distinguer, de se sentir plus fort et de se donner un nouveau sentiment d'appartenance, selon lui. Et les moyens par lesquels ils sont initiés sont d'ailleurs souvent les mêmes que pour les Africains-Américains: contact avec des associations d'aide aux jeunes, prêcheurs dans les prisons, les écoles, les ghettos, la rue.

Selon Ronaldo Cruz, directeur du secrétariat des affaires hispaniques de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, il y aurait environ 100 000 Hispaniques qui quitteraient l'Église catholique chaque année. "Ce sont des personnes en quête de quelque chose. Elles ne cherchent pas à s'adapter mais à s'affirmer", dit-il.

Selon les témoignages des convertis, la raison résiderait aussi dans le malaise qu'ils éprouveraient, à leur arrivée aux États-Unis, face à l'Église catholique American style: son côté impersonnel et hiérarchique. Et puis... il y a les saints.Je demande à Juan: "C'est quoi le problème, avec les saints?" "Dans la Bible, explique-t-il, il est dit que nous ne devons pas vénérer d'idoles. Ni Jésus, ni Marie, ni Mohammed. Personne d'autre que Dieu."

"Il y a trop de diversions dans le catholicisme. C'est une perte de temps", explique quant à elle Guadalupe Martinez, 26, convertie à l'islam en 1997. "Avec l'islam, on n'a pas besoin de passer par la téléphoniste pour avoir un numéro: c'est le numéro direct de Dieu."

Bref retour en arrière...

Les Latino-Américains, comme les Africains-Américains, se réclament de la glorieuse Afrique musulmane. Et pour les Latinos, c'est un retour vers ce qu'ils considèrent comme leur vraie culture: l'Espagne du VIIIe au XVe siècle, après la conquête des Maures.

"La plupart de ceux qui sont venus en Amérique latine et dans les Caraïbes espagnoles venaient de l'Andalousie, en Espagne. C'étaient des "Moriscos", des Maures forcés de se convertir au christianisme. On les a privés de leur religion et de leur culture. Ils ont été emmenés vers le Nouveau Monde et réduits en esclavage comme les Africains. Mais les Moriscos n'ont jamais vraiment perdu leur culture", affirme l'imam Ocasio, ancien imam de l'Alianza Islamica, une association de musulmans latinos créée en 1975 et aujourd'hui basée dans le Bronx.

Et les intellectuels sont là pour nourrir cette pensée, selon Hisham Aidi. "À présent, dans de nouveaux ouvrages, ils insistent pour dire à quel point la culture, la littérature et l'art espagnols ont reçu des influences arabes, islamiques ou mauresques." Sans parler des mots espagnols, dont un millier auraient des origines arabes. Ainsi, selon l'imam Ocasio, l'expression &iexlc;olé! viendrait d'Allah, et &iexlc;ojalá!, d'insha'allah, les deux expressions signifiant d'ailleurs "si Dieu le veut". Juan en rajoute: zapato viendrait de l'arabe shabbat, et tous les noms espagnols commençant pas al viendraient eux aussi de l'arabe.

L'imam Ocasio est fier de dire que contrairement aux Noirs-Américains, qui doivent changer de nom lorsqu'ils se convertissent (ne pensons qu'à Muhammad Ali), les Latinos, eux, n'ont pas à le faire. "Parce que beaucoup de noms propres espagnols, comme "Medina", sont déjà musulmans", dit-il.

Énormément de valeurs et de manières de vivre sont aussi communes aux cultures hispaniques et arabo-musulmanes, selon Arwa Avila, une Américaine d'origine mexicaine convertie à l'islam en 1991, "sans parler des ressemblances entre les gouvernements du Moyen-Orient et de l'Amérique latine!", plaisante-t-elle. Et pourtant, ce sont les différences qui l'ont attirée. "La culture hispanique est passionnée, alors que la culture islamique est beaucoup plus paisible", dit-elle. Selon l'expérience de Juan Galvan, 27 ans, directeur de la section texane de la Latino American Dawah Organization, une organisation islamiste prosélyte, les Latinas seraient par ailleurs fatiguées d'être considérées comme des "objets sexuels" et d'être jugées uniquement selon leur apparence. "L'islam élève la femme et la libère de "l'esclavage Maybelline" créé par la culture américaine", d'après lui.

Vrais ou faux?

Les Latinos musulmans ne sont pas unanimes pour commenter l'accueil qu'ils reçoivent de la part de la communauté musulmane américaine. Juan Alvarado affirme que les musulmans arabes sont surpris mais contents. Certains disent par contre qu'ils ne sont pas considérés comme de "vrais musulmans" du fait, par exemple, qu'ils ne parlent pas l'arabe, la langue du Coran. D'ailleurs, Juan, comme beaucoup de nouveaux convertis, prend des cours d'arabe le dimanche matin à la grande mosquée de New York. D'autres disent qu'on les regarde de travers à cause de leur réputation d'avoir le sang chaud, un caractère peu compatible avec l'islam.

En effet... qu'en est-il de la salsa, du merengue, Juan? D'un air torturé, il répond: "J'aime la musique. Énormément. Je crois qu'on a le droit d'en écouter, mais pour la question de la danse, les avis divergent. Je ne suis même pas sûr d'avoir le droit de danser avec ma femme chez moi." Et le porc? Même air déchiré - et coupable: "Quand je sens un plat fait avec du porc... ça me donne faim!", avoue-t-il, jurant par ailleurs ne pas en avoir mangé depuis une éternité. Un mariage entre latinité et islamicité qui peut donc être déchirant... et à la limite de l'acceptable pour leur propre communauté. "Ils disent: vous n'êtes plus Portoricains si vous ne mangez plus de porc", déplore Ibrahim Gonzalez, un des fondateurs de l'Alianza Islamica. "Le catholicisme est tellement enraciné dans la communauté hispanique qu'il en est presque indissociable. Ainsi, se convertir à l'islam, c'est comme arrêter d'être hispanique", explique Samantha Sanchez, une musulmane qui prépare un doctorat en anthropologie culturelle à la New School University.

Il y a aussi certaines familles qui se déchirent. Des parents qui refusent de reparler à leurs enfants. Juan Alvarado a été chanceux, même s'il a eu son lot de tensions. Son père d'abord, qui n'a pas avalé le fait qu'il abandonne "la religion de ses ancêtres", puis sa femme, catholique, qui aurait bien voulu savoir, avant qu'ils ne se marient, s'il avait l'intention de se convertir. Mais même s'il a essayé de la sensibiliser à l'islam, il n'est pas question pour lui de la forcer à se convertir, dit-il. Et leurs enfants? "Nous avons passé un accord, sourit-il. Si c'étaient des garçons, je choisissais les prénoms, et si c'étaient des filles, elle les choisissait." C'est donc un Yassou, né il y a sept ans, et un petit Jamil, né il y a un an. "Et Yassou sait déjà comment prier", dit Juan fièrement.