Vers un ordre pour les enseignants - Le prof, un professionnel?

L'Office des professions du Québec (OPQ) décidera d'ici la fin de l'automne si elle recommande ou non au gouvernement de mettre sur pied un ordre professionnel des enseignants, qui compterait au-delà de 70 000 membres.

Les phases de consultation auprès de divers intervenants du milieu de l'éducation et l'analyse du dossier par l'Office sont maintenant complétées.

Directeur des communications de l'OPQ, Michel Sparer laisse savoir que les travaux se poursuivent depuis longtemps autour de cette question controversée sur laquelle cet organisme gouvernemental s'est penché dernièrement «sans préjugé et en toute objectivité». Dans ce cas-ci, la profession est déjà très encadrée. «Le dilemme se situe donc au niveau de la pertinence de passer d'une forme d'encadrement à une autre en créant un ordre professionnel», résume-t-il.

Pour sa part, le Conseil pédagogique interdisciplinaire du Québec (CPIQ), au sein duquel se retrouvent 31 associations d'enseignants, s'est avéré l'ardent promoteur de l'existence nouvelle d'un 46e ordre. Il en fait sa principale cause et son cheval de bataille en publiant un manifeste qui contient plusieurs considérations militant en faveur d'un ordre. Le CPIQ soutient que le succès de la réforme de l'éducation en cours passe par un tel mode d'encadrement des enseignants. À son avis, celle-ci repose en grande partie sur une responsabilisation et sur une autonomie professionnelle, qui seraient de la sorte accrues et reconnues.

De leur côté, les syndicats d'enseignants s'opposent avec vigueur à l'arrivée dans le décor d'un ordre dont ils ne comprennent pas la raison d'être dans le contexte actuel. Selon eux, les ordres professionnels visent d'abord et avant tout à assurer la protection du public. Or, les mécanismes déjà en place à l'intérieur du système d'éducation veillent à ce que la population soit adéquatement protégée. Ceux-ci peinent aussi à voir comment les enseignants bénéficieraient d'une plus grande reconnaissance et d'une valorisation professionnelles s'ils devaient être intégrés à l'Office des professions.

Aujourd'hui directeur des études de premier cycle en éducation pour le réseau de l'Université du Québec, Alan Wright a travaillé au sein d'un syndicat d'enseignants et a occupé des fonctions au ministère de l'Éducation. Celui-ci a aussi conduit une étude sur l'évolution de la situation des enseignants au Québec et il a été professeur durant plusieurs années. Coiffé de tous ces chapeaux, il est particulièrement en mesure d'envisager cet épineux débat sous plusieurs angles.

Une meilleure visibilité professionnelle

Ancien permanent de la Provincial Association of Protestant Teachers et de la Montreal Teachers Association, il constate au départ qu'il a toujours été fasciné durant cette période de sept ans par l'utilisation du mot profession ou professionnel appliqué à l'enseignement. Il reconnaît ce qui suit à ce propos: «Ancien enseignant de secondaire I, je m'objectais quelque peu sur la façon dont les gens utilisaient ce mot légèrement mystérieux de "profession", qui avait une coloration particulière. On ne savait pas exactement ce qu'il voulait dire.»

Il a saisi toute l'importance de ce concept lors de ses études de doctorat à l'Université de Montréal: «La professionnalisation est importante pour des gens qui font partie d'un groupe de travail, dans la mesure où ils obtiennent de la sorte une certaine autonomie et un certain statut. J'ai spécifiquement étudié et trouvé intéressant tout l'aspect de la formation, de la probation, du perfectionnement et de tout ce qui pourrait faire partie d'un enjeu enrichissant pour les gens de la profession. Ils jouissent dans ce cadre-là non seulement d'une autonomie dans leurs actes professionnels, mais ils possèdent une vision de ce que cela représente d'être reconnu membre d'une profession et de ce que cela exige comme formation pour se tenir à jour.»

Voilà pour le passé. Aujourd'hui, il se prononce de la façon suivante sur les avantages d'un ordre: «Je crois que le statut professionnel des enseignants du Québec pourrait être plus élevé et que le respect des gens oeuvrant dans ce secteur pourrait être haussé. On pourrait imaginer une situation en vertu de laquelle on leur ferait plus confiance et ils pourraient contrôler leurs propres affaires dans le respect du public et des clientèles.» Sur le plan de l'avenir, la profession s'en trouverait enrichie: «Ils profiteraient du fait de vivre côte à côte avec les grandes professions libérales établies et leurs prises de position seraient jugées de façon moins partisane. Finalement, ils pourraient travailler en partenariat avec les universités pour la formation des maîtres. De ce côté, sur le plan des principes, normalement ça devrait fonctionner assez bien.»

L'envers de la médaille

Pourtant, dans la pratique, des problèmes inhérents à l'existence d'un ordre se posent. À partir du moment où il est question de mettre sur pied une telle structure, il est nécessaire de situer en perspective la société en présence et tout le milieu qui l'entoure. À cet égard, les syndicats font partie intégrante de la problématique au sujet de laquelle ils se situent comme suit, dit le directeur: «Nous avons une évolution syndicale au Québec, qui fait en sorte que ces gens sont très réticents à ce qu'un ordre soit établi; ils prétendent que la représentation des enseignants peut passer par un mouvement et par une structure syndicale. Par contre, chez les infirmières, on voit qu'il y a deux types d'organisations qui vivent en parallèle, soit l'ordre et le syndicat. Je ne porterai pas de jugement là-dessus parce que, d'une manière ou d'une autre, je ne suis pas sûr de la manière dont ça fonctionne et si elles sont heureuses là-dedans.»

Alan Wright a aussi été directeur adjoint des programmes au ministère de l'Éducation. À ce titre, il examine la situation: «Le problème potentiel, c'est que ce ministère prend de la place au Québec. Il assume un leadership et dispose de pas mal de prérogatives. Est-ce que le MEQ sera prêt à céder certaines d'entre elles à une nouvelle instance?» À ce propos, il se réfère à l'Ontario où il existe un ordre: «À l'occasion d'une rencontre, organisée par le Conseil pédagogique interdisciplinaire (CPIQ), au cours de laquelle des représentants de l'Ordre ontarien des enseignants se livraient à une présentation, j'ai trouvé qu'en Ontario, là où ils ont créé un tel mécanisme, il y a un problème avec le ministère dans le sens qu'ils ont de la sorte mis en place une bureaucratie assez importante. Il ne faut pas penser que c'est une sorte de baguette magique.»

Afin de bien illustrer ses propos à ce sujet, il cite l'exemple suivant: «Une des grandes priorités en Ontario, c'était le perfectionnement obligatoire à tous les cinq ans. En vertu de celui-ci, prétextant la mise à jour et la protection du public, chaque enseignant doit suivre un certain nombre de cours crédités en vue de garder sa licence. Une fois qu'une telle décision est prise, je pense qu'il peut y avoir, je ne sais trop, au-delà de 100 000 dossiers à ouvrir et ça signifie qu'il y a des cours et des cours à préparer. Ça peut devenir lourd.» Toujours à la suite des propos émanant des gens de l'Ontario, selon lui, il n'est pas certain que le ministère de l'Éducation soit prêt là-bas à céder quoi que ce soit en termes de pouvoir dans le cadre de décisions majeures à prendre.