Dossier gangs de rue - Fascinés dès le primaire...

Jean Carlos Lizaire (à gauche) et Keeven’s Bellony, deux patrouilleurs de la Maison d’Haïti qui aident Harry Delva à prévenir les rixes à la sortie des classes dans le quartier Saint-Michel. «Les jeunes ne se respectent pas entre eux. C’est p
Photo: Jacques Nadeau Jean Carlos Lizaire (à gauche) et Keeven’s Bellony, deux patrouilleurs de la Maison d’Haïti qui aident Harry Delva à prévenir les rixes à la sortie des classes dans le quartier Saint-Michel. «Les jeunes ne se respectent pas entre eux. C’est p

Les jeunes issus des minorités savent comment s'habiller, en rouge ou en bleu, dès l'école primaire. Pas besoin de leur faire un dessin, ils comprennent la distinction entre les Blood et les Crips. Et ils cherchent déjà à les imiter.

Les gangs suscitent l'admiration et la fascination bien avant l'école secondaire. Mitch Nestor, le fils de l'entraîneur en arts martiaux Charles Ali Nestor, s'est déjà fait voler sa bicyclette par un petit groupe de jeunes au primaire. Le vol et le taxage, deux phénomènes de gang, se manifestent parfois dans la cour des petits.

Les temps ont bien changé depuis que le père de Mitch, Charles Ali Nestor, a fait les quatre cents coups au sein de Crack Down Posse, avant d'en sortir à temps. Nestor était intrigué par les gangs dès le primaire, au début des années 80, mais il a dû attendre son entrée à l'école secondaire pour se mêler à des bandes de voyous.

Cette période de purgatoire, entre l'enfance et l'adolescence, n'est maintenant plus nécessaire. Harry Delva, coordonnateur des activités jeunesse pour la Maison d'Haïti, le répète sur toutes les tribunes sans que les pouvoirs publics lui prêtent foi. Les enfants de 2006 ont pris conscience de la réalité des gangs par l'entremise d'un frère aîné ou d'un cousin dont ils veulent suivre les traces. «Ils savent déjà que, si tu arrives avec un foulard rouge dans un quartier bleu, tu n'es pas à la bonne place, et ils le savent souvent à l'insu de leurs parents. Le jeune sait déjà ce qui se passe, il est en train de se former. L'environnement est structurant, trop structurant même», explique M. Delva.

Après 13 années de travail de rue dans le quartier Saint-Michel, M. Delva a compris que les premiers efforts de prévention devaient être réalisés au primaire. «Nous avons remarqué que, pour le jeune, rendu à 12 ou 13 ans, il est déjà tard. Dans sa tête, tout est en place.»

La Maison d'Haïti offre depuis peu un nouveau programme pour atteindre les parents et leurs enfants dès l'âge de cinq ans, notamment par l'entremise de l'aide aux devoirs. «Souvent, les parents sont dépassés, surtout quand ce sont des immigrants, explique Myriam Foley, la responsable du projet. Les systèmes institutionnel et scolaire sont assez complexes, et la réalité des gangs de rue, c'est nouveau pour eux. Ils ont besoin d'un appui.»

Le flou de la prévention

Les gangs font partie du paysage métropolitain depuis le milieu des années 80. La prévention est sur toutes les lèvres et, pourtant, les interventions auprès de la jeunesse n'ont jamais fait l'objet d'évaluations rigoureuses. En d'autres mots, personne ne peut départager avec exactitude les programmes de prévention performants de ceux qui ne le sont pas. Ni le Centre jeunesse de Montréal, ni la police, ni le réseau communautaire.

Le ministère de la Sécurité publique a accordé une subvention de 110 000 $ à la Société de criminologie du Québec pour évaluer les activités de prévention de cinq organismes communautaires de Montréal visant à prévenir l'adhésion à des gangs de rue. Les résultats préliminaires indiquent que les travailleurs de rue atteignent très peu les membres du «noyau dur» (à la tête du gang), mais qu'ils entretiennent des contacts fréquents avec les «wannabe» et les membres en périphérie. Les activités sportives, notamment les parties de basket-ball, rencontrent le plus grand succès

L'attitude attentiste des travailleurs de rue freine cependant les efforts de «désaffiliation», visant à sortir l'adolescent d'un gang. «Ils attendent un peu que les jeunes viennent les voir et disent: "j'ai besoin de..."», explique Caroline Savard, directrice générale de la Société de criminologie du Québec.

La Société de criminologie réalise par ailleurs une tournée provinciale, ce printemps, afin de faire une recension des expériences viables en matière de prévention de l'adhésion aux gangs. «On veut savoir quelles sont les recettes qui marchent pour que le gouvernement sache comment dépenser l'argent. Le but, c'est d'améliorer nos pratiques», explique Mme Savard. Le rapport final est attendu pour mars 2007.

Tout le champ de la prévention se qualifie comme une science inexacte. Les projets font rarement, sinon jamais, l'objet d'évaluations, un constat exprimé notamment par les recherches du professeur en criminologie Maurice Cusson, à l'Université de Montréal. «On ne sait pas encore ce qui marche le mieux», confirme Mme Savard. «Il y a peu d'évaluations, mais ça s'en vient. De plus en plus, les gens devront évaluer leurs programmes.»

Le constat est d'autant plus désolant que le ministère de la Sécurité publique a consenti, en 2005-2006, 1,25 million à 24 organismes pour prévenir l'adhésion des jeunes aux gangs criminels. De l'argent investi sans garantie de résultats, compte tenu de l'état approximatif des connaissances.

«Nous, les Occidentaux, nous sommes assez bons pour répéter des expériences qui ne marchent pas. Et c'est dommage, parce qu'on n'aide personne. On n'aide pas à réduire le sentiment d'insécurité de la population et à protéger nos enfants», déplore Chantal Fredette, conseillère clinique en gangs et délinquance au Centre jeunesse de Montréal.

Un exemple

Mme Fredette cite en exemple le cas du Prince serpent, une pièce interactive du Théâtre Parminou dénonçant les stratégies utilisées par les gangs pour recruter des jeunes filles dans les réseaux de prostitution juvénile. La pièce, vue par quelque 8000 écoliers de 12 à 15 ans, est considérée comme un outil utile et efficace. Sauf pour les jeunes déjà envoûtés par le serpent en question. «Certains ateliers de sensibilisation créent des effets pervers chez ceux qui ont un profil à risque. Si vous leur dites que c'est dangereux, vous leur donnez le goût d'y aller, explique Mme Fredette. La prévention, c'est la lutte contre la pauvreté, l'exclusion.»

La prévention, ce sont aussi de petites choses banales que le milieu scolaire a oubliées. Comme par exemple abaisser les exigences d'entrée aux programmes sports-études. Les jeunes à risque d'appartenir aux gangs sont privés de telles occasions, en raison de leur piètre rendement scolaire. «Le milieu scolaire n'est pas adapté à nos gars de gangs. Ce sont des hyperactifs qui ont besoin de bouger, de se vider. [...] On augmenterait leurs chances de réussite scolaire si on les exposait à des programmes sports-études», lance Mme Fredette.

Constat d'échec? Et comment, tranche Jean-Yves Sylvestre, un travailleur communautaire de la Maison d'Haïti posté à l'école Joseph-François-Perrault. «Il n'y a rien pour les jeunes. Moi, je vous le dis, on veut créer cette industrie des gangs de rue pour nourrir les prisons et les criminologues qui gagnent leur vie avec ça.»