Guerre et paix (avec soi-même)

Charles Ali Nestor
Photo: Jacques Nadeau Charles Ali Nestor

Charles Ali Nestor a réalisé à la dure que les gangs de rue n'étaient pas faits pour lui. Il a fallu que les balles sifflent au-dessus de sa tête lors d'une fusillade au cours de laquelle il a été atteint à la jambe pour qu'il prenne conscience qu'il n'était pas immortel. Et qu'il allait y passer un jour ou l'autre.

Membre actif des Family, puis des Crack Down Posse où il a côtoyé Gregory Wooley (le seul Noir dans l'entourage actuel des Hells Angels), à la fin des années 80, Nestor ne pouvait plus sortir de chez lui sans être armé jusqu'aux dents. Avant même de fêter ses 18 ans, il avait plus d'une agression au couteau sur la conscience. Il avait échoué pendant deux ans à Cité Rivières-des-Prairies, le «cul-de-sac» de la délinquance juvénile, et il avait déjà vu un de ses comparses mourir sous ses yeux lors d'un drive-by shooting, une fusillade aléatoire. Une quinzaine de cadavres, des jeunes comme lui, jonchent ses souvenirs d'adolescence. «Ça aurait pu être moi, dit-il. J'ai fait le ménage dans ma vie à temps.»

Nestor reste un féroce guerrier. Maintenant, il évite les coups de ses adversaires, plutôt que les balles, dans un ring. Adepte du combat extrême, il possède sa propre école d'arts martiaux dans le quartier Saint-Léonard, Ness Martial, où il enseigne aux jeunes à exprimer leur agressivité sur un punching bag. Les cinéphiles reconnaîtront le personnage du premier documentaire de Dan Bigras, Le Ring intérieur.

Lors de sa première prise de contact avec un jeune, Nestor se contente souvent de lui donner une paire de gants, sans mot dire. C'est un geste banal, mais il compte. «Au début, ça les défoule. Le jeune qui fait du combat ici, il n'est pas victime dans la rue, et il ne fait pas de victime», dit-il.

Son défi? Ne jamais baisser la garde. Si par malheur les jeunes réalisaient qu'il effectue sur eux «du travail social», ils retourneraient flâner dans le métro. «Le jeune a besoin d'explorer, d'appartenir à un groupe, mais il faut qu'il trouve le bon. Je leur dis toujours: "Tu veux une gang, il y en a une ici. Une gang qui va t'apporter quelque chose de positif."»

L'autorité de la rue

Dans les écoles ou les centres jeunesse où il livre régulièrement des conférences, Charles Ali Nestor parle avec l'autorité de la rue. Il a les cicatrices pour le prouver, et personne n'ose le prendre à la légère. C'est après l'avoir entendu que Martin Lemire, un éducateur à Cité Rivières-des-Prairies, a décidé d'amener ses jeunes au gymnase du boulevard des Grandes-Prairies. «Ils savent qu'Ali ne les juge pas et qu'il peut les comprendre comme aucun éducateur», dit Lemire.

En conférence, «Ali» se contente de relater sa propre expérience, et d'écouter. Il a adhéré aux gangs d'abord parce qu'il vivait un profond sentiment d'injustice dans une société moins ouverte à la différence qu'elle veut bien le croire. Il était âgé de 15 ans lorsque ce racisme larvé lui a sauté aux yeux, alors qu'il essayait d'entrer dans une discothèque réservée aux 14-18 ans. Il y avait deux files, l'une pour les Noirs, l'autre pour les Blancs. «Et les Noirs ne rentraient jamais.»

À la maison, la communication avec ses parents, des immigrants haïtiens, était brisée. «On trouvait que nos parents ne se tenaient pas debout, on avait l'impression qu'ils acceptaient le racisme. [...] Les jeunes vivent la même chose que moi, une faible communication avec les parents et le racisme. Et un jour, ils se lèvent et se disent que c'est assez.»

Cette rupture du dialogue à la maison, doublée d'un vif sentiment d'exclusion, est à la source de l'attrait pour les gangs, confirme Harry Delva, coordonateur de la patrouille de rue pour la Maison d'Haïti. «Dans la pyramide de Maslow, la famille haïtienne remplit les premiers besoins: elle donne à manger, offre un toit sur la tête et permet à l'enfant d'aller à l'école. Pour le reste, la gang prend le dessus. La jeune va y trouver une identité, une fraternité et l'accomplissement de soi. La famille haïtienne oublie souvent de dire à son jeune "je t'aime"», explique M. Delva.

Jonathan, 15 ans, est la parfaite illustration de ces carences au foyer. Né en République dominicaine, exilé tout jeune au Québec, il a souffert du divorce de ses parents, il y a quatre ans. «Ils n'étaient pas à l'écoute de mes problèmes. J'ai trouvé dans les gangs quelqu'un à qui je pouvais faire confiance, parler sans être jugé. Ils ne me rabaissaient pas», dit-il entre deux rounds de boxe au gymnase.

Les paroles de Nestor ont atteint Jonathan droit au coeur. Le voilà maintenant dédié à l'entraînement, et la poursuite de ses cours de secondaire 2 et 3. «Si je n'avais pas connu Ali, oui, les gangs m'attireraient encore. Maintenant, je sais qu'il y a d'autres moyens de se faire des amis», dit-il.

S'accrocher à ses rêves

L'absence de modèles positifs revient sur toutes les lèvres dans la communauté noire. «Ils retrouvent dans le gang l'amour et l'acceptation. Ils sont quelqu'un pour le gang, alors qu'ils ne le sont pas pour leurs parents», lance Martin Lemire.

Immigrants, pour la plupart sous-scolarisés et dépassés par les défis de l'intégration, les parents ont souvent une longueur de retard sur les enfants. À force de côtoyer les jeunes, Harry Delva a réalisé qu'ils transigeaient avec trois cultures: Haïtiens dans leurs racines, Québécois par défaut et Américains dans leurs rêves de réussite matérielle. «Le parent qui n'a pas encore compris qu'il a devant lui trois entités distinctes, que dit-il lorsqu'il y a un problème? "Ce n'est pas mon fils ou ma fille." Eux, ils ont fait des enfants haïtiens, avec une éducation haïtienne, qui ne font pas honte à leurs parents», explique-t-il.

Ces parents dépistent mal les comportements à risque chez leurs enfants. Dans la plus pure tradition haïtienne, ils vouent le plus grand respect à leurs géniteurs à la maison, alors qu'ils se comportent comme des petits démons dans la rue. «Les Haïtiens ne défient jamais leurs parents face à face. On les défie dehors, face à la société», dit Charles Ali Nestor.

Le défi de l'intégration se pose aussi pour ces jeunes. Ils ne se reconnaissent pas dans ce Québec offrant peu ou pas de chances de percer aux Noirs. À l'école secondaire Joseph-François-Perrault, où Jean-Yves Sylvestre fait du travail communautaire, les ados ont très mal réagi à la polémique autour de la nomination de Michaëlle Jean à titre de gouverneure générale du Canada. «Il ont été blessés, ils ont vu qu'on s'acharnait sur elle. De leur point de vue, on s'en prenait à un modèle noir qui essaie de réussir dans un Québec blanc», dit-il.

Le gang sert de rempart dans une société dysfonctionnelle. Harry Delva ne s'est pas encore remis du coup de poing qu'un garçon à l'esprit vif lui a asséné lorsqu'il lui a demandé pourquoi il traînait avec les gangs. «Il m'a dit: "c'est parce que je n'ai pas le choix, il n'y a rien d'autre. Si jamais je veux devenir quelqu'un, être respecté, il va falloir que je réussisse dans ce créneau qui nous est laissé, les gangs de rue."»

Fritz Paul, 28 ans, a bien l'intention d'offrir un modèle alternatif à ces jeunes. Champion canadien de combat extrême chez les mi-moyens, il voguait à la dérive jusqu'à ce qu'il cogne à la porte du gym, un peu par hasard. Il était tombé sur un dépliant avec la photo de Nestor, un Noir comme lui, ce qui avait piqué sa curiosité. Avec Fritz, Ali a réalisé qu'il ne détenait pas un gymnase, mais une école de vie. Il pouvait se servir de l'entraînement et de la discipline sportive comme prétexte pour aider les siens.

Fritz est le tout premier succès d'Ali. «Les jeunes n'ont pas de modèles, et je veux aller le plus loin possible sur le ring pour qu'ils en aient un», dit Fritz, un rescapé de la bouteille et autres paradis artificiels.

Rêveur fou? C'est pourtant en s'agrippant à un rêve que Charles Ali Nestor a surgi de l'abîme des gangs. De vieux souvenirs d'enfance sont remontés à la surface lorsqu'il a choisi de rompre, des films de Bruce Lee dont il était friand dès l'âge de 4 ou 5 ans. «Les arts martiaux m'ont tenu en vie. C'était une passion depuis que j'étais tout petit. Si vous avez des rêves, il faut s'y raccrocher. L'important, c'est d'être le premier à croire en soi.»