Les charges de la caricature, d'hier à aujourd'hui

Le général James Wolfe à Québec, 1759, George Townshend. Source: Musée McCord
Photo: Le général James Wolfe à Québec, 1759, George Townshend. Source: Musée McCord

Manifestations, émeutes, incendies et mises à sac d'ambassades étrangères: l'affaire des caricatures de Mahomet prend des proportions étonnantes, presque inimaginables. Inimaginables parce que l'Occident, même s'il est encore pénétré de valeurs religieuses, n'est plus à même de concevoir la vie humaine seulement dans l'écrin du sacré. Or la caricature moderne, par la liberté qu'elle commande, est elle-même un pur produit historique de l'affranchissement du sacré. C'est d'ailleurs dans le cadre de luttes idéologiques que la caricature s'est peu à peu imposée au cours des deux derniers siècles, jusqu'à prendre l'importance qu'on lui reconnaît aujourd'hui.

La caricature illustre d'abord et avant tout un nouveau rapport qui s'est établi entre les individus et la société: chacun est libre, dans les limites de la loi, de critiquer ou de commenter le point de vue d'autrui, même sur le mode iconoclaste.

Le mot «caricature» lui-même, dérivé de caricare, renvoie évidemment à l'idée d'une charge, d'un excès, d'une outrance doublée d'une ironie qui, idéalement, se veut lucide. Depuis 200 ans, la caricature a accompagné les révolutions, quand elle ne les a pas suscitées.

Bien qu'elle remonte à la nuit des temps, la caricature telle que nous la connaissons aujourd'hui est d'origine italienne. C'est entre le XVe et le XVIIe siècle que les règles de base de la caricature se fixent. Parmi les pionniers du genre, on trouve entre autres les frères Carrache ainsi que Léonard de Vinci, c'est-à-dire des peintres qui, d'une part, explorent la critique sociale par les excès du dessin en même temps qu'ils imposent, d'autre part et paradoxalement, les règles du portrait classique, pour la plus grande gloire de la peinture italienne. Mais la caricature n'est alors tout au plus qu'un divertissement d'atelier, sauf peut-être dans l'Allemagne du XVIe siècle, déchirée par la Réforme et les révoltes paysannes: là, le dessin satirique explose.

En France, au siècle de Louis XVI, la caricature s'enracine pour de bon. À la Révolution française, son usage se répand très rapidement. Elle devient sans conteste une arme dangereuse dans une société bouleversée. La caricature est alors utilisée de part et d'autre, tant par les révolutionnaires que par leurs opposants. À partir de 1789, le dessin à charge — tout comme la chanson politique — est partie prenante de tous les combats idéologiques. Boyer de Nîmes, un royaliste passionné par l'usage de la caricature, est une des premières victimes célèbres de ce type de dessin: il est condamné à mort après la publication de son ouvrage consacré à l'histoire du dessin satirique...

Devant les craintes que soulèvent la satire et l'humour intégrés au dessin à charge, les maîtres de la société développent partout des moyens juridiques et moraux pour tenter de le museler. La France et l'Angleterre, faut-il le rappeler, comptent très vite sur l'adoption de nouvelles lois afin de faire taire les caricaturistes. Le code Napoléon et la loi sur le libelle permettent la répression du travail de bien des dessinateurs.

Dans Le Charivari, célèbre journal de caricatures fondé en 1832 par Charles Philipon, on publie notamment un dessin de Louis-Philippe qui, dans une suite de vignettes, finit par être représenté sous la forme d'une grosse poire. Les autorités publiques se déchaînent. Le procès, la prison, l'amende: tout y passe. Le Charivari, où dessine entre autres le grand Honoré Daumier, est aussi une victime célèbre des outrances juridiques du régime de Napoléon III contre la presse.

Il faudra attendre les lois sur la liberté de la presse pour assurer une relative sécurité aux dessinateurs. Bien des caricaturistes ont reçu menaces et coups pour avoir exploité, même un peu benoîtement, la liberté de leur art. Ici, Hector Berthelot, fondateur en 1877 du Canard de Montréal, se fit physiquement malmener tout simplement parce qu'il avait forcé la mesure des pieds de Charles Thibault, un sombre échevin lié au non moins sombre Parti conservateur.

Avant la Deuxième Guerre mondiale, en Amérique comme en Europe, les coups de main menés contre des journaux sont monnaie courante. Dans toutes ces entreprises, les caricaturistes sont souvent des cibles privilégiées.

Une langue universelle

La caricature soulève les passions européennes depuis ses origines. Et il en va de même au Nouveau Monde.

En 1759, en rade de Québec, le brigadier Townsend, un des pionniers de la caricature en Angleterre, se moque de son supérieur, le général James Wolfe, grâce à ses dessins. Ses caricatures à l'encre noire, rehaussées à l'aquarelle, sont aujourd'hui conservées au Musée McCord à Montréal. Elles montrent un général Wolfe malingre dans des poses ridicules et affectées. Les légendes, souvent rédigées en français, raillent cet homme qui est pourtant un conquérant de l'Amérique française sur le point d'être célébré dans tout l'Empire britannique, notamment grâce à une célèbre représentation épique du peintre Benjamin West. C'est dire qu'au moment même où Wolfe triomphe, ses soldats ou, du moins, ses officiers se moquent de lui au point de risquer d'être accusés d'insubordination et de subir les foudres mortelles de la justice militaire.

Plus au sud, à Philadelphie, Benjamin Franklin incite pour sa part les colonies américaines à la révolution grâce à une caricature célèbre: un serpent sectionné qui représente les colonies rebelles. La vignette du dessin, «Join, or Die», devient vite une des représentations les plus connues de la volonté républicaine en Amérique. La ville de Philadelphie propose d'ailleurs ce printemps une exposition d'envergure consacrée à Franklin, dans laquelle le célèbre dessin est mis à l'honneur en tant que pièce maîtresse pour expliquer la naissance des États-Unis.

Au Québec, les membres du FLQ utilisèrent, comme signe distinctif de leurs communiqués, une caricature d'Henri Julien: un vieux patriote de 1837-38 coiffé d'une tuque et armé de sa pétoire à poudre noire.

Parce que le dessin est universel, la caricature a les moyens de dépasser le seul cadre d'expériences régionales étroites. Son impact dans le cadre d'événements exemplaires de grands enjeux humains est incontestable. Que la caricature serve aujourd'hui à exprimer des angoisses et des passions liées aux religions n'a pas de quoi surprendre. Après tout, on a même déjà mené des guerres pour des motifs idéologiques résumés et diffusés par des dessins!

Pensons à cette anecdote que narre Stendhal dans La Chartreuse de Parme au sujet du peintre et caricaturiste Antoine-Jean Gros (1771-1835). Dans les bonnes grâces de la belle Joséphine, on sait que Gros se voit confier par Napoléon la tâche de créer une structure d'accaparement des trésors culturels de l'Italie. Or l'action de Gros ne se limite pas à cela. Stendhal raconte en effet qu'en 1796, alors que les Français croient bêtement que Napoléon avance en Italie l'épée dans une main et les droits de l'homme dans l'autre, Gros est chargé de dessiner le supposé tyran des Italiens afin de précipiter sa chute au profit du général français. Le «despote» italien est représenté transpercé par une baïonnette française. Et, de son ventre, les Italiens voient couler du blé plutôt que du sang! Le peuple italien, qui, selon les mots de Stendhal, ne «s'amusait pas depuis cent ans», se soulève d'instinct à la vue de la caricature, imprimée à plusieurs milliers d'exemplaires pour fins de propagande.

Les nazis ont eux aussi largement eu recours à la caricature à des fins de matraquage médiatique. Les caricatures de Juifs furent à l'honneur dans nombre de publications, à commencer par le tristement célèbre Stürmer. Aujourd'hui encore, malgré l'Holocauste, plusieurs publications du monde arabe reprennent sous forme de caricatures les pires clichés antisémites mis à l'honneur par la presse fasciste. Cette semaine, Hamsh Ahri, un important quotidien de Téhéran, a même lancé un concours de dessins sur la Shoah. Selon un responsable du quotidien, cité par l'AFP, il s'agit de voir, grâce à ce concours, si la tolérance occidentale à la liberté de la presse est aussi grande qu'elle le prétend.

Les débordements idéologiques les plus sordides, relayés par des caricatures, ne semblent pas être à la veille de disparaître. On se souviendra du magazine hutu Kangura, qui laissait présager le pire par ses dessins haineux à la veille du génocide rwandais que l'on sait.

En fait, l'utilisation de caricatures dans un dessein politique instrumental a été mise à contribution dans toutes les guerres et toutes les crises politiques. Un des exemples les plus célèbres demeure à ce jour l'affaire Dreyfus. Dans cette invraisemblable histoire où la France se divise en deux, les forces en présence s'affrontent en partie grâce aux dessins de chacun des groupes. Caran d'Ache, un des antidreyfusards les plus hostiles, n'en demeure pas moins un dessinateur de génie même si ses dessins antisémites sont outranciers.

Le sentiment populaire

La caricature est-elle toujours un révélateur du sentiment populaire, comme on l'a longtemps cru? Champfleury, historien pionnier de la caricature, considère le premier que cet art est un «cri des citoyens». En 1855, à l'âge d'or de la caricature, Baudelaire lui-même voyait tout ce que pourrait nous enseigner une étude où seraient étroitement tissés les liens entre vie sociale et caricature. Au Québec, Aristide Filiatreault, rageusement condamné par l'Église catholique pour la publication de ses remarquables Ruines cléricales, écrit lui aussi à peu près la même chose. Il ajoute que la caricature «représente la foule» et qu'«elle fut l'arme des anciens comme elle fut celle des révolutions».

Mais il se peut fort bien, après tout, que la caricature représente moins une foule que les intérêts de ceux qui font carrière à force de la manipuler. La caricature peut aussi être un engrenage d'une machine de haine et de mort utilisée par ceux qui souhaitent d'abord et avant tout défendre des systèmes métaphysiques fermés et exclusifs.

Le poids du privilège

Un caricaturiste occupe une place privilégiée dans une salle de rédaction. Il bénéficie, tant par l'espace qu'il occupe que par le caractère singulier de son travail, d'un statut de vedette. Ainsi les passions que son travail peut déchaîner sont-elles à la mesure du succès considérable que connaît son art. Mais qui aurait pu imaginer, dans l'histoire du médium, que quelques dessins, assez pauvres de surcroît, déclencheraient la crise internationale que l'on sait?

Soulever pareilles foules de croyants seulement grâce à des dessins est impensable. D'autant plus lorsque ces caricatures ont été publiées plus de quatre mois auparavant, dans un pays lointain qui ne représente aucune menace pour qui que ce soit. Le poids qu'on fait porter à ces caricatures devient ici franchement suspect. Pour que des dessins produisent des effets semblables, des effets uniques à ce jour dans l'histoire du dessin d'humour, il aurait au moins fallu au préalable qu'ils aient connu une formidable diffusion. Or qui diable dans le monde connaissait cet obscur journal conservateur danois qu'on veut faire croire à l'origine de cette crise internationale?

Au-delà de l'effet bien réel que peuvent produire des dessins aux sujets délicats, la caricature, dans toute cette affaire, sert surtout de révélateur à des sentiments politiques corrosifs préexistants.

Le premier et principal réflexe de la presse internationale a été d'aborder cette crise sous l'angle de sa liberté. Plusieurs questions se posent bien sûr dans cette optique. L'espace critique accordé au dessin d'humour dans le cadre des législations occidentales peut-il souffrir d'être limité davantage? Quel avenir pour la caricature à l'ère du conformisme moral de plomb, exigé aussi bien par Rome, Washington, Téhéran ou Damas? Faudra-t-il désormais n'aborder, pour la plus grande joie d'esprits frileux, que ce qui sera autorisé par le mouvant consensus moral des uns plutôt que par la loi civile de tous? Ces enjeux, importants il est vrai, sont néanmoins beaucoup plus limités que toute la question de l'affrontement du sacré et du laïc qui se pose à travers cette affaire et dont la caricature, au XXIe siècle, ne pourrait bien être qu'une des victimes.