Le requin du Groenland - Un drôle de spécimen encore méconnu

Les requins du Groenland se déplacent très lentement, beaucoup plus lentement que les autres requins, qui peuvent habituellement nager aussi vite qu’un petit bateau, ce qui leur vaut le qualificatif de nonchalant et le nom scientifique de Somniosus m
Photo: Les requins du Groenland se déplacent très lentement, beaucoup plus lentement que les autres requins, qui peuvent habituellement nager aussi vite qu’un petit bateau, ce qui leur vaut le qualificatif de nonchalant et le nom scientifique de Somniosus m

Le requin que Diane Guillemette a pêché dans le fjord du Saguenay le 28 janvier dernier a non seulement surpris celle qui a tiré le fil mais aussi fasciné maints Québécois. Portrait de ce mystérieux animal marin qui ne se laisse voir que très rarement.

De taille plus modeste que le requin-baleine et le requin-pèlerin qui se nourrissent de plancton, le requin du Groenland est néanmoins le second requin carnivore du monde par sa grosseur. Plus petit que le requin blanc — un autre requin carnivore que l'on peut observer dans le Saint-Laurent —, il peut néanmoins atteindre sept mètres de long et peser jusqu'à 1100 kilogrammes. Pourtant, son taux de croissance est extrêmement lent. Mesurant en moyenne 40 centimètres à la naissance, il n'allonge que d'un demi à un centimètre par année. Un individu qui avait été capturé puis étiqueté au Groenland en 1936 et qui fut recapturé 16 ans plus tard n'avait allongé que de six centimètres. Certains requins du Groenland peuvent ainsi vivre jusqu'à 200 ans, ce qui en fait le vertébré ayant la plus longue espérance de vie.

En plus de se distinguer par leur taille impressionnante, les requins du Groenland se déplacent très lentement, beaucoup plus lentement que les autres requins, qui peuvent habituellement nager aussi vite qu'un petit bateau, ce qui leur vaut le qualificatif de nonchalant et le nom scientifique de Somniosus microcephalus, qui signifie dormeur à petite tête. Leur tête est en effet très petite par rapport au reste de leur corps. «À l'instar de tous les autres espèces de poissons, les requins ne possèdent qu'un tout petit cerveau, de la taille du bout de notre petit doigt. Son cerveau ne lui sert qu'à manger, à éviter d'être dévoré à son tour et à faire des petits. C'est tout. Il ne s'agit pas d'un mammifère marin comme les dauphins», précise Jeffrey Gallant, codirecteur du Groupe d'étude sur les élasmobranches (poissons cartilagineux, dont font partie les raies, les requins et les chimères) et le requin du Groenland (GEERG).

«Ces poissons semblent en léthargie, et ce, vraisemblablement pour des raisons d'économie d'énergie, leur métabolisme étant très lent», poursuit le biologiste marin John Batt, du Laboratoire Aquatron à l'Université de Dalhousie à Halifax, en Nouvelle-Écosse.

Vivant dans les eaux très froides des fonds marins, les requins du Groenland se sustentent avec tout ce qui leur tombe sous la dent. Ils sont avant tout charognards et préfèrent les cadavres de cétacés, de phoques et de poissons aux proies vivantes qui les obligent à dépenser plus d'énergie pour les capturer, explique Jeffrey Gallant. Comme les autres espèces de squales, le requin du Groenland peut passer des mois sans manger après s'être gavé d'une grosse proie. Ses proies les plus courantes sont des poissons benthiques (c'est-à-dire vivant dans les fonds marins), comme la plie, le turbot (ou flétan du Groenland) et le sébaste. Mais l'examen de l'estomac de quelques spécimens pêchés par inadvertance ont ainsi révélé la présence de restes de caribous et d'humains, tombés vraisemblablement dans les eaux glacées de l'Arctique.

Comme tous les animaux sauvages, les requins du Groenland sont imprévisibles quand on les côtoie de trop près, préviennent les deux spécialistes. Bien qu'ils apparaissent inoffensifs en raison de la lenteur de leurs mouvements, le risque qu'ils s'attaquent à des plongeurs est présent et dépend surtout du comportement de ceux-ci.

Animal à sang froid comme tous les poissons, le requin du Groenland adopte la température de l'eau dans laquelle il évolue. Or, étrangement, ce poisson fuit les lieux où la température excède huit degrés Celsius. Sa retraite de prédilection est plutôt les fonds marins, où les eaux sont généralement glaciales, frôlant le point de congélation dans l'Arctique, qui compose une grande part de son habitat. On le retrouve donc en été à des profondeurs pouvant atteindre 4000 mètres. L'hiver, il remonte vers la surface, où les eaux sont souvent devenues plus froides que dans les bas-fonds. C'est probablement pour cette raison que des plongeurs en ont rencontré plusieurs dans le fleuve Saint-Laurent à proximité de Baie-Comeau durant l'été 2003.

Pour survivre dans des eaux aussi froides, les scientifiques présument qu'il est pourvu d'un mécanisme comparable à celui des nombreuses autres espèces de poissons habitant les mers polaires qui produisent une protéine antigel capable de prévenir la formation de cristaux de glace, lesquels provoquent l'éclatement des parois cellulaires, causant ainsi la mort des cellules. Un tel mécanisme leur permet de tolérer des températures aussi basses que - 1,5 degré Celsius, soit légèrement au-dessus du point de congélation de l'eau salée. «On sait toutefois que les tissus du requin du Groenland sont chargés en ammoniac, ajoute John Batt. Or ce composé chimique apporterait peut-être une certaine protection contre le froid.»

Les chercheurs se disent frustrés de si peu connaître cet animal fascinant en raison de trop rares observations, la très grande profondeur à laquelle vivent ces requins rendant ces observations trop difficiles. De plus, ils déplorent le fait que le gouvernement ne finance pas d'études à son sujet compte tenu qu'il ne présente plus aujourd'hui aucune valeur commerciale. Jusqu'aux années 1950, les peuples scandinaves le pêchaient pourtant abondamment pour l'huile contenu dans son foie, qui représente en moyenne 25 % de sa masse. Moins dense que l'eau, cette huile contribue à la flottabilité de ce poisson, souligne Jeffrey Gallant. Les Inuits utilisaient pour leur part l'épaisse peau du requin recouverte de denticules comme brosse à cheveux et les pêcheurs l'employaient comme crampon pour leurs bottes afin d'éviter de glisser sur le pont de leur bateau.

«Cette espèce de requins n'est ni rare ni commune. Nous ne savons pas vraiment si elle est menacée. Chose certaine, les requins du Groenland sont particulièrement vulnérables à la surpêche en raison de leur faible taux de reproduction», souligne par ailleurs John Batt.

Compte tenu du nombre de captures accidentelles effectuées depuis 1886 dans le Saguenay, les chercheurs commencent à penser que les requins du Groenland pêchés dans la région appartiennent à une population particulière, voire à une sous-espèce. Selon John Batt, il s'agirait d'une population de requins du Groenland qui trouverait refuge dans les eaux poissonneuses du Saguenay à un moment précis de leur cycle de vie.

Jeffrey Gallant a pour sa part bien hâte de procéder à l'autopsie de la carcasse du requin pêché le mois passé dans le Saguenay afin de prélever des échantillons de tissu qui permettront d'analyser l'ADN du poisson. «En comparant le patrimoine génétique de cet individu à celui d'autres requins du Groenland pêchés dans l'Arctique, on sera ainsi en mesure d'affirmer si les requins que l'on retrouve dans le Saint-Laurent appartiennent à la même population que ceux qui sont présents dans l'Arctique. Peut-être découvrirons-nous alors que nous avons affaire à une nouvelle sous-espèce à laquelle il faudra trouver un nom, tel que le requin du Saguenay?», lance-t-il avec enthousiasme.