Manifestation à Montréal contre la publication des caricatures du prophète Mahomet - Les imams craignent un dérapage

Salam Elmenyawi, du Comité musulman de coordination pour la justice, préfère accueillir les autres communautés chez lui, dans sa mosquée, plutôt que de prendre la rue et de risquer que la manifestation ne dégénère.
Photo: Jacques Nadeau Salam Elmenyawi, du Comité musulman de coordination pour la justice, préfère accueillir les autres communautés chez lui, dans sa mosquée, plutôt que de prendre la rue et de risquer que la manifestation ne dégénère.

Une coalition représentant la majorité des mosquées et des centres islamiques de la région de Montréal recommande aux musulmans québécois de s'abstenir de manifester demain devant le consulat du Danemark. Les leaders religieux sont plutôt en faveur d'une journée portes ouvertes afin de sensibiliser la population et d'expliquer les réactions à la publication des caricatures du prophète Mahomet dans un journal danois.

Saïd Jaziri, imam de la mosquée al-Qods, a en effet invité les fidèles à manifester demain devant le consulat du Danemark, au centre-ville de Montréal. «La sagesse collective de la communauté musulmane conclut qu'une manifestation n'est pas un moyen approprié», a déclaré Salam Elmenyawi, du Comité musulman de coordination pour la justice (CMCJ), qui n'en condamne pas moins la publication des caricatures du prophète Mahomet. M. Elmenyawi tentait encore hier de convaincre son collègue de la mosquée al-Qods de renoncer à l'idée de se faire entendre dans la rue.

Alors que des manifestations ont tourné au vinaigre dans le monde arabe, des ambassades danoises ayant été la cible d'attentats, les leaders religieux montréalais préfèrent miser sur des «actions positives, constructives», en organisant une conférence publique et en ouvrant les mosquées au grand public. «Il faut être très prudent car il y a un risque de dérapage. C'est la raison pour laquelle on a pris une décision de ne pas y participer», a dit un des porte-parole de la communauté musulmane, Bachar Elsolh, ajoutant que la consigne sera donnée dans les mosquées aujourd'hui même lors de la prière du vendredi.

N'en déplaise aux autres imams, le fondateur de la mosquée al-Qods, Saïd Jaziri, n'a pas l'intention de renoncer à organiser sa manifestation. «On entend ces discours [sur la sécurité et les risques de dérapages] dans les pays qui vivent en dictature. [...]. Nous allons prouver qu'on peut manifester dans le calme et dire non à l'insulte contre les religions. Nous allons prouver aux gens que les musulmans ne sont pas des sauvages. Le mot d'ordre, c'est le calme», a expliqué M. Jaziri hier.

Les organisateurs de la manifestation devaient néanmoins se rencontrer en soirée pour discuter du trajet, des mesures de sécurité et de l'état de l'opinion publique. «S'il y a le moindre risque de dérapage, on l'annule», a ajouté M. Jaziri, prenant cependant soin de préciser que des personnes infiltrées dans la manifestation peuvent toujours la perturber.

«Diffamation»

Si le CMCJ désapprouve l'idée d'une manifestation, il partage cependant le point de vue de M. Jaziri au sujet de la «campagne de dénigrement du prophète Mahomet et de la foi musulmane». «Il ne fait aucun doute que la diffusion de caricatures injurieuses à l'endroit du prophète de l'islam n'est en aucun cas l'expression d'une liberté mais plutôt une occasion inacceptable de diffamer le représentant de la religion musulmane», affirment les leaders religieux dans leur déclaration commune.

Ils appellent du même souffle les membres de la communauté musulmane internationale «au calme et à la clairvoyance dans leurs réactions à ce grave problème», condamnant les manifestations violentes.

Ils invitent les gouvernements québécois et canadien à renforcer la législation pour considérer comme un «crime racial» «toute manifestation ou déclaration islamophobe». Le CMCJ reconnaît toutefois que la décision de publier ou non lesdites caricatures relève de l'application du code d'éthique des journalistes et non de la législation. La coalition a par ailleurs salué la façon dont les médias québécois se sont comportés en s'abstenant de diffuser largement les publicités, contrairement à leurs homologues européens.

Les mosquées tiendront donc des journées portes ouvertes et organiseront des séances d'information au sujet du prophète Mahomet au cours des deux prochaines fins de semaine.

La ministre des Communautés culturelles du Québec, Lise Thériault, a applaudi à l'initiative du comité d'ouvrir ses portes aux non-musulmans. Quant à un éventuel renforcement des législations pour prévenir des comportements islamophobes, la ministre dit avoir «entendu l'appel». «Cela mérite de pousser plus loin la réflexion», a-t-elle affirmé, condamnant par ailleurs les actes de vandalisme perpétrés contre deux centres islamiques de Laval mercredi.

Mme Thériault a reconnu que la tenue d'une manifestation peut sembler «inquiétante» de prime abord, soulignant toutefois que les «manifestations se déroulent généralement dans le calme au Québec». Elle a cependant rappelé que lors de manifestations contre le gouvernement Charest, il est arrivé que des «anarchistes» se mêlent aux «pacifistes».