La SAQ fait son mea-culpa

Le départ de deux vice-présidents, de nouvelles règles sur les variations des taux de change et un mea-culpa. À la lumière d'un rapport accablant, la Société des alcools du Québec (SAQ) a reconnu hier que certains employés ont offert à des fournisseurs de vins européens la possibilité d'augmenter leurs prix pour compenser la baisse de l'euro.

Épaulé par la firme juricomptable KPMG, le comité de vérification de la SAQ a établi avec certitude que les employés proposaient aux fournisseurs un pacte «gagnant-gagnant» qui contrevient carrément aux règles de la SAQ et dont les retombées ne font rien pour améliorer son image. Le Parti québécois a de nouveau réclamé hier que l'affaire soit examinée par la Commission des finances publiques.

«À titre de président-directeur général, j'assume la responsabilité et je suis sincèrement désolé de ce cafouillage. Au nom de la direction de la SAQ, je tiens à présenter nos excuses à notre clientèle», a dit Sylvain Toutant, lavé de tout soupçon par les conclusions du rapport. «Nous avons tiré les leçons qui s'imposent.»

La toile de fond est la suivante: la stratégie financière de la SAQ visant à se protéger des variations de l'euro par rapport au dollar canadien a pris fin en décembre. Il fallait donc établir, en tenant compte de la baisse de la devise européenne survenue en 2005, de nouveaux prix devant entrer en vigueur dès le 1er février 2006. La logique commerciale aurait voulu que les négociations avec les fournisseurs débouchent sur une baisse des prix.

Or, à certains fournisseurs, des employés ont essentiellement dit ceci: limitez l'impact négatif de la baisse de l'euro en augmentant vos prix mais donnez-nous un rabais-volume. De cette manière, a relaté KPMG en décrivant l'argumentaire stratégique, le consommateur aurait pu profiter d'une baisse des prix sur les tablettes alors que les profits supplémentaires du fournisseur auraient pu être réinvestis dans des promotions à la SAQ.

Les hausses proposées étaient généralement inférieures à 5 %, a affirmé M. Toutant. L'incitatif pour mettre en oeuvre un tel plan n'était pas lié à l'obtention de bonis car la SAQ, a-t-il dit, était déjà en avance sur plusieurs objectifs financiers pour l'année. Selon lui, il s'agissait davantage d'un effort visant à accroître la rentabilité de l'entreprise. À son exercice 2005, la SAQ a réalisé un bénéfice net de 546 millions, l'objectif étant de le faire grimper à 900 millions d'ici 2010 grâce notamment au contrôle des coûts.

Les départs ne sont pas des congédiements, a insisté M. Toutant. Alain Proteau, vice-président à l'achat et à la mise en marché, prend sa retraite après 25 ans de service. Laurent Mériaux, vice-président à la commercialisation, a remis sa démission après moins d'un an à la société d'État. M. Mériaux est une connaissance de longue date de M. Toutant, ayant travaillé avec lui à l'époque où ce dernier dirigeait Réno-Dépôt. Il y aura des indemnités de départ, a-t-on dit.

Le p.-d.g. de la SAQ assumera par intérim la responsabilité du secteur de la commercialisation, appuyé par deux autres vice-présidents, Alain Brunet et Philippe Duval.

M. Toutant s'est dit irrité par le fait que MM. Mériaux et Proteau lui ont souvent affirmé que les informations rapportées par La Presse, qui menait enquête, n'étaient pas fondées. Sur la foi de ces déclarations, la SAQ a d'abord tout nié elle aussi. Or, le 17 janvier, le vent a tourné. «J'ai fini par découvrir que nos acheteurs avaient effectivement suggéré à certains fournisseurs la possibilité d'une augmentation de prix coûtants», a dit M. Toutant. «Il est devenu clair que je ne pouvais plus travailler avec ces gens-là.»

C'est de ces deux vice-présidents que relevait la responsabilité de la gestion du processus, et ils étaient en mesure de corriger le tir, a conclu l'enquête. «Il n'y a pas eu fraude, malversation ou détournement au profit des individus concernés mais plutôt manque de jugement, négligence et gestion laxiste», a affirmé le comité de vérification de la SAQ. La faille de gestion devra être corrigée, a-t-on ajouté.

Le comité a dit que les explications qu'on lui a fournies se basaient sur l'idée selon laquelle «la fenêtre de changement de prix semblait propice à tester certains concepts qui sont encore à l'étude et non encore approuvés. Toutefois, ces mêmes concepts ont été mal compris et mal interprétés. Leur mise en application vise au contraire à diminuer les prix». Sur 603 produits européens, les fournisseurs de 29 produits ont accepté. Le montant total des rabais-volume s'élevait à moins de 340 000 $, mais tous les pactes sont annulés.

Dans les succursales, la SAQ a finalement décidé, le 23 décembre dernier, de diminuer de 8 % le prix de ses vins européens. Les nouveaux prix sont entrés en vigueur cette semaine. L'euro a diminué de 14 % de mai à décembre, mais le caractère fixe de plusieurs coûts (majoration, transport, taxes, etc.) fait en sorte que la baisse se situe aux limites de ce que peut faire la SAQ, a dit le p.-d.g.

À ce chapitre, une mesure a été annoncée hier pour changer plus rapidement les prix de produits négociés en devises étrangères. Aussitôt qu'une devise bougera de plus de 3 % par rapport au dollar canadien, le mouvement se reflétera sur les prix. Le calendrier de modifications des prix contient 11 fenêtres dans une année. La SAQ tente aussi de réduire l'écart entre ses prix et ceux qu'affiche son équivalent ontarien, la LCBO.

Le critique du Parti québécois en matière de finances, François Legault, a réitéré hier sa demande visant à ce que la Commission des finances publiques invite la SAQ à s'expliquer. «Nous ne savons toujours pas pourquoi la révision à la baisse des prix des produits négociés en euros n'est pas survenue avant le 1er février alors que cette révision devrait normalement être effectuée aux trois mois et que l'euro est en baisse depuis le mois de mai», a-t-il affirmé dans un communiqué. «Nous ne connaissons pas non plus les conditions de départ qui ont été accordées à MM. Mériaux et Proteau qui, techniquement, n'ont pas été congédiés.»

«La sortie des conclusions du rapport d'enquête nous fait dire que cette société d'État doit avoir une politique commerciale claire et connue de tout le monde», a pour sa part fait valoir Ginette Guérin, présidente de la FEESP-CSN. «Comme société d'État, la SAQ a des obligations à l'égard des actionnaires-consommateurs et doit se donner des règles d'éthique rigoureuses.»