Agressivité et anxiété des enfants - Les garderies québécoises clouées au pilori un peu vite

Photo: Jacques Nadeau

Les manchettes alarmistes de certains médias selon lesquelles le modèle québécois de garderie rendrait les enfants agressifs et anxieux ont fait sursauter des spécialistes québécoises de la petite enfance. Elles appellent à la prudence devant les résultats médiatisés hier par l'Institut C. D. Howe, soulignant que le lien de cause à effet n'a pas été démontré.

«Ce qui m'a le plus étonnée, c'est le traitement médiatique qu'on en a fait. Les gens ne savent pas toujours lire plus loin que le résumé et font des interprétations un peu abusives. Ce qui m'a le plus déçue, c'est qu'on dise que les CPE causent l'agressivité, alors que c'est une étude corrélationnelle», lance d'entrée de jeu la responsable du programme d'éducation à la petite enfance de l'UQAM, Nathalie Bigras. Elle souligne que plusieurs autres facteurs peuvent aussi influencer les résultats, telle une évolution des pratiques parentales.

«Il faut continuer à suivre les enfants avant de sauter aux conclusions. On ne peut vraiment pas dire que c'est le modèle québécois qui est en cause», a-t-elle ajouté.

L'étude réalisée par trois économistes, relayée par le think tank C. D. Howe qui a produit un résumé, se base sur des données recueillies auprès de parents de familles biparentales au Québec et au Canada, et ce peu importe le mode de garde retenu. On y fait état entre autres d'une croissance de l'agressivité chez les enfants du Québec. Malgré une hausse entre 1994 et 2002, l'indice québécois demeure néanmoins plus faible que celui du Canada anglais, qui est resté relativement stable pendant la période. Dans le cas de l'anxiété, le Québec a rattrapé les autres provinces, les dépassant légèrement.

«Le Québec rejoint le Canada à bien des égards», observe Mme Bigras, qui a réalisé une des plus importantes enquêtes québécoises sur la qualité des services de garde (Grandir en qualité).

Sa collègue Ginette Paquette, chercheuse à l'Institut national de santé publique, met elle aussi en doute le lien de cause à effet entre le modèle québécois de garderie et la croissance des indices d'anxiété et de d'agressivité des petits québécois. «Si c'était le cas, pourquoi les enfants du Canada anglais seraient-ils plus agressifs alors qu'ils ne vont pas en garderie», s'interroge la chercheuse, qui attribue plutôt la croissance des indices au fait que ces problèmes sont dépistés plus tôt au Québec.

En filigrane de l'opération médiatique de C. D. Howe, plusieurs y voient un plaidoyer pour un retour des femmes à la maison. Or Nathalie Bigras trouve plutôt réjouissant de constater que le programme québécois a réussi à augmenter la participation des femmes au marché du travail. «C'est une bonne nouvelle que les mères travaillent. Il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Si problème il y a, c'est peut-être transitoire. C'est peut-être un bonne chose que les enfants vivent ces réactions plus tôt. Quand ils arrivent à l'école, ils sont prêts pour commencer leurs apprentissages», fait valoir Mme Bigras.

Ginette Paquette note pour sa part que la dimension cognitive du développement de l'enfant n'a pas été mesurée et que les trois économistes émettent l'hypothèse que les problèmes décelés maintenant pourraient se résorber sur une plus longue période. «Pour des enfants issus de milieux défavorisés, cela peut prévenir un retard de langage. Quand ils arrivent à l'école, ils ont un bagage comparable à celui de leurs pairs», poursuit Mme Paquette.

Elle souligne que les données sur le bien-être des enfants varient surtout en fonction de la qualité des services de garde, ce qui n'a pas été mesuré dans l'étude. «Dans une garderie de mauvaise qualité, oui, il peut y avoir des effets négatifs. Si la qualité est bonne, les effets bénéfiques sont énormes pour l'enfant», soutient la chercheuse, convaincue que la fréquentation d'un bon service de garde peut accroître les compétences des enfants au chapitre de la socialisation, et ce même pour ceux provenant de milieux aisés.

Au cabinet de la ministre de la Famille, Carole Théberge, on se montrait très prudent hier quant aux conclusions de l'étude, préférant prendre le temps de l'analyser plus en détail avant de la commenter. «La ministre se sent interpellée non seulement comme ministre de la Famille, mais aussi comme ministre de la Condition féminine», a déclaré brièvement son attachée de presse.

Avec la Presse canadienne