Bouffe et malbouffe: L'impossible régime amaigrissant collectif

Il y aurait péril en la demeure. Avec près de 60 % de sa population présentant un excès de poids, le Québec fait aujourd'hui l'objet d'une «menace sociosanitaire importante», a claironné en début de semaine le Groupe de travail provincial sur la problématique (sic) du poids (GTPPP).

Avec Appel à l'action, un document synthétisant le fruit de cinq ans de réflexion, ce groupe a une fois de plus lancé des signaux d'alarme. Il évoque désormais des «conséquences en coûts de santé et en réduction de la productivité [qui] hypothéqueront l'avenir de la société» et appelle l'ensemble des acteurs de la société à agir très rapidement pour stopper les courbes ascendantes de l'obésité et de l'embonpoint.

Faire bouger ensemble le gouvernement, les milieux scolaires, les ordres professionnels, le réseau de la santé, les médias, l'agro-industrie ou encore le monde de la recherche contre la surcharge pondérale: l'idée a de quoi séduire. Surtout à une époque où, chiffres à l'appui, bedaines, fesses et hanches prennent de plus en plus de volume.

Mais malgré les bonnes intentions, ce coup de barre collectif fortement suggéré par le GTPPP pour mettre un frein à la multiplication des grosses personnes risque bien d'être donné en pure perte encore une fois.

La lecture des 60 pages de l'appel à l'action de ce groupe, créé en 2000 par l'Association pour la santé publique du Québec (ASPQ), suffit d'ailleurs à s'en convaincre. Parmi bien d'autres solutions, le groupe de spécialistes en santé publique invite en effet les industriels à adopter des mesures qui pourraient être bénéfiques en réduisant le sucre, les gras et les portions de leurs produits. Il leur propose aussi de «briser le mythe que la saine alimentation est fade et ennuyeuse» en faisant par exemple la promotion d'aliments différents de ceux qui entrent dans le sac de la malbouffe.

Loin d'être nouvelle, l'idée est bien sûr accueillie favorablement par l'industrie, entend-on par les temps qui courent. Même si, à la page 17 du document, cette industrie montre finalement ses véritables couleurs. «On n'est pas des OSBL, oubliez-le pas», a dit un de ces représentants lors d'une rencontre avec le GTPPP, qui en présente ici quelques transcriptions. Pour prendre part à la lutte contre l'obésité, les fabricants de bouffe estiment que cela «prend une certaine valeur ajoutée. Il faut qu'il y ait quelque chose qui va faire en sorte que ça va avoir une influence positive sur l'entreprise», ajoute à juste titre un autre représentant.

«Avancer par en arrière»

Ceci explique sans doute cela... mais aussi le fait que plusieurs mesures soulignées en jaune fluo par le groupe de travail font toujours partie d'un ensemble de solutions qui flottent dans l'air du temps depuis des lunes sans pourtant se concrétiser réellement dans nos environnements toujours plus obésogènes.

Dans l'ordre ou dans le désordre, il est facile d'évoquer l'augmentation «de l'offre d'aliments sains dans les centres commerciaux» ou l'élimination «du fast-food et des boissons gazeuses dans les écoles». Pour d'autres motifs, ajoutons aussi l'encouragement de «la marche chez les enfants pour se rendre à l'école», la restriction «des automobiles dans certaines zones pour favoriser la marche et le vélo», ou encore l'adoption de «mesures [qui stagnent toujours à l'état de projets-pilotes] facilitant la conciliation travail-famille» afin de remettre les parents derrière les fourneaux, voire de mesures marginales réservées à une certaine élite... d'ailleurs peu affectée par les problèmes de poids!

Timides pour les uns, invisibles pour les autres, ces mesures visant à enrayer la multiplication des tissus adipeux peinent donc à s'imposer à grande échelle même si les gardiens de la santé publique agitent des drapeaux rouges depuis plus de dix ans.

Le public est d'ailleurs loin d'être opposé à ces bonnes intentions. En effet, soumises lors d'un sondage mené auprès de 1000 répondants au début de l'an dernier par la firme SOM pour le compte du GTPPP, ces armes dans la guerre à l'obésité obtiennent un niveau d'adhésion variant de 98 à 77 %, avec une marge d'erreur de 3,7 %, 19 fois sur 20. Tout de même.

Autre fait intéressant: même accompagnées d'une hausse d'impôt hypothétique de 50 $, d'autres mesures comme l'aménagement de voies réservées pour le vélo, l'octroi de subventions pour des repas plus nutritifs dans les écoles ou la création de parcs favorisant l'activité physique séduisent de 61 à 64 % des répondants. Dans cette liste d'épicerie, seule l'imposition d'une taxe sur les aliments riches en gras et en sucre ne fait pas sensation, avec le soutien de la moitié des personnes interrogées.

Les conditions gagnantes semblent donc réunies. Mais étrangement, c'est bien souvent l'inertie qui, en matière de prévention et de santé, rythme les gestes des pouvoirs publics et des acteurs sociaux que le GTPPP aimerait bien mettre en mouvement très vite et une fois pour toutes.

Le GTPPP note d'ailleurs qu'en matière de poids, les «individus se retrouvent aujourd'hui face à une immense contradiction: tenter de ressembler aux canons de la beauté dans un environnement d'abondance de calories et de réduction des efforts physiques», peut-on lire. Peut-être cette contradiction est-elle contagieuse, incitant désormais la société à exiger des changements en invoquant, de manière très humaine, la loi du moindre effort.

Le Devoir

bouffe@ledevoir.ca