Déneigement: l’administration Marchand en terrain glissant

Le déneigement et le déglaçage constituent, à Québec, un enjeu sur lequel une administration peut se casser les dents.
Photo: Wangkun Jia Getty Images iStockphoto Le déneigement et le déglaçage constituent, à Québec, un enjeu sur lequel une administration peut se casser les dents.

Après deux tempêtes verglaçantes en moins de 10 jours, les trottoirs de Québec sont renversants – littéralement. Les citoyens de la Ville, inquiets de culbuter au moindre mouvement brusque, déambulent à petits pas dans plusieurs secteurs encore tapissés de glace. L’administration admet des ratés et promet des améliorations mais certains doutent qu’un déneigement parfait soit possible dans la capitale.

Les rues pentues de Saint-Jean-Baptiste et les poteaux qui émergent des trottoirs dans Saint-Sauveur, René Morency les connaît par cœur.

Le sexagénaire a passé 37 ans derrière le volant d’une déneigeuse à déblayer les rues de la capitale. À son avis, il n’y a rien à faire devant les « bombes météo » que Dame Nature a larguées sur Québec, pour reprendre l’expression du maire, Bruno Marchand.

« C’est dramatique, ce qui nous est tombé dessus », souligne le vétéran déneigeur. « Dans des cas comme ça, c’est assez difficile d’être parfait parce que tout est surexploité : le personnel, les équipements, tout. »

Une première tempête le 6, suivie d’une deuxième le 12, ont laissé une épaisse couche de glace dans plusieurs rues résidentielles de Québec. La nature a rarement fait des caprices si grands en si peu de temps, observe René Morency, qui note que la facture d’épandage s’annonce salée cette année.

« Au cours d’un hiver normal, mon entreprise dépense en moyenne 100 000 $ en abrasif », calcule M. Morency. Il estime à 75 000 $ les sommes dépensées depuis les premiers flocons.

Le premier défi de la nouvelle administration

Le déneigement et le déglaçage constituent, à Québec, un enjeu sur lequel une administration peut se casser les dents.

La mairie a pris les grands moyens, la fin de semaine dernière, en interdisant le stationnement et en déployant tout son personnel dans la nuit de samedi à dimanche, dépensant 35 000 $ en heures supplémentaires pour tenter de prendre de vitesse la dernière tempête. L’administration dresse un bilan « somme toute positif » de « l’expérience ».

« L’idée n’était pas de réaliser une activité parfaite », rappelle Pierre-Luc Lachance, vice-président du comité exécutif et responsable du déneigement à la Ville. « On est conscient qu’il y a eu certains écueils : on les accueille. »

L’opposition dénonce une opération de relations publiques davantage que de déneigement. « Il y a des endroits où on a l’impression que la job n’a pas été faite », déclarait mardi Claude Villeneuve, chef de la première opposition à l’hôtel de ville.

Dimanche et lundi, la ligne 311 consacrée aux services municipaux a reçu environ 900 appels en lien avec le déneigement. La plupart concernaient la glace encore bien présente dans plusieurs secteurs, précise Martin Forgues, directeur de l’entretien des voies publiques à Québec. Certains signalements provenaient aussi de citoyens en quête d’un des 300 véhicules remorqués pendant l’opération.

Nouvelle équipe, nouvelles méthodes

Ancien maire de Sillery et ex-conseiller municipal à Québec, Paul Shoiry admet avoir « de la misère à comprendre les déboires des services municipaux cette année ».

« Ce n’est pas sorcier » dit-il. Pourtant, il constate « comme tout le monde », depuis deux semaines, « que la ville l’échappe. »

Aujourd’hui loin de l’appareil municipal, l’ancien élu estime que le manque d’expérience de la nouvelle administration peut en partie expliquer le bilan en demi-teintes du déneigement.

Pierre-Luc Lachance, reconduit pour un deuxième mandat à l’hôtel de ville en novembre, s’en défend. Selon lui, la jeune administration bouscule les vieilles façons de faire du déneigement. Les résultats viendront au fur et à mesure que les nouvelles méthodes s’affineront.

Pour l’instant, le plan directeur semble de mettre davantage à contribution les citoyens en les invitant à signaler les lacunes du déneigement. Trottoirs mal déglacés, rues encombrées et puisards bouchés doivent faire l’objet d’un appel au 311 pour que la ville intervienne, rappelle-t-il.

L’idée de faire appel au sens civique de la population et de l’inclure dans l’effort municipal de déneigement, comme c’est l’habitude dans d’autres villes, intéresse aussi la nouvelle administration.

Une voie publique à repenser

D’autres invitent la Ville à repenser la conception de ses voies publiques, largement tournée vers l’automobile depuis un siècle.

Le remplacement des trottoirs de bois au profit de ceux, plus durables, en béton, coïncide avec l’avènement de l’automobile et de l’asphaltage des rues de Québec. L’historien Réjean Lemoine estime que les trottoirs sont conçus depuis les années 1920 en fonction de l’auto.

« Ils sont penchés, il y a des dénivelés pour chaque entrée de voitures, ce sont des montagnes russes. C’est l’auto qui prend encore tout l’espace dans la voie publique », souligne-t-il.

Une réalité qui transparaît dans les priorités du déneigement, ajoute Marie-Hélène Vandersmissen, spécialiste de la géographie des transports à l’Université Laval.

« Les voies routières principales sont toujours praticables rapidement. Par contre, les trottoirs, c’est toujours beaucoup plus long », déplore-t-elle. À son avis, les villes devront revoir rapidement la primauté accordée à l’automobile dans ses efforts de déneigement, à mesure que les changements climatiques et le vieillissement de la population bouleverseront la météo et les habitudes de transport.

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