Dans la tête de Jean-Paul L’Allier

Tout en nous offrant des réflexions riches et inédites de Jean-Paul L’Allier, ces mémoires inachevés nous laissent aussi avec l’appétit d’une biographie plus complète du personnage.
Photo: Yan Doublet Archives Le Devoir Tout en nous offrant des réflexions riches et inédites de Jean-Paul L’Allier, ces mémoires inachevés nous laissent aussi avec l’appétit d’une biographie plus complète du personnage.

Deux ans après la mort de Jean-Paul L’Allier, Septentrion publie un premier livre bienvenu sur la vie de l’ancien maire de Québec. Tout en nous offrant des réflexions riches et inédites de cet homme fascinant, ces mémoires inachevés nous laissent aussi avec l’appétit d’une biographie plus complète du personnage.

À son décès en janvier 2016, M. L’Allier avait laissé « des notes plus ou moins complètes pour la rédaction de ses mémoires », explique l’historien Gilles Gallichan, qui a aidé la famille a tout mettre dans l’ordre.

Dès lors, le livre est un peu déséquilibré, avec de longs chapitres sur l’enfance, les études en droit, et d’autres très courts sur la mairie de Québec, période qui, reconnaissons-le, est celle qui nous intéresse le plus.

 

Ceci étant dit, il y a beaucoup de choses intéressantes dans ce bouquin, même quelques potins politiques. Ainsi, on apprend que son prédécesseur à la mairie, Jean Pelletier, avait cherché à le recruter comme successeur, une information surprenante puisque Jean-Paul L’Allier l’a finalement emporté aux élections de 1989 contre l’équipe de Jean Pelletier et son dauphin, Jean-François Bertrand.

Pourquoi avoir dit non à Pelletier ? « Je ne peux pas être candidat pour un parti qui est là depuis 25 ans et qui veut continuer à rester là avec les mêmes attaches, les mêmes hypothèques, les mêmes organisateurs. On ne peut pas faire les deux : réformer un parti et faire semblant que… », raconte-t-il lui avoir dit.

Avant de se lancer dans la course à la mairie, Jean-Paul L’Allier travaillait comme consultant à Québec, après avoir passé de longues années à Bruxelles comme délégué du Québec. En 1988, un groupe de « jeunes universitaires » — du parti de gauche le Rassemblement populaire (RP) — l’approchent pour qu’il devienne leur chef. L’Allier avait dénoncé dans les pages du Soleil la destruction de bâtiments patrimoniaux sur Grande Allée et ils « avaient mordu là-dessus », raconte-t-il.

Or, au départ, il leur dit non et propose plutôt de leur trouver un autre candidat. C’est alors qu’on apprend qu’il avait notamment approché l’historien et éditeur Denis Vaugeois, sans succès. Quelques pages plus loin, il dit finalement « oui » aux « barbus » du RP parce que leurs idées « étaient en gros la transcription municipale des idées [qu’il] avait dans les années 1960 », explique-t-il.

« Le préjugé culturel »

Le livre permet aussi à Jean-Paul L’Allier de régler en quelque sorte ses comptes en revenant sur les dossiers qui l’ont rendu moins populaire, comme les fusions municipales, la rénovation du Palais Montcalm et le départ des Nordiques.

« On aurait pu utiliser d’autres formules que la fusion », écrit-il. « On aurait pu mettre en commun des choses et les gérer en commun via la Communauté urbaine ou via le Conseil d’agglomération. Les autres villes refusaient toujours. »

Les fusions, écrit-il aussi, ont été la « conséquence » de l’échec de la candidature aux Jeux olympiques de 2001. Pourquoi ? L’ancien maire raconte qu’après l’opération des jeux, il restait dans la caisse du projet 600 000 $ provenant de Québec et d’Ottawa. Le maire aurait alors offert à ses collègues des banlieues de « créer un fond collectif pour faire la promotion du sport dans la région ». Or, affirme-t-il, les maires avaient plutôt demandé qu’on divise l’argent restant entre leurs municipalités.

« Ce fut le déclic pour dire qu’on ne pouvait pas développer la région avec des mentalités comme celles-là », conclut alors Jean-Paul L’Allier.

Il soutient aussi que lors de la vente des Nordiques, il avait écrit aux maires de la région pour les enjoindre « à se mettre ensemble » pour que le Colisée devienne une propriété commune, mais que seul le maire de Pintendre l’avait appuyé.

Des passages comme celui-là, aussi intéressants soient-ils, font rêver à une biographie écrite par un tiers, plus neutre, et où tous les intervenants de l’époque seraient interviewés. Dans son avant-propos, L’Allier assume d’ailleurs complètement le biais de ses mémoires. « Il contient la somme de mes perceptions, de mes préjugés, de mes rêves et de mes aspirations successives. »

L’intérêt d’une biographie plus substantielle est d’autant plus grand que Jean-Paul L’Allier a eu plusieurs vies professionnelles, toutes plus intéressantes les unes que les autres.

En parcourant les pages de ses mémoires, on le découvre notamment en Afrique aux côtés du père Georges-Henri Lévesque, fondateur de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval et pilier de la Révolution tranquille.

On le retrouve aux côtés de l’historien Guy Frégault, alors sous-ministre du nouveau ministère des Affaires culturelles. Il nous raconte des anecdotes de la venue de De Gaulle, qu’il a suivi de près au sein de l’équipe protocolaire du gouvernement du Québec. C’est d’ailleurs là que ce futur ministre libéral (sous Bourassa) aura son premier déclic nationaliste, qui l’amènera à voter Oui au référendum.

Ce livre n’a pas été intitulé Le relais sans raison : M. L’Allier souhaitait par cet exercice relayer et transmettre un héritage intellectuel et humain à ses enfants et à ses lecteurs, tout en rendant justice à ceux qui l’ont guidé : son père, simple boulanger de Saint-Scholastique ; l’intellectuel André Patry, qui l’a guidé dans ses premiers pas en diplomatie ; Daniel Johnson père, qui l’a pris sous son aile, et bien d’autres.

Le tout est raconté dans une langue simple, parfois colorée, et dans une forme rappelant celle de la conversation, comme si Jean-Paul L’Allier était à côté de nous, en train de nous raconter une histoire, la sienne, mais aussi celle de toute une génération.

Le relais - Mémoires inachevés

Jean-Paul L’Allier, avec Gilles Gallichan, Septentrion, 2019, 300 pages