La villa Livernois laissée à l’abandon

La villa Livernois, de style néo-Renaissance italienne et dessinée par l’architecte Joseph-Pierre Ouellet, est abandonnée aux quatre vents depuis 2015.
Photo: Patrick Altman La villa Livernois, de style néo-Renaissance italienne et dessinée par l’architecte Joseph-Pierre Ouellet, est abandonnée aux quatre vents depuis 2015.

À la tête d’une dynastie de l’image en un temps où la photographie était reine, Jules-Ernest Livernois (1851-1933) fait construire en 1905, près des rivières Saint-Charles et Lorette, une immense villa qui témoigne de sa notoriété autant que de sa fortune. Depuis 2015, l’immense maison a été laissée à l’abandon, même si, pour la Ville de Québec, cette résidence située sur le boulevard Masson « possède une valeur patrimoniale supérieure » qui tient autant à son ancienneté qu’à son caractère historique et à ses qualités architecturales.

Sur l’une des photographies que Jules-Ernest réalise près de sa villa, on voit devant la porte d’entrée son fils, le petit Paul Livernois, cravache à la main, dos bien droit, coiffé d’un bachi, chevauchant une jument au crin bien taillé. Toute la grandeur du lieu semble concentrée dans la puissante musculature de l’animal pour lequel on a édifié des écuries. Comment un tel lieu s’est-il retrouvé à l’abandon ?

« Voilà un autre bel exemple du manque réel de contrôle des municipalités sur leur patrimoine », affirme Catherine Ferland, de la Société d’histoire Les Rivières, qui est aussi une des animatrices d’une page Facebook intitulée Sauvons la villa Livernois.

« La Ville a beau avoir classé la maison, il n’y a pas de contrainte pour le propriétaire, qui la laisse dépérir. Je l’ai visitée il y a un peu plus de deux ans. Depuis, je peux vous dire qu’elle s’est vraiment beaucoup dégradée », explique l’historienne au Devoir, où elle publie par ailleurs des critiques de restaurant pour la région de Québec.

La présidente du conseil de l’arrondissement, Dominique Tanguay, explique que le service des incendies de la Ville a été forcé de barricader la maison. « La facture va être envoyée au propriétaire. Le bâtiment a été négligé. On a demandé à plusieurs reprises au propriétaire de s’en occuper. »

Quelle sera la prochaine étape ? « Là, on est rendus à des constats d’infraction. Je peux dire qu’on n’a pas beaucoup de collaboration. »

La villa est notamment dotée de plusieurs volumes juxtaposés, dont une tour de trois étages, de toits en pavillon dont les rives sont ornées de consoles et de frontons, de nombreuses ouvertures de dimensions variées dont une fenêtre palladienne, sans parler des boiseries ornementales qui rehaussent des chambranles, des planches cornières, des épis, des aisseliers, et jusqu’au portail d’entrée.

Développer pour sauver ?

Rien d’autre ne peut être fait pour préserver ce bâtiment ? « On y est allés avec le pouvoir qu’on avait », dit Dominique Tanguay. Elle espère que la propriété sera vendue et que quelqu’un verra à la développer. « Ça reste un bon espoir. […] Juste pour la restaurer, personne ne va être intéressé. Il n’y a pas d’intérêt non plus. Faudrait développer autour. Le terrain est suffisamment grand. »

Pourquoi ne pas avoir fait appel au ministère de la Culture pour envisager un classement de cette maison à un niveau supérieur ? « Je ne connais pas bien la législation là-dessus », dit la conseillère municipale, tout en ajoutant que le dossier a été judiciarisé par la Ville de Québec. « On veut forcer le propriétaire à faire certains travaux. J’ai bon espoir. »

En attendant, elle constate comme les citoyens que la villa Livernois continue de se dégrader à grande vitesse, ouverte à tous les vents.

La propriété et ses terrains sont à vendre sur le site d’Immeubles Tandem, la vitrine commerciale de Capital Transit, le promoteur immobilier à qui appartient désormais la villa. On y affirme que le terrain peut accueillir différents projets immobiliers, par exemple de 24 à 30 condominiums, de 10 à 12 maisons en rangée et près de 40 logements à prix modique, tout en faisant miroiter la possibilité d’obtenir « une subvention pour restauration de l’immeuble ». L’ensemble est offert à la vente pour un peu plus d’un million.

L’immeuble a une histoire, mais on ne peut pas dire que c’est historique

En 2016, la villa avait fait l’objet d’un préavis de vente pour défaut de paiement de la taxe foncière de la part du propriétaire.

Joint par Le Devoir, un responsable d’Immeubles Tandem refuse de donner son nom. « C’est un projet immobilier. L’immeuble est condamné en attendant. C’est normal. La Ville a de l’intérêt pour cet immeuble. Au niveau du souhait, c’est une chose ; au niveau de la réalité, c’en est une autre. Vouloir sauver le vieil immeuble, ça complique les choses. »

Pierre Papillon, président de Capital Transit, explique pour sa part au Devoir que son entreprise s’est retrouvée propriétaire à la suite d’une mauvaise créance. Il dit être en discussion depuis plusieurs mois avec un acheteur potentiel, mais regrette que la Ville ne se branche pas sur les possibilités offertes par le zonage. « J’ai vu la maison quand notre client l’avait achetée. Je suis d’accord pour dire que c’était une belle maison. Mais il y a de l’eau qui a coulé dedans. Là, ça s’est détérioré. Une cheminée est tombée. » Il doute que la maison soit récupérable.

Ne pas la chauffer aggrave-t-il sa condition ? « C’est certain que ça n’aide pas ! » Mais pourquoi alors ne pas la chauffer, d’autant que cette villa de style néo-Renaissance italienne dessinée par l’architecte Joseph-Pierre Ouellet possède une importante valeur patrimoniale ?

« L’immeuble a une histoire, mais on ne peut pas dire que c’est historique », soutient M. Papillon.