Cimetière musulman à Québec: «un baume sur la tragédie»

Le coordonnateur par intérim du projet de cimetière musulman, Boufeldja Benabdallah, et le président du CCIQ, Mohamed Labidi, se réjouissaient vendredi de récolter le fruit de 20 ans d’efforts.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Le coordonnateur par intérim du projet de cimetière musulman, Boufeldja Benabdallah, et le président du CCIQ, Mohamed Labidi, se réjouissaient vendredi de récolter le fruit de 20 ans d’efforts.

Le rejet d’un projet de cimetière à Saint-Apollinaire aura peut-être été « un mal pour un bien », s’est réjoui vendredi le maire de cette municipalité de Lotbinière, quelques heures après l’annonce de la création d’un cimetière musulman dans la ville de Québec.

« Je suis content qu’ils aient un terrain, tout court, parce que je le leur souhaitais », a confié le maire Bernard Ouellet au Devoir. « J’étais d’accord pour qu’ils en aient un, parce que ça leur tenait à coeur, a-t-il encore rappelé. En plus, c’est plus près pour eux. »

Le 16 juillet, les Apollinarois ont rejeté par référendum un changement de zonage qui aurait permis aux musulmans de Québec de mettre leurs défunts en terre dans la région qu’ils habitent.

S’avouant « gêné » par le résultat du vote populaire, le maire de Québec, Régis Labeaume, a annoncé vendredi avoir fait « ce qu’il fallait faire » selon lui. La Ville a vendu un terrain de 5706 mètres carrés au Centre culturel islamique de Québec (CCIQ), au prix de 270 000 $, afin qu’il y installe un cimetière « pour l’ensemble des citoyens musulmans de la grande région de Québec ». Le zonage en vigueur y permet la création d’un cimetière.

Un cimetière à côté… d’un cimetière

Le lot de terre, séparé d’un dépôt de neige par un remblai, se trouve tout juste au nord du cimetière Notre-Dame-de-Belmont, en bordure de l’autoroute Charest, dans le secteur de Sainte-Foy. Vendredi après-midi, des étudiants des cégeps voisins s’y prélassaient au soleil.

Ailleurs autour, c’était le calme plat. Au-delà des concessionnaires automobiles et d’un salon funéraire, il fallait bien marcher quelques centaines de mètres pour se rendre aux quelques logements qui occupent le secteur.

Sur place, le président du CCIQ, Mohamed Labidi, et le coordonnateur par intérim du projet de cimetière musulman, Boufeldja Benabdallah, se prêtaient au jeu des entrevues, malgré la pluie qui avait momentanément chassé le soleil — et les étudiants.

« C’est un grand jour, c’est un jour historique pour la ville de Québec, s’était réjoui, un peu plus tôt, Mohamed Labidi. Aujourd’hui, on récolte le fruit de 20 ans de travail bénévole. »

Mourir en paix

Le cimetière confessionnel ne sera pas unique à Québec, où l’on dénombre déjà des cimetières de confessions juive, anglicane, presbytérienne et catholique, notamment. Mais la route qui a mené à sa création a été longue.

En 2008, le CCIQ avait tenté d’acheter le terrain qu’il vient d’obtenir. À l’époque, la parcelle de terre appartenait au cimetière Notre-Dame-de-Belmont et « la transaction entre les parties ne s’était pas réalisée en raison de diverses contraintes techniques et réglementaires », a rappelé le CCIQ. C’est finalement la Ville de Québec qui a acquis le lot, en 2015.

Neuf ans après une première tentative ratée, « la joie est là », a donc lancé Boufeldja Benabdallah, soulagé. « Nous allons tous mourir en paix et dans le respect. Cette action mettra un peu de baume, aussi, sur cette tragédie », a-t-il ajouté en rendant hommage aux hommes morts et blessés lors de l’attaque du CCIQ, le 26 janvier.

En février, à la commémoration de l’attentat qui a fait six morts, le maire Labeaume s’était engagé à fournir un lieu de sépulture aux musulmans de Québec. « Vous l’aurez, ce cimetière », avait-il lancé.

Régis Labeaume, qui a précipité la transaction en proposant la vente du terrain, s’est d’ailleurs risqué à prendre un autre engagement. « Ça va bien aller. Ça va bien aller, je vous le promets », a-t-il attesté quand on l’a questionné sur les secousses que pourrait provoquer l’annonce.

La tête de porc déposée devant le CCIQ l’été dernier, les actes de vandalisme ciblant les mosquées du Québec ; il n’y a pas là matière à instaurer un système de sécurité ou à lancer une campagne de sensibilisation, a jugé le maire.

« Ça ne nous a même pas effleuré l’esprit, a aussi déclaré Boufeldja Benabdallah. On ne veut pas jouer le jeu en installant un système de sécurité. »

« Inaliénable pour l’éternité »

L’achat du terrain proposé par la Ville a été entériné à l’unanimité par les membres du CCIQ. « Le terrain, quand il est acheté, il est inaliénable pour l’éternité », a insisté Mohamed Labidi, expliquant pourquoi les musulmans tenaient à avoir un cimetière confessionnel.

Les carrés musulmans, créés à l’intérieur de cimetières d’autres confessions, sont différents en ce qu’ils sont loués, et non achetés par les familles.

« [Le cimetière musulman de Québec] sera un cimetière pour l’éternité. Il n’y aura pas de construction, ni de bâtiment, ni de mosquée dessus, s’est donc réjoui le président du CCIQ. Nous, on a une grande tradition — comme les catholiques — de se retirer, d’aller penser aux défunts, de se recueillir sur leur tombe, etc. Imaginez les gens qui se déplacent jusqu’à Montréal, ou qui attendent les vacances. Là, ce sera sur place, en tout temps, ils pourront aller se recueillir. »

Le cimetière musulman sera le deuxième à être créé au Québec. Le cimetière islamique de Laval, qui est divisé en deux sections — une chiite et l’autre sunnite —, était jusqu’ici le seul cimetière confessionnel musulman au Québec.

On trouve par ailleurs des carrés musulmans au cimetière Les Jardins Québec, à Saint-Augustin-de-Desmaures, au cimetière Jardin Urgel Bourgie, à Saint-Hubert, et aux Jardins commémoratifs à Dollard-des-Ormeaux.

28 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 4 août 2017 13 h 27

    Beau gâchis.

    Pourquoi avoir fait porter l'odieux aux résidents de St-Apollinaire quand la solution se trouvait à Québec?

    Quel gâchis, monsieur Labeaume.

    • Michel Bouchard - Abonné 4 août 2017 14 h 02

      Pour répondre à votre question, M. Lambert, c'est parce que le maire Labeaume n'en voulait pas de cimetière mulsuman dans sa ville. Il a tout simplement baissé les bras et a accepté pour avoir des votes !

    • Christiane Gervais - Abonnée 4 août 2017 14 h 53

      Ce n'est pas le gâchis du maire Labeaume mais celui du CCIQ qui aurait pu, en toute bonne foi accepter, cette proposition de Québec bien avant, mais non, on a préféré forcer la main aux résidents de St-Apollinaire et pouvoir, en cours de route, pleurer un peu que les Québécois sont racistes.

      Un groupe de musulmans voulait être enterré avec d'autres musulmans, voilà, ce sera fait!

    • Marc Therrien - Abonné 4 août 2017 16 h 44

      Êtes-vous certains ou croyez-vous seulement que cette solution était existante avant le référendum du 16 juillet?

      Si cette solution était existante avant le référendum du 16 juillet, c’est-à-dire que l’achat de ce terrain de la rue Frank-Carrel a toujours été la première option du CCIQ, alors il y aurait eu complot pour «tester» l’opinion publique; alors on aurait gardé secret le refus du maire Labeaume de leur vendre ce terrain?

      Si Saint-Apollinaire avait voté «oui» au référendum du 16 juillet, alors le CCIQ aurait été obligé de dire : Merci pour votre accueil chaleureux, mais nous allons finalement opter pour le terrain de la rue Frank-Carrel dans le secteur Sainte-Foy?

      Marc Therrien

    • Stéphanie Deguise - Inscrite 4 août 2017 17 h 00

      À Christiane Gervais : le CCIQ ne pouvait pas accepter cette offre avant car on ne la lui avait pas encore faite... Le CCIQ s'était rabattu sur St-Apollinaire car seule cette municipalité en avait envisagé la possibilité.

    • Richard Olivier - Abonné 4 août 2017 17 h 24

      M. Christiane Gervais

      Se tenir debout, s`affirmer, voter démocratiquement et accepter le résultat, n` est pas raciste.

    • Marc Therrien - Abonné 4 août 2017 18 h 33

      @ Stéphanie Deguise,

      Nos semblables pensées se sont croisées sur l'autoroute internet et la mienne semble s'être perdue en chemin. Penser autrement serait d'affirmer qu'il y aurait eu un complot pour prendre le pouls de l'opinion publique avec le référendum de Saint-Apollinaire et pour garder secret le fait que le maire Labeaume leur avait déjà présenté cette option de le rue Frank-Carrel.

      Marc Therrien

    • Johanne St-Amour - Abonnée 4 août 2017 23 h 56

      M. Lambert,

      Après le référendum de St-Apollinaire, le maire Labeaume, avec d'autres personnes, a pris en main la recherche d'un terrain propice à la demande de cette communauté musulmane. Rapidement, ils ont trouvé ce terrain près du cimetière Belmont à Québec. Qui de plus est déjà zoné pour la fonction à laquelle il sera consacré.

      Si vous vous référez à l'autre option considérée à St-Augustin-de-Desmaures, il faut savoir que cette ville ne fait plus partie de la ville de Québec, suite à une défusion survenue après l'élection du gouvernement Charest.

      Mais tant que cette communauté visait le terrain de St-Apollinaire, il ne servait à rien d'entreprendre des recherches pour satisfaire à leur demande.

      Votre question est donc étonnante!

    • Luc André Quenneville - Abonné 5 août 2017 07 h 32

      @ Christiane Gervais

      Forcé la main???? Ça vient de où ça? Le propriétaire du terrain l'a offert au CCIQ et la municipalité est allé en référendum pour une question de zonage si je me souviens bien et La Meute (un groupe néo suprématiste blanc) est venu faire son maraudage raciste auprès de la population. Tous les Québécois ne sont pas racistes.. mais les gens derrière ce référendum l'étaient clairement.

    • Raymond Labelle - Abonné 5 août 2017 09 h 57

      La compagnie qui administrait le cimetière de Saint-Appolinaire, Harmonia, avait offert des lots vacants du cimetière au CCIQ. Le CCIQ avait accepté l'offre. C'était plus simple, car tout était déjà organisé en cimetière déjà existant avec des lots vacants. Normal qu'on pense d'abord à un espace déjà organisé en cimetière, où il y a des places de disponibles et que l’administrateur du cimetière vous offre.

      C'est suite à cette offre que des citoyens de Saint-Appolinaire ont entamé le processus de référendum. Ce référendum n’était pas prévu au moment de l’offre.

      Il n’y avait pas de place disponible dans un cimetière déjà existant à Québec. Le terrain offert par la ville de Québec n’est pas actuellement un cimetière et n’appartient pas à une entreprise spécialisée dans le domaine – il devra être aménagé à cet effet.

      Pour ma part, je félicite le maire Labaume pour sa tentative réussie de trouver une solution au problème créé par le référendum imprévu et imprévisible de Saint-Appolinaire.

      Que les personnes qui ont organisé ce référendum et celles qui ont voté non en assument pleinement la responsabilité. Rappelons que 46 personnes ont voté à ce référendum et que 19 ont voté non – j’oublie le chiffre précis, mais seul un petit nombre (moins de cent) avait droit de vote à ce référendum – seuls les gens dans un voisinage immédiat du terrain en cause avaient droit de vote. Saint-Appolinaire a environ 6 000 habitants. C’est 19 habitants de Saint-Appolinaire sur 6 000 qui ont voté non – soit 0,3% de cette population. Saint-Appolinaire a donc aussi droit au « pas d’amalgame".

    • Christiane Gervais - Abonnée 5 août 2017 20 h 40

      Luc-André Quenneville - si La meute a fait son maraudage, le CCIQ en a fait tout autant, les ayants droit ont voté.

      Ce n'est pas la communauté musulmane qui aura son cimetière mais le groupe représenté par le CCIQ, qui n'est nullement le porte-parole ou le représentant "des" musulmans du Québec. Ce groupe ne représente que lui et sa force de lobying est pas mal plus forte que celle d'une meute quelconque.

      Souhaitons que le dossier soit clos et que les citoyens de religion musulmane qui vivent vraiment avec nous, ceux qui ne s'auto-excluent pas, aient envie de reposer à nos côtés, croyants ou laïques, dans la vie et dans la mort.

  • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 4 août 2017 15 h 32

    Ça allait de soi.

    Finalement les citoyens concernés de St-Apolinaire ont bien fait de voter selon leur propre conscience.

    Il n'y a pas de musulmans dans ce joli petit village, et ça ne leur tentait pas de recevoir les cérémonies de cette religion, les chants/prières et défilés funéraires islamiques des citoyens Québec.

    Soyons franc, ce n'est pas de l'islamophobie mais un constat rationnel que de reconnaitre que cette religion ne fait pas bon ménage avec l'occident.

    Où de meurent la majorité des musulmans de la Ville de Québec? À Ste-Foy.

    Où est située le Centre culturel islamique de Québec ? À Ste-Foy.

    Où sera situé le cimetière islamique? À Ste-Foy.

  • Réal Nadeau - Abonné 4 août 2017 15 h 37

    Le maire Labeaume se trompe-til d'enjeu ?

    "Nous croyons à la Ville de Québec que chaque être humain a droit à un choix de sépulture dans la dignité et en harmonie avec ses croyance personnelles"(Régis Labeaume, Maire de Québec).

    Tout le monde et de toute religion est d'accord avec ce principe.

    Mais ce principe était-il l'enjeu du projet de cimetière à St-Appolinaire ,comme le laisse entendre M.Labeaume ? Voyons-y de plus près.

    Avant même la tenue du référendum de St-Appolinaire, il y avait plusieurs alternatives connues par le Centre Islamique de Québec et par plusieurs autres personnes ou organismes. Vous-même ,M. Labeaume, vous avez répété à plusieurs reprises, avant et après le référendum, qu'il y avait déjà 500 places réservées pour des Musulmans au cimetière de St-Augustin, municipalité contigüe à la ville de Québec.Comment harmoniser votre insistance, M.Labeaume avec l'affirmation ci-dessus "Jusqu'ici, leurs dépouilles (des musulmans) devaient être enterrées dans la région de Montréal ou même à l'étranger" (Coordonnateur par intérim du projet de cimetière musulman)?

    Il faut se réjouir que le problème soit réglé. Mais d'un manière discutable , pas en pure transparence, avouons-le. L'enjeu réel,véritable n'était pas "une sépulture dans la dignité" (Labeaume) mais c'était "l'exclusivité" musulmane dans un cimetière . Pourtant les politiciens, tant à Québec comme à Ottawa, ne cessent d'inviter les Québécois à l'inclusion. Ne serait-ce pas pour cette raison que la Mosquée du Grand Lévis s'opposait publiquement au projet du cimetière exclusivement musulman de St-Appolinaire? Ne préférait-on pas le modèle de cimetières multiconfessionnels de Montréal?

    • Michel Gélinas - Abonné 5 août 2017 09 h 02

      Ce commentaire résume correctement cette saga et, comme vous dites, la transparence n'était pas au rendez-vous: le CIQ ne commentait pas les autres alternatives, plus inclusives et offertes, d'un espace à eux, réservé dans un cimetière multiconfessionnel. C'était ça la vraie solution du 21è siècle. Les cimetières sont devenus inclusifs mais ces musulmans du CIQ, comme d'habitude veulent encore un accommodement pour eux.

      Pourtant, d'autres musulmans ont parlé pour dire qu'ils mariaient des Québécoises, vivaient avecc les Québécois et c'est normal d'être aussi enterré avec les Québécois de de diverses religions ou athés.

  • Robert Beauchamp - Abonné 4 août 2017 15 h 45

    Le financement

    Comment cette petie communauté peut-elle arriver à financer la construction d'une mosquée et les investissements requis pour acquérir et aménager un cimetière dédié?
    Qui finance? Quelles ont été les propositions d'ouverture des autres cimetières pour offrir des carrés dédiés? Pourquoi les propositions ont-elles été refusées? Devra-t-on maintenant assurer la sécurité de ces cimetières? Le fait-on pour les cimetières existants lorsqu'il y a vandalisme? J'aurais définitivement opté pour la création d'un nouveau cimetière multiconfessionnel pour répondre aux désirs des personnes de diverses confessions ou non ccnfessionnelles, avec des espaces dédiés le cas échéant laissant à chaque individu de décider d'être enseveli au hasard du voisinage.

  • Richard Olivier - Abonné 4 août 2017 17 h 20

    Ségrégation

    Aucun autre que des musulmans seront enterrés dans ce cimetière.

    Aussi, les femmes séparés de hommes..

    Ou est la loi d`égalité entre lesd races, entr les hommes et les femmes ?

    • Michaël Lessard - Abonné 5 août 2017 13 h 06

      Un des plus vieux cimetière juif est à Québec.

      Je suis d'accord avec vous sur l'idéal, mais il y aura toujours diverses religions, idéologies et conceptions de la réalité chez les êtres humains. Leur intention n'est pas de faire une auto-ségrégation :P