À Québec, l’auto passe avant l’autobus

Si le mouvement du tout-à-l’auto est fort à Québec, ce serait aussi parce que l’étalement urbain y est plus prononcé qu’ailleurs.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Si le mouvement du tout-à-l’auto est fort à Québec, ce serait aussi parce que l’étalement urbain y est plus prononcé qu’ailleurs.

À Québec, l’influent mouvement du « tout-à-l’auto » vient d’avoir raison d’un projet de transport en commun de plus d’un milliard de dollars que les gouvernements étaient prêts à financer, le Service rapide par bus (SRB). L’attachement à l’auto est-il devenu une idéologie ? Et pourquoi la capitale y adhère-t-elle tant ?

Lundi matin, sur les ondes de Radio X, l’animateur Jean Christophe Ouellet (alias « JC ») et Jeff Fillion dénonçaient, une fois de plus, les projets en transports en commun. « Je pense qu’il y a une incompréhension de la nature humaine là-dedans, de dire JC. L’humain aime ça avoir sa liberté, ses affaires, ses patentes, son char, son terrain, sa piscine. C’est fondamental. »

Piloté par le maire Régis Labeaume et le gouvernement libéral, le projet de SRB progressait dans une relative indifférence jusqu’à l’an dernier avec l’entrée en scène du fameux « troisième lien ».

C’est la Chambre de commerce de Lévis qui, la première, avait relancé l’idée de faire construire un troisième pont ou un tunnel entre les deux rives. Une idée séduisante pour les conducteurs coincés dans le trafic et pour la Rive-Sud dans son ensemble.

Or, le projet allait coûter cher (4 milliards de dollars selon une étude). Des leaders d’opinion ont alors commencé à lui opposer le SRB et le maire de Lévis, Gilles Lehouillier, ne s’est pas fait prier pour les soutenir. Le 21 avril, Régis Labeaume annonçait qu’il mettait le SRB de côté.

Incarné par la radio d’opinion mais aussi par la Coalition avenir Québec (CAQ), ce courant de pensée a désormais son candidat à la mairie en la personne de Jean-François Gosselin. À Radio X, les animateurs l’appellent « Jeff Gosselin ».

En entrevue, l’ex-adéquiste de 42 ans promet qu’il s’attaquera à tout ce qui nuit à la circulation automobile, des autobus en passant par les trottoirs élargis et les arbres. « La Ville de Québec a déclaré la guerre aux automobilistes », martèle-t-il.

Contre l’État et les élites

Au-delà de Québec, la défense du tout-à-l’auto s’inscrit dans un véritable courant idéologique. Une mouvance qui a tous les attributs pour plaire à la droite : solution axée sur l’individu, critique des services publics et rejet des revendications environnementales.

Aux États-Unis, la plateforme républicaine de 2016 plaidait par exemple pour qu’on cesse de financer le transport en commun avec la taxe sur l’essence. L’argent du fédéral, disait-on, ne devrait pas être détourné des autoroutes.

On a aussi pu entendre ce genre de discours contre des projets de transports en commun à Portland, dans l’opposition de Rob Ford au train léger à Toronto ou dans les différents regroupements anti-TGV aux États-Unis.

« C’est de plus en plus un discours défensif », croit Fannie Bélanger-Lemay ,qui prépare un doctorat sur la planification du transport urbain et les arguments publics qui l’accompagnent à l’Université Laval. « Il est d’autant plus fort qu’il y a autre chose qui se développe. »

« L’étalement urbain, ce n’est pas un problème, croit Germain Belzile de l’Institut économique de Montréal (IEDM). C’est un phénomène naturel et normal avec l’augmentation des populations. […] On ne peut pas rester tous dans le même coin. »

M. Belize préfère parler d’un mouvement « anti-étatiste » que d’un courant « de droite ». Les tenants de l’idée, dit-il, n’aiment pas que le gouvernement « décide de ce qui est bon pour [eux] ». Les étatistes ont tendance « à planifier » les choses et à détecter des problèmes qui « en sont ou n’en sont pas ».

Or comment alors justifier les milliards investis par l’État dans les autoroutes ? « Il y a des solutions comme les autoroutes à péage », répond M. Belzile. Or concède-t-il, « les gens n’en veulent pas ». « Les gens ne veulent pas payer d’impôts, ils ne veulent pas de péage et ils ne veulent pas qu’il y ait de congestion, alors là, on a un problème. »

À Québec, on reproche en outre aux « élites » de ne pas prendre le transport en commun elles-mêmes. Le maire, les ministres libéraux se font régulièrement questionner là-dessus. Et, quand Le Journal de Québec a révélé lundi que tous les experts en transport jugeaient un troisième lien inutile pour réduire le trafic, des animateurs de radio se sont moqués du fait que le stationnement du quotidien était plein.

Une explication terre à terre

Mais au-delà des clivages droite-gauche, il y a la réalité du terrain. Si le mouvement du tout-à-l’auto est fort à Québec, c’est aussi parce que l’étalement urbain y est plus prononcé qu’ailleurs, suggèrent des chercheurs et observateurs. Les banlieues et surtout la couronne ne voient pas l’utilité d’un tramway ou d’un SRB tout simplement parce qu’elles ont peu d’expérience de son utilité.

« Le fait qu’il y ait peu de transport en commun à Québec peut expliquer que les gens soient plus attachés à leur voiture », ajoute Fannie Bélanger-Lemay. Ainsi, l’étalement urbain favorise le recours à l’auto, et l’auto favorise l’étalement urbain… Un cycle sans fin.

La sociologue Andrée Fortin, qui a beaucoup écrit sur la banlieue, croit elle aussi que l’aménagement de Québec a joué un rôle dans la popularité de ces idées. « L’agglomération de Québec est proportionnellement plus étalée que Montréal, donc ça crée une propension à utiliser l’auto, insiste-t-elle. Les nouveaux développements immobiliers sont peu, pas ou mal desservis par le transport en commun. »

Dans ses recherches, elle avait aussi démontré que contrairement à ce qu’on peut penser, les résidants de la couronne ne viennent pas du centre, mais sont des ruraux qui se sont rapprochés de la ville et qui, souvent, n’ont jamais pris le bus de leur vie.

Certains poussent la réflexion encore plus loin. Selon eux, l’étalement urbain favorise une conception moins collective de la vie en société. Le professeur Thad Williamson de l’Université de Richmond, par exemple, a avancé dans ses recherches qu’il y avait une corrélation entre le mode de vie associé à l’étalement urbain et le conservatisme, signale Mme Bélanger-Lemay.

Impossible à défendre

La conséquence est qu’à Québec, il semble que les grands projets de transport en commun soient devenus presque impossibles à défendre pour les politiciens.

Régis Labeaume a beau être l’un des politiciens les plus populaires au Québec (si ce n’est le grand favori), le dossier du transport en commun est son talon d’Achille.

Après avoir fait campagne contre le projet de tramway d’Anne Bourget en 2007, il avait complètement changé d’idée en 2010.

« Si on laisse les choses sans déranger quoi que ce soit, Québec va devenir une ville étirée sur plusieurs kilomètres supplémentaires, un territoire largement campagnard dont les accès au centre-ville et aux pôles majeurs d’activités seront très lourdement congestionnés », plaidait-il.

Sept ans plus tard, on lui reproche encore régulièrement ce revirement sur les ondes des radios privées.

En 2015, le tramway était remplacé par un SRB moins coûteux et moins ambitieux qui a finalement été abandonné récemment.

D’aucuns l’auront oublié, mais la première crise de son administration a été provoquée en 2011 par un projet de voie réservée pour les autobus sur l’autoroute Robert-Bourassa. Éventé dans les médias, le projet avait suscité une levée de boucliers alimentée par la radio. « C’est une déclaration de guerre de l’Hôtel de Ville contre les automobilistes ! » déclarait l’animateur du FM 93 Sylvain Bouchard.

En 2013, le débat a repris quand le ministère des Transports du Québec a voulu aménager une autre voie réservée, sur Henri IV cette fois. Dans ce dossier, le maire Labeaume s’est rangé du côté des automobilistes et le ministre péquiste des transports, Sylvain Gaudreault, est devenu la nouvelle tête de Turc des animateurs de radios. Une dynamique qui s’est poursuivie une fois les libéraux au pouvoir, jusqu’à ce qu’on finisse par abandonner pour de bon l’idée de la voie réservée.

Récemment, l’opposition à l’Hôtel de Ville, qui s’était pourtant fait la championne du transport en commun, s’ajoutait aux anti-SRB en prétextant qu’il s’agissait d’un mauvais projet. En entrevue, sa chef, Anne Guérette, concède que l’idée d’un 3e lien n’est pas la solution au trafic. Pas question d’afficher clairement son opposition à un 3e lien. « Quand le gouvernement aura terminé ses études, on pourra se positionner clairement là dessus. »

À des jeunes pro-transport en commun qui l’interpellaient cette semaine, Régis Labeaume a dit qu’il souhaitait régler le problème avant de laisser la politique. Mais ce, après la prochaine élection. « Le projet de SRB est mort, mais je vous garantis que je vais rester en politique tant qu’on n’aura pas réglé la question de l’établissement à Québec d’un service de transport collectif d’envergure. »

 

Trois fois plus d’argent pour les autoroutes

Fonds investis par le gouvernement du Québec en 2016-2017

Transport en commun : 692 millions

Réseau routier : 2 milliards

Source: Ministère des Transports, de la Mobilité durable et de l’Électrification des transports du Québec

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
31 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 6 mai 2017 04 h 07

    malade des voitures

    J'habitais près du vieux Québec et la pollution était tellement grave que je devais fermer les fenêtres à double tour pour ne pas vomir. Plus de vélos et d'automobiles électriques aideraient. Québec manque de concentration de population qui rend les autobus moins efficaces. Ils s'arrêtent à tout bout de champ pour une ou deux personnes.

    • Colette Pagé - Inscrite 7 mai 2017 11 h 40

      À quand un Vieux-Québec piétonnier interdit aux autobus de touristes ?

  • Bruno Beaudoin - Abonné 6 mai 2017 05 h 33

    Un virage à droite et à contresens

    Ce n'est pas exactement un virage mais plutôt un sens unique. Monsieur Fillion dit « Je pense qu’il y a une incompréhension de la nature humaine là-dedans, de dire JC. L’humain aime ça avoir sa liberté, ses affaires, ses patentes, son char, son terrain, sa piscine. C’est fondamental. » Et vogue la galère, on bitume à la tout va. On oublie cependant que c'est aussi 'ma planète'. Cette stratégie ne va pas dans le sens de l'histoire. Pour ma part je préfère voir un parc avec des arbres qu'une autoroute ou un boulevard, si bien entretenus soient-ils! L'automobile s'est imposée parce qu'on a construit, de toute pièce, cette pseudo culture. Même Los Angeles, pourtant une capitale de l'automobile, tente de faire marche arrière. J'ai eu la chance de visiter une très belle exposition de photos:« Notes sur l'asphalte, une Amérique mobile et précaire, 1950-1990 ». On peut y constater l'impact, pas toujours heureux, de cette culture de l'automobile. Alors, plutôt que d'encourager les destructeurs d'environnement dans leurs tâches, il serait plus judicieux d'inviter à une réflexion sur des projets d'éducation porteurs d'avenir pour les générations suivantes.

  • Georges Baldenberger - Abonné 6 mai 2017 06 h 47

    Suffit d'attendre...

    Que le prix du pétrole devienne prohibitif... Ça devrait régler le problème des congestions et des instincts gréguerres biquotidiens de nos amis, les chauffeux de char. Évidemment, il faut espérer que d'ici là, il reste encore, perdu entre les carcasses de voiture et l'interminable théorie de pavillons de banlieue construits sur les terres arables et dans les zones hydriques, un coin de pays qui reste habitable... :)

    • René Pigeon - Abonné 7 mai 2017 15 h 39

      Devant une ville étalée et congestionnée : a) le marché immobilier répondra par des tours domiciliaires situés assez prêts des lieux de travail et de consommation hebdomadaire érigées à des hauteurs suffisantes pour minimiser les déplacements ces lieux et la congestion (la tour Dallaire était une ébauche) ; b) les investisseurs établiront leurs entreprises dans les villes où la circulation est moins congestionnée et laisser Québec se consacrer au commerce de détail et au tourisme.

  • Bernard Terreault - Abonné 6 mai 2017 07 h 52

    La solution

    Les autoroutes à péage. Les autoroutes, payées par nos impôts, sont un cadeau aux plus fortunés de la part de ceux qui ne peuvent pas s'en payer une ou qui ne peuvent pas conduire à cause d'un handicap ou de l'äge.

    • Kevin Clancy - Abonné 6 mai 2017 16 h 28

      La même chose pourrait être dit du système de santé : payé par nos impôts, pour aider les plus malades et handicapés, de la part de ceux qui n'en ont pas besoin.

      Mais ça fonctionne à l'inverse, aussi. Un système de transport en commun est payé par nos impôts, pour ceux qui ne peuvent pas se payer une voiture ou ne peuvent plus conduire, de la part de ceux qui ont une voiture.

      On peut utiliser cet argument pour n'importe quel service public, ça ne le rend pas moins important. On vit en société, un moment donné faut arrêter de penser uniquement à son propre porte-feuille individuel. "Abolissons ce que Je n'utilise pas, mais gardons ce que J'utilise".

      On bénéficie tous et chacun des services sociaux du Québec.

    • Carl - Abonné 7 mai 2017 11 h 38

      La région de Québec dispose de 22 km d'autoroute pour 100 000 habitants et la région de Montréal de 4 km pour 100 000 habitants. La solution: plus d'autoroutes. Vraiment? :)

    • Kevin Clancy - Abonné 7 mai 2017 18 h 38

      @Carl Laroche

      Je suis prêt à parier que la ville de Québec n'a pas envie d'avoir à vivre le trafic de Montréal, jour après jour. Son système routier est un très mauvais modèle à suivre. :)

  • Claude Bélanger - Abonné 6 mai 2017 08 h 02

    Féliictations pour ce bel article

    Il y a longtemps que Le Devoir ne nous avait parlé de la Ville de Québec. Voilà un article très intéressant sur un sujet qui est important. Mais le problème est en soi trop vaste : par exemple on devrait aborder aussi le coût pour la société du «tout à l'auto» et de ses conséquences écologiques.