L’extrême droite de Québec sort de l’ombre

Le groupe Atalante-Québec a récemment organisé des marches dans les rues du centre-ville de la Vieille Capitale.
Photo: YouTube Le groupe Atalante-Québec a récemment organisé des marches dans les rues du centre-ville de la Vieille Capitale.

Les mouvements d’extrême droite à Québec sont de plus en plus visibles et décomplexés, notent des observateurs. Plus organisés, ils s’affichent davantage en ville, sur les réseaux sociaux et même dans les médias traditionnels.

« Le phénomène nouveau, c’est que, quand les journalistes s’adressent à eux, ils leur parlent », note Aurélie Campana, de la Chaire de recherche sur les conflits et le terrorisme à l’Université Laval. « Il y a deux ou trois ans, ils ne l’auraient peut-être pas fait aussi facilement. »

Après l’attentat de dimanche, certains groupes comme La Meute ont même réagi dans les médias pour se dissocier du tireur. Des représentants des Soldats d’Odin ont même pris part à la veillée organisée pour les victimes. « La rapidité avec laquelle ils ont réagi, dès dimanche soir dans certains cas, m’a un peu surprise », poursuit Mme Campana, qui fait des recherches en ce moment sur les groupes d’extrême droite au Canada.

« D’ailleurs, depuis dimanche, ils n’arrêtent pas de dire qu’eux combattent l’islam radical et non pas l’islam. Or allez relire certaines de leurs interventions sur les réseaux sociaux, il y a ambiguïté. Et cette ambiguïté, elle est voulue. […] Ils jouent sur cette ambiguïté-là. »

Elle a aussi remarqué un certain souci du marketing dans leurs interventions. « On met en avant des femmes et des jeunes pour montrer que le discours n’attire pas simplement des hommes blancs dans la cinquantaine. »

François Deschamps, observateur des groupes d’extrême droite de Québec, a quant à lui été frappé depuis deux ans par les manifestations publiques de certains groupes. Le groupe Atalante-Québec, par exemple, a organisé des marches dans les rues du centre-ville. Des autocollants affublés du slogan « Burn your local mosque » (« Brûle ta mosquée locale ») sont aussi apparus sur des poteaux en ville.

« À Québec, il y a des groupes d’extrême droite qui sont très bien organisés depuis quelques années. Certains sont assez décomplexés pour organiser des activités de recrutement ouvert dans les cégeps », note-t-il. « Nous, ce qui nous fait allumer un feu jaune, c’est quand ils commencent à s’afficher, à se décomplexer. On parle de marches dans le centre-ville, d’“activités de charité” pour ramasser de l’argent pour “nos” sans-abri. »

Quelle résonance ?

Les militants ne seraient toutefois pas plus nombreux dans la capitale qu’ailleurs, note Aurélie Campana. Un point de vue partagé par François Deschamps. Ce dernier estime que la « nébuleuse » inclurait entre 175 et 200 personnes.

Quant à savoir s’ils sont plus populaires à Québec qu’ailleurs, c’est moins clair. On sait par contre depuis mercredi qu’un cinquième des signalements au Centre de prévention sur la radicalisation à Montréal proviennent de la région de Québec. Le Centre a d’ailleurs dépêché une ressource dans la capitale cette semaine.

Interrogée sur le caractère distinctif de Québec, Mme Campana parle du contexte. « À Québec, il y a un contexte qu’on ne peut pas nier qui est entre autres entretenu par les médias que certains appellent les radios-poubelles. Je ne suis pas en train de dire que c’est ce qui propulse ces groupes-là, mais, quelque part, ça aide aussi à les banaliser. »

Le phénomène demeure d’ailleurs peu documenté dans la capitale comme ailleurs au Canada. Quand Mme Campana a entrepris son enquête, « il n’y avait rien ou presque qui avait été fait là-dessus depuis les années 1990 », raconte-t-elle.

Les résultats préliminaires de son enquête révèlent en outre que les mouvements d’extrême droite au Québec se distinguent de leur équivalent dans le reste du Canada.

« La différence ne tient pas aux moyens d’action et au public ciblé, mais plus à une couche de complexité qui tient en particulier à l’existence de tout le discours identitaire au Québec. Il y a au Québec des groupes qui ancrent leur discours dans un nationalisme québécois très exclusif qui n’a rien à voir avec le nationalisme québécois dominant. Ils ont un discours anti-immigration, de plus en plus anti-musulman. »

La chercheuse a aussi remarqué que la langue avait un impact sur leurs liens à l’étranger. « Ceux du Québec sont insérés dans des réseaux à majorité francophone. Ils sont en relation avec des groupes d’extrême droite en France, en Belgique, en Suisse. Ça, on ne le retrouve pas ailleurs au Canada. » Sinon, au Québec comme ailleurs au Canada, ils sont liés à des groupes américains et allemands.

Enfin, parmi la vingtaine de groupes étudiés dans l’enquête, plusieurs se sont révélés très fragiles, remarque-t-elle. « Ils sont traversés par de multiples tensions internes. Il y a des groupes qui naissent, qui disparaissent, qui changent de nom, que les leaders vont quitter pour en fonder un autre. Il y a énormément de fragmentation dans cette mouvance-là. »

Un dilemme pour les médias

Mme Campana s’interroge par ailleurs sur le rôle des médias traditionnels qui contribuent à la notoriété des groupes d’extrême droite. Elle suggère que les nombreux reportages faits sur le sujet ont pu contribuer au sentiment de légitimité de ces groupes.

« On a contribué ces derniers mois à gonfler le phénomène et à lui donner de l’importance. Ils se sentent légitimés aussi parce qu’ils ont attiré l’attention des médias anglophones comme francophones. Parce qu’on a beaucoup parlé d’eux, ils se sentent légitimés dans leurs positions. »

Quand on lui fait remarquer que les journalistes qui ont parlé d’eux sont devenus, dans certains cas, leurs têtes de Turc, elle nuance. Certes, « ils n’aiment pas les termes utilisés pour parler d’eux, n’aiment pas se voir, par exemple, affublés du qualificatif d’extrême droite ». Or ils ont une « attitude paradoxale ». « Ils n’aiment pas qu’on parle d’eux, mais en même temps, quand on parle d’eux, ils sont bien contents. »

Est-ce à dire qu’il faudrait cesser de leur consacrer des reportages comme celui-ci ? « Vous êtes la quatrième journaliste en deux mois à me poser la question. Je n’ai pas de réponse. »


Avec Stéphane Baillargeon et Jeanne Corriveau
18 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 2 février 2017 05 h 05

    Depuis leur début...

    Depuis leur début, les radios-poubelles servent ouvertement à l'auto-dénigrement québécois idéal.
    Celui qu'aiment les nationalistes canadiens et qui "confirme" l'idée historique idiote que sans le Canada britannique pour nous protéger de nous-mêmes, nous, nous "demis-civilisés" de toujours, nous "American White Nigers", et j'arrêterai-là les qualificatifs connus pour éviter toutes grossièretés qui servent médiocrement à nous "distinger", nous ne pouvons qu'être perdus. Sans histoire ni avenir...
    Ce à quoi, donc, est grandement utile ce laxisme en droits dont profitent les mouvements extrémistes de droite pour justifier une éventuelle intervention militaire du Canada, s'il fallait que les "séparatisses" arrivent à convaincre que la liberté et l'indépendance par la République valent mieux pour les Québécois que la domination politique d'une majorité qui n'est pas leur...
    Un peu comme en 1970 (mais à gauche), alors que les gestes excessifs et criminels du FLQ ont servis de prétexte à la Loi des Mesures de Guerre, décrétée en "nécessité absolue" par le très à la mode Premier Ministre PET, père du non moins à la mode Premier Ministre actuel, le Pit des Canadiens et Canadiennes.
    Depuis 1995, selon moi, le navire Québec est tant à la dérive qu'il ne cesse de naviguer en eaux toujours plus troubles selon les actions, les attaques, d'un Canada qui excelle à entretenir et favoriser l'impression d'avoir à louvoyer de nos gouvernements à Québec.
    Louvoyer dans la joie et l'allégresse, yeux ouverts pour ceux fédéralistes, comme louvoyer dans la peine et le doute, parfois même dans le masochisme morbide selon moi, yeux fermés pour les indépendantistes.
    Et ce, alors que la seule chose véritable qui nous manque pour nous grouper autour du pays et surpasser les obstacles semés sur notre route collective, est un projet de société si stimulant, qu'il nous amène tous à nous surpasser nous-mêmes et à vaincre ce qui s'oppose à notre épanouissement politique...

    VLQL !

    • Lise Bélanger - Abonnée 2 février 2017 07 h 47

      Vous avez bien compris M. Côté, il y a récupération de cet épisode à des fins politiques autres que l'anti-islamiste.

  • Denis Paquette - Abonné 2 février 2017 05 h 56

    il ne faudrait pas que certaine personnes soient attirés par les discours haineux

    peut etre faut- il faire attention q'un discours de droite ne devienne pas un discours d'extrèmes droites,que des gens en mal de popularité se servent de ces dossiers, qu'ils engagent comme animateurs des gens border line, en un mot ce sont des dossiers qui ne peuvent pas etre menés par n'importe qui ,nous savons tous que la vie est parfois difficile pour certains individus, nous sommes a l'époque de la cyber communication, il ne faudrait pas que certaines personnes soient attirés par des discours haineux, voila mon humble opinions

    • Daniel Bérubé - Abonné 4 février 2017 16 h 41

      Oui, en période de cyber communication, mais aussi en période d'individualisme, qui vient appauvrir cette communication, et où ce ne sont pas des solutions collectives qui sont recherché, mais des idées individualistes, où c'est plus le nombre de j'aime recherché que solutions aux problèmes...

  • Denis Paquette - Abonné 2 février 2017 05 h 56

    il ne faudrait pas que certaine personnes soient attirés par les discours haineux

    peut etre faut- il faire attention q'un discours de droite ne devienne pas un discours d'extrèmes droites,que des gens en mal de popularité se servent de ces dossiers, qu'ils engagent comme animateurs des gens border line, en un mot ce sont des dossiers qui ne peuvent pas etre menés par n'importe qui ,nous savons tous que la vie est parfois difficile pour certains individus, nous sommes a l'époque de la cyber communication, il ne faudrait pas que certaines personnes soient attirés par des discours haineux, voila mon humble opinions

  • Sylvain Rivest - Inscrit 2 février 2017 06 h 42

    Les mouvements sont des réactions

    Plus le gouvernement va s'acharner à nous enfoncer dans la gorge le multiculturalisme plus la population va réagir. Nos gouvernements nous imposent leurs visions au lieu de répondre à nos attentes. Alors, bienvenu m. Trump!

    • André Mongrain - Abonné 2 février 2017 11 h 42

      Honte à toi !

      André Mongrain

    • Sylvain Rivest - Inscrit 2 février 2017 14 h 11


      André Mongrain, faudrait peut-être savoir lire le cynisme -> Alors, bienvenu m. Trump!

      N'empêche, comment croyez-vous que trump a trouver son chemin vers le pouvoir? En exploitant la frustration du peuple.

  • Guy Lafond - Inscrit 2 février 2017 08 h 20

    Des expressions pour dénigrer

    Merci Mme Porter.

    À notre époque, je remarque aussi qu'on utilise de plus en plus les mots "radicalisation" et "amalgame" pour pointer du doigt.

    Et je suis d'accord qu'il faut parfois pointer du doigt une mauvaise action, un phénomène inhabituel, une (des) personne(s) malhonnête(s) peut-être, qui nuisent à la bonne marche d'une nation, d'un pays, de la planète.

    Une désapprobation ou une punition est alors exprimée par la majorité.

    Il faut noter aussi que notre conscience collective évolue. Elle nous dit de plus en plus qu'il fait faire l'économie autrement si nous ne voulons pas transformer cette magnifique planète en une immense poubelle.

    Heureusement, quand nous punissons, nous ne faisons presque plus de guerres sanguinaires comme dans les siècles passées. Nous nous sommes assagis. Tant mieux. On sortirait plutôt la mélasse et les plumes pour punir. Ensuite, on reprend le bon cap.

    Par contre, le dernier acte terroriste commis dans la ville de Québec est choquant et incompréhensible. Les Québécois doivent se ressaisir.

    Et j'ai malgré tout confiance que nous allons changer pour le mieux!

    (Un Québécois à pied et à pied d'oeuvre)

    N.B.: Le paragraphe suivant m'a fait sourciller:

    "Quand on lui fait remarquer que les journalistes qui ont parlé d’eux sont devenus, dans certains cas, leurs têtes de Turc, elle nuance."

    Ne devrions-nous pas éliminer une fois pour toute de notre langue toute expression péjorative référant à une nationalité? Les Nord-Américains d'origine Turc n'aiment probablement pas cette expression: "tête de Turc". Ne croyez-vous pas?