Devant la mosquée, la consternation

Quelques instants après le drame, des dizaines de personnes se sont rassemblées, sous le choc, à l’extérieur de la mosquée.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Quelques instants après le drame, des dizaines de personnes se sont rassemblées, sous le choc, à l’extérieur de la mosquée.

« C’était terrible, un carnage. C’était probablement quelqu’un qui maîtrisait bien les armes. Il tuait, il tuait, c’était terrible. Il est entré à l’intérieur et il a commencé à “shooter”. Il frappait sur tout ce qui bouge. Il vidait son chargeur, il a tiré jusqu’à ce qu’il n’ait plus de munitions – ou peut-être qu’il a décidé qu’il en avait assez tué. Moi, j’étais à plat ventre, il y avait une personne tuée à mes pieds. » L’homme, qui a souhaité garder l’anonymat, est encore sous le choc. « Regardez, j’ai le sang encore ici », dit-il en montrant le bas de son pantalon.

Il est 4 h 30 du matin. L’homme sort du centre sportif de Sainte-Foy où, avec une trentaine d’autres survivants, il a été questionné par la police et pris en charge par des services psychosociaux. Ils sortent en petits groupes, escortés par la police, dans un triste cortège.

Dans le stationnement, des proches attendent depuis des heures. Ce sont des embrassades, des larmes. Hommes et femmes marchent péniblement, fourbus, comme écrasés par le poids de la douleur et le manque de sommeil.

« On est crevés, ça fait six heures qu’on est là, on veut juste rentrer à la maison », lance un homme. « Ils sont encore sous le choc », répond un autre.

Quelques heures plus tôt, dans ce même stationnement, Ahmed pleurait son ami. « Il est chanceux, soupire-t-il avec une infinie tristesse. Dans ma religion, si quelqu’un meurt dans une mosquée, il ne meurt jamais. »

L’homme a lui-même évité le pire. « J’avais des invités à la maison, alors je ne suis pas allé à la mosquée ce soir, mais d’habitude, je suis là », raconte-t-il péniblement. « Je ne me sens pas chanceux, je suis juste trop triste pour ça. Peut-être que ça aurait été mieux si ça avait été moi à la place de mon ami, il a de jeunes enfants, c’est trop insensé. »

De l’aide

Ali Hamadi faisait le pied de grue dans le stationnement du centre sportif de Sainte-Foy. À l’intérieur, les survivants de la fusillade étaient interrogés par un bataillon d’enquêteurs avant de recevoir de l’aide psychosociale. À l’extérieur, l’informaticien s’interrogeait sur la manière dont il annoncerait lundi matin à ses collègues du Centre des services partagés du Québec (CSPQ) qu’un confrère de travail est mort sous les balles de la haine dans la Grande mosquée de Québec.

Il n’arrivait toujours pas à croire que la Ville de Québec avait été le théâtre dimanche soir d’un attentat terroriste. « C’est en Irak ? Non, à Québec. À Montréal ? Non, dans la Ville de Québec ! », répète-t-il au Devoir.

L’homme tenant entre les mains un café Tim Hortons a quitté la mosquée avant que les premières balles sifflent. « Moi, j’ai été chanceux. Cinq, dix minutes plus tard, je serais peut-être moi aussi à la morgue », dit-il à demi éclairé par les phares d’un taxi. Il s’était affairé durant la soirée à tenter de consoler l’épouse de son ami, qui « lui, dort à la morgue ». Cette mère de trois jeunes enfants, désormais veuve, n’avait toujours pas eu de soutien psychologique au moment d’écrire ces lignes, déplore-t-il. « La moindre des choses aurait été que nos élus prennent en charge les veuves des victimes. Il y a eu un manquement. Ça me fait mal au cœur. »

La boulangerie

Louis-Gabriel Cloutier s’apprêtait à mettre la clé dans la porte de la boulangerie La boîte à pain lorsqu’il a vu entrer quatre personnes paniquées. « Ils n’avaient pas de souliers ni manteau, ils sortaient de la mosquée, ils étaient les plus près de la porte, ils avaient réussi à sortir et ils sont entrés ici en criant : il y a eu une fusillade, appelez la police tout de suite. »

Dans les minutes qui ont suivi, plusieurs autres survivants sont venus se réfugier dans le petit commerce voisin de la mosquée. Louis-Gabriel, le gérant, a remis ses clés dans sa poche et a repris sa place derrière le comptoir. La nuit allait être longue.

Incapables de rester les bras croisés chez eux, plusieurs employés se sont joints à lui pour servir du café et des croissants. « C’est pas grand-chose, mais si au moins on peut leur fournir un endroit pour rester au chaud, pour se retrouver devant un café, ça réchauffe un peu les cœurs. En tout cas, moi, ça fait du bien à mon cœur », sourit tristement Jeff Pierre-Louis, assis sur le comptoir. « Trop souvent, on voit toute cette horreur sur Twitter avec un sentiment d’impuissance, là, on avait l’occasion de faire un petit quelque chose », renchérit sa collègue, Catherine Gagnon.

Autour de 23 h, une vigile spontanée regroupant une trentaine de personnes s’est organisée tout près. « C’était important de montrer une solidarité, et puis, c’est tellement dur de rester impuissant », raconte Karina, l’une des dernières à partir vers les 2 heures du matin.

Ondes de choc

Hamid Nadji était toujours attablé dans la boulangerie artisanale La boîte à pain au moment où Philippe Couillard a pris la parole. Il aurait souhaité entendre davantage le chef du gouvernement « apaiser la haine entre les communautés amplifiée par certains "mass medias"», dit-il au Devoir. « Ce qui s’est produit [dimanche] soir, ce n’est pas le fruit du hasard », fait valoir, avant de montrer du doigt des animateurs de radio à la langue bien pendue de la région de Québec.

« [Sur les ondes radiophoniques], on ne cesse de casser du sucre sur le dos des musulmans depuis 2001. À les entendre, on jurerait qu’on verra débarquer le djihad à Saguenay, tabarnac ! », poursuit Vincent, les yeux rivés sur un iPhone sur lequel est diffusée en direct l’allocution de M. Couillard. « C’est bien qu’il ait reconnu qu’il s’agit d’un attentat terroriste. Il fallait aussi dire, selon moi, qu’il a été commis par l’extrême droite », affirme le jeune homme disant appartenir à une nébuleuse de groupes antiracistes de la région de la Capitale-Nationale.

Karina, qui a également accouru dans La boîte à pain afin de témoigner sa solidarité aux membres de la communauté musulmane endeuillés, dit déceler un relent de racisme depuis l’irruption de la charte des valeurs québécoises dans la vie politique, en 2013. « Ç’a autorisé un grand nombre de personnes à de nouveau être racistes », estime-t-elle.

Surprise et incompréhension

Plus tôt dans la soirée, une quinzaine de curieux ou de proches des personnes qui se trouvaient dans la mosquée se sont rassemblés dans la rue adjacente à la mosquée. Ils se sont tour à tour dits surpris d’être témoins d’un événement aussi violent dans leur ville.

« C’est grave, on est des gens tolérants ici, pacifiques. On aime la paix. On aime notre Québec. On ne veut pas que des choses qui arrivent à l’extérieur arrivent ici », a affirmé Zaire Benallege.

« Pendant tout mon séjour ici à Québec, je n’ai jamais eu un rapport raciste d’un Québécois. On ne s’attendait jamais à ce que ça arrive, on croyait être dans un pays de paix, avec des gens de paix. Mais ça s’avère qu’il y a des gens racistes, qui ont ça à l’intérieur d’eux », s’est aussi désolé Sami Ulali, un étudiant.

Mohamed Oudghiri s’était aussi déplacé, dans l’espoir d’obtenir des nouvelles d’un ami qui se trouvait dans la mosquée. « Ça fait 42 ans que je suis ici. On n’a jamais cultivé de la haine pour les autres. Avant tout, je suis Québécois », a déclaré le Marocain d’origine. Selon lui, les récentes décisions du président américain, Donald Trump, peuvent expliquer – en partie – l’attaque raciste qui a visé sa mosquée. « Je pense à partir pour retourner chez moi, au Maroc. Je ne risquerai pas ma vie », a-t-il dit, résigné.

 

12 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 30 janvier 2017 07 h 59

    Sans titre

    Les crises donnent souvent à des gens l'occasion de révéler le meilleur d’eux-mêmes.

    Non seulement ce texte témoigne-t-il de la solidarité humaine au sein de la communauté musulmane de Québec, mais il relate celle des petits commerçants du voisinage envers les survivants de l’attentat terroriste.

    Je félicite donc ses quatre signataires pour ce texte profondément humain, digne du Devoir, où tout ce qui doit être dit l’est, et ce avec la délicatesse appropriée dans les circonstances.

    • Jocelyne Lapierre - Abonnée 30 janvier 2017 10 h 59

      Ce texte parle de racisme, d'intolérance de l'autre, d'islamophobie, alors que c'est loin d'être le cas dans cette tuerie. Les conclusions ont été vite tirées, et cela montre à quel point les préjudices et les amalgames sont aussi graves de part et d'autre.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 30 janvier 2017 11 h 40


      Jocelyne Lapierre écrit : « Ce texte parle de racisme, d'intolérance de l'autre, d'islamophobie, alors que c'est loin d'être le cas dans cette tuerie.»

      Je me demande ce qu’il vous faut pour voir qu'un attentat terroriste est un crime haineux. À partir de combien de morts de Musulmans peut-on, selon vous, parler d’intolérance et d’islamophobie ?

      Le racisme existe au Québec; cette tuerie en est la preuve indiscutable. Or le racisme peut se manifester de différentes manières.

      Au minimum, on peut simplement ne pas aimer certaines personnes en raison de leurs différences.

      Mais quand on en vient à vouloir les tuer, on a affaire au racisme sous sa forme la plus haineuse et la plus inacceptable.

      Il est temps que ceux qui, depuis des années, cassent du sucre sur le dos des Musulmans (et plus particulièrement sur celui des Musulmanes) commencent à faire leur examen de conscience.

    • Marc Therrien - Abonné 30 janvier 2017 13 h 04

      @ M. Martel,

      Il est à la fois réconfortant et désolant de réaliser que la solidarité humaine et les rapprochements s'éprouvent spontanément dans le malheur qui a semble-t-il cette qualité de faire oublier les différences qui divisent. On espère que suivant ce genre d’évènement, au retour au calme, perdure un peu de la qualité d’humanité qui s’est accrue avec la prise de conscience obligée; qu'on se souviendra un peu plutôt que de préférer oublier pour souffrir moins.

      Pour le reste, ce genre d’évènement, qui oblige à penser, nécessite d’être traité avec prudence et circonspection, mais en même temps, par les émotions spontanées qu’il suscite et qui s’expriment, permet aussi de ressentir les sincérités qui se vivent dans l’ombre.

      Marc Therrien

    • Michel Blondin - Abonné 30 janvier 2017 16 h 36

      @Madame Jocelyne Lapierre,
      Vous n'avez aucunement tort de dire qu'il est trop tôt pour avancer un jugement de racisme. Ce crime haineux n'est pas nécessairement du racisme. Un musulman (ou autre) peut avoir un comportement haineux contre les musulmans non fervents ou les salafistes.

      Le Québec n'est pas une terre de violence et les gens d'une générosité d'accueil peu comparables.

      Quant au texte, il comporte des jugements prématurés et sur le coup de la colère. Le marocain retournera dans son pays après 42 ans de vie comme québécois, est de trop. Se souvient-il que la charia est un fondement au Maroc. Ce n'est pas un État de droit. Comme en Algérie, l'article trois de la République islamique marocaine fonde la justice sur la loi islamique. Si ce monsieur veut retourner dans des considérations moyenâgeuses, c'est qu'il a une étrange vue des fondements de droit humain du Québec.

      Je déplore profondément cette tuerie dans un lieu de culte. Elle est abjecte. Cependant, je n'accepte pas la connotation multiculturelle que je combattrai et que plusieurs n'acceptent pas sur cette terre de 400 ans d'accueil française.
      Personne ne peut nier que la religion musulmane n'est pas une religion de paix, malgré que plusieurs recherchent la paix Il faut être aveugle pour ne pas voir qu’elle est au centre de la plupart des conflits haineux et sanguinaire. Elle n'a pas appris à se faire discrète comme révélation de la vérité comme la religion catholique vers les années soixante. Il est temps de croire que certains musulmans, les extrémistes, nuisent à la paix et ternissent leur réputation.

      Il est clair que les minorités religieuses ont une réflexion à faire dans leurs démonstrations de vivre ensemble. Avec égards, dire que la charte à déclencher une montée de racisme est de faire de la surenchère et de vouloir tasser le Québec dans sa culture et ses manières de vivre pour introduire des pratiques religieuses qu’on a bannies. Bref, Ce crime religieux n'est pas du ra

    • Pierre Desautels - Abonné 30 janvier 2017 20 h 53


      @Michel Blondin Quand je lis des textes comme le vôtre, rempli de préjugés, j'ai honte d'être Québécois.

  • Hermel Cyr - Abonné 30 janvier 2017 08 h 46

    Notre solidarité

    Il faut avant tout montrer toute notre solidarité avec la communauté musulmane qui est la cible d'un crime horrible.

    Il faut aussi attendre que les coupables soient clairement identifiés avant de tirer les conclusions et se transformer en accusateurs publics. Il y a des désaxés partout et dans tous les milieux, qu'il fadra apprendre à identifier et à traquer.

    En attendant, on ne peut qu'offrir nos plus chaudes sympathies aux proches des victimes et leur apporter tout le soutien dont on est capable.

    L'appartenance religieuse, les opinions et les croyances diverses ne doivent pas devenir des causes de division et encore moins de conflit dans une société libre et démocratique.

  • Michel Lebel - Abonné 30 janvier 2017 09 h 05

    Motivation?


    La question: quelle est la motivation des tueurs? L'islamophobie (extrême droite) ou l'islamisme radical? S'attaquer à une mosquée localisée en Occident est rarement le moyen utilisé par Daech(EI). On ne peut déjà conclure que cet attentat ignoble est le fruit de l'extrême droite, mais il ne faut pas l'exclure. L'horreur appelle l'horreur. À condamner sans réserves. Condoléances et solidarité.


    M.L.

  • Sylvain Rivest - Inscrit 30 janvier 2017 12 h 00

    et la population locale

    Le laxisme de nos gouvernements depuis quelques années face à l'intégration en est le grand responsable. Depuis quelques années on voit pousser comme des champignons des mosquées à Québec et dans bien d’autres villes. Il y a vingt ans on ne voyait aucune femme se promener avec un hijab et pourtant il y en avait des musulmanes. Pourquoi cette provocation? Rien n’est fait pour arrêter l’islamisation de notre environnent urbain. Ce n’est pas l’immigration qui dérange, mais l‘imposition de ces valeur de l’islam. Nous nous sommes débarrassé du christianisme et l’islam veut prendre le terrain vacant. Certains regardent ça comme une menace et d’autres avec indifférence. Les musulmans ont leur place parmi la société québécoise mais pas l’islam. Ici le multiculturalisme ne peut que provoquer. Alors, vous vous attendez à quoi?

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 30 janvier 2017 14 h 58

      Sylvain Rivest écrit : « Il y a vingt ans on ne voyait aucune femme se promener avec un hijab et pourtant il y en avait des musulmanes. Pourquoi cette provocation? »

      Quand j’étais jeune, la nudité féminine était une provocation. Mais voilà maintenant que la modestie des autres vous offense. Que de sensibilité, M. Rivest…

      Que diriez-vous si un Américain tuait des Snowbirds en Floride sous le prétexte que la manie des Québécois à parler français entre eux et leur manie de s’abonner au câble afin de suivre leurs téléromans québécois et les joutes de hockey constituaient un refus de s’intégrer aux valeurs américaines et conséquemment une provocation à ses yeux ?

      Vous écrivez : « Ce n’est pas l’immigration qui dérange, mais l‘imposition de ces valeurs de l’islam». Mais comment vous impose-t-on des valeurs que vous rejetez ? Qui vous oblige à vous convertir ?

      Comme dans la fable du loup et de l’agneau, le loup se convainc d’être une victime de cet agneau (qui trouble son breuvage) afin de justifier à la punition qu’il réserve à l’animal qu’il veut tuer.

      Pensez-y un peu avant de vous présenter à nous comme une victime. Il y a des moments où les sophismes antimusulmans sont inappropriés. C’est le cas au lendemain de cet attentat.

    • Stéphanie Deguise - Inscrite 30 janvier 2017 16 h 21

      Monsieur Rivest, de grâce, ne pourriez-vous pas vous abstenir au moins pour aujourd'hui. Vous ne semblez pas vous rendre compte de votre indécence.

  • Geneviève Laplante - Abonnée 30 janvier 2017 18 h 43

    Rejet de toute intolérance

    À qui font-ils mal, ceux qui prient à leur manière, tout tranquilles, intégrés au peuple québécois, avec leur humanité, leur richesse ? Que signifie cette prolifération de sentiments haineux ? J'avoue ne pas comprendre. Un gamin de 27 ans, égaré dans une société pacifique, peut-être un peu trop abonné aux médias dits "sociaux", haineux pour on ne sait quelle raison, a cru bon de vider son chargeur sur des hommes pieux, aussi Québécois que moi en dépit de leur origine, de leur religion, de leurs convictions. Je n'aime pas l'expression "communauté musulmane" qui risque d'isoler ces gens qui ont les mêmes droits que les juifs, les protestants, ... les végétariens, les femmes, les LGBT, les autres, quoi !

    Je ne peux dire toute ma révolte devant cette tuerie née de l'ignorance. Que la Paix nous rassemble tous !