S’approprier les ruelles de Québec, pas si facile

À Montréal, certaines ruelles débordent de vie et d’action. Les ruelles vertes deviennent des lieux de rassemblement et de jeu pour les enfants, en plus de combattre les îlots de chaleur. La situation est différente dans la capitale nationale.
Photo: Maison de l'environnement de Verdun À Montréal, certaines ruelles débordent de vie et d’action. Les ruelles vertes deviennent des lieux de rassemblement et de jeu pour les enfants, en plus de combattre les îlots de chaleur. La situation est différente dans la capitale nationale.

Le maire de Québec, Régis Labeaume, annonçait cette semaine son intention de verdir les ruelles du quartier Limoilou à l’image de ce qui se fait à Montréal. Un projet qui en emballe plusieurs, mais qui se révèle plus complexe qu’on pourrait le croire.

« J’ai fait des recherches pendant les Fêtes et j’ai de grandes, grandes ambitions pour les ruelles à Québec », a-t-il déclaré lors de la séance du conseil municipal lundi dernier. « On va tenter de faire de ces lieux-là un avantage pour la qualité de vie des individus, ce qui n’est pas le cas en ce moment. »

À Montréal, on fait des ruelles des milieux de vie en y ajoutant du gazon, des potagers, des jeux pour enfants. Bref, on crée de nouveaux lieux collectifs tout en luttant contre les îlots de chaleur. À l’heure actuelle, 11 des 19 arrondissements de la ville en ont au moins une.

Du côté de Québec, les ruelles sont concentrées dans le quartier Limoilou, où elles s’étirent sur 15 kilomètres. La plupart sont en forme de H et relient des dizaines de maisons. Déjà, elles font figure de symboles identitaires du quartier.

Chaque été, on organise une Fête des ruelles, sorte d’immense marché aux puces communautaire. Plus récemment, une jeune auteure locale a publié un charmant ouvrage photographique sur les chats qui s’y promènent.

« Les jeunes veulent recréer la ruelle d’antan, la reverdir. Ce sont de petits trésors à exploiter », explique la conseillère du district, Suzanne Verreault, qui en avait fait un enjeu électoral aux élections de 2013. Pour les mettre en valeur, la Ville compte investir 300 000 $ par an d’ici trois ans. Dès cet été, une ruelle « de démonstration » sera aménagée dans le quartier pour donner l’exemple. La Ville financerait environ 70 % des projets.

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Il faudra toutefois que ça se fasse sans nuire aux stationnements, note l’expert immobilier Alain Roy, du groupe Altus. En effet, dans le Vieux-Limoilou, la plupart des stationnements privés se trouvent à l’arrière des immeubles et sont accessibles via les fameuses ruelles. « Si on ôte des espaces de stationnement, ça enlève une importante valeur marchande aux propriétés, souligne-t-il. Allez vous promener dans le coin, vous allez voir que ces stationnements-là sont rarement inutilisés. »

Or il n’est pas question d’abolir des places de stationnement, selon Suzanne Verreault. « Je ne l’ai même pas envisagé. Ce n’est pas comme à Montréal. Là-bas, la plupart des ruelles ne servent pas à la circulation automobile. Il n’y a pas de stationnement à l’arrière des maisons dans les trois quarts des cas. »

On va tenter de faire de ces lieux-là un avantage pour la qualité de vie des individus, ce qui n'est pas le cas en ce moment

 

Même sans toucher aux stationnements, il y a mille possibilités, ajoute-t-elle. « On veut rendre les ruelles plus conviviales, les verdir. Est-ce que les citoyens accepteraient, par exemple, de verdir une partie de leur terrain ? C’est avec eux qu’on va penser les aménagements. » On peut aussi miser sur le verdissement vertical, précise-t-elle. « On peut remplacer l’asphalte par d’autres couverts. »

« La cohabitation entre la voiture et le piéton n’est pas exclue », souligne l’architecte Érick Rivard, un résidant de Limoilou qui s’est beaucoup intéressé au potentiel des ruelles. Il cite comme exemple les « woonerf », un concept néerlandais de ruelle partagée où « tous les modes de déplacement cohabitent ».

« L’idée n’est pas de mettre du gazon partout. C’est que la ruelle serve à autre chose et de la verdir pour qu’elle puisse devenir l’extension d’une cour arrière. C’est compatible. »

Dans ce contexte, de tels projets pourraient rehausser la valeur des propriétés, croit l’expert en immobilier Martin de Rico. « Si la circulation est toujours permise dans les ruelles, je ne vois pas d’impacts négatifs. Même que l’aménagement des ruelles peut donner de la valeur aux propriétés », dit-il.

Ces derniers mois, l’organisme Vote pour ça a sondé la population de Limoilou à propos des ruelles et vient de remettre son rapport à la Ville. « L’intérêt est là », dit son porte-parole, Marc Jeannotte. « Mais les priorités sont très variées. Il y en a qui ne veulent pas d’asphalte dans leur ruelle. Pour d’autres, c’est le contraire. On entendait de tout. »

Étonnant propriétaire

L’autre défi découle du statut légal ambigu des ruelles de Limoilou. Si, à Montréal, elles appartiennent à la Ville et aux arrondissements, celles de Québec appartiennent pour la plupart à… Revenu Québec.

Construites par des promoteurs au début du XXe siècle, elles ont été cédées au gouvernement par défaut. Ce dernier a déjà offert à la Ville de les lui vendre pour 1 $, mais celle-ci aurait refusé. Dès lors, un certain flou entoure cette question. Surtout que, dans certains cas, des résidants ont déjà acquis leur bout de ruelle de Revenu Québec.

Si l’appui de l’Agence aux projets de verdissement ne semble qu’une formalité, le montage des projets n’en serait pas moins ardu. Ainsi, la Ville ne peut pas lancer de projets d’envergure, note Érick Rivard.

Pour réaliser des projets et les faire financer par la Ville, l’ensemble des utilisateurs de la ruelle doivent donc s’entendre. Dans les faits, cela reviendrait à des ententes de copropriétés. La Ville n’a d’ailleurs pas l’intention de prendre l’initiative, signale Suzanne Verreault.

Certaines ruelles ont toutefois déjà un certain niveau d’organisation, notamment à cause du déneigement, les propriétaires se regroupant pour obtenir des ententes plus avantageuses.

Mais dans bien des cas, cela va requérir une forte mobilisation, croit Érick Rivard. « Se regrouper en ruelles, déjà, c’est demander beaucoup aux citoyens, dit-il. C’est du démarchage, du porte à porte. Il faut rencontrer une soixantaine de propriétaires afin d’obtenir l’aval de plus de 50 % d’entre eux. Il faut vraiment y croire. »

L’impact du programme risque dès lors d’être limité, à son avis. « Si le but, c’est d’aménager des ruelles dans le cadre d’une vision municipale dans le but de toutes les verdir d’ici cinq ans, la Ville va devoir s’investir beaucoup plus que ça. Mais si on veut juste donner la possibilité à des citoyens plus organisés que d’autres de faire des projets, ça va continuer comme c’est en ce moment. » Car il existe un vieux programme d’embellissement des ruelles à Québec, mais peu de citoyens s’en prévalent. Comme l’écrivait Le Devoir à l’époque, pas moins de 600 000 $ dormaient dans les coffres du programme en 2013.

Pourquoi les choses seraient-elles différentes cette fois-ci ? « On se demande ce qui pourrait aider les citoyens à se mobiliser et on veut les accompagner à travers le programme », note Marc Jeannotte, de Vote pour ça.

La solution pourrait passer par un apport professionnel, selon M. Rivard. « Au-delà de l’argent, le défi est l’organisation de la chose. Il pourrait y avoir un chargé de projet à la Ville, ne serait-ce que pour sortir la liste des propriétaires [dans certains cas, les résidants sont des locataires]. La personne pourrait coordonner tout le monde, convoquer une assemblée, etc. Si on fait ça, il y a peut-être beaucoup plus de projets qui vont émerger. »

Mme Verreault, elle, dit qu’elle a « confiance en la créativité des gens ». « C’est pour ceux qui vont le souhaiter et qui vont s’entendre. Et ils vont avoir des moyens beaucoup plus faciles. […] On va aller jusqu’où on peut aller. »

1 commentaire
  • Gilles Provost - Abonné 21 janvier 2017 15 h 12

    Les ruelles sont requises pour les voitures électriques

    Avec la multiplication inévitable des véhicules électriques, les citoyens devront nécessairement utiliser leur cour arrière et les ruelles pour pouvoir recharger leur véhicule.
    On ne peut pas faire cela sur le bord du trottoir!