Se réfugier dans l’art

Annie Baillargeon en discussion avec l’un des jeunes réfugiés. Dans un local communautaire de la rue Claude-Martin, à Québec, l’artiste amène les enfants à se mettre en scène dans des costumes ou des maisons de carton.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Annie Baillargeon en discussion avec l’un des jeunes réfugiés. Dans un local communautaire de la rue Claude-Martin, à Québec, l’artiste amène les enfants à se mettre en scène dans des costumes ou des maisons de carton.

Pour la première fois cette année, le programme d’art public de la Ville de Québec a jumelé une artiste en arts visuels avec de jeunes immigrants. Ensemble, ils sont en train de réaliser l’oeuvre d’art qui sera érigée l’été prochain dans un parc du secteur de Vanier. «Le Devoir» est allé les visiter en plein travail.

Ils s’appellent Shalina, Patricia, Jawin, Carlos, Odette, Seraphine, Mya et Jefta… et ont de 9 à 12 ans. Ils viennent du Népal, du Tchad, du Congo ou encore de l’Équateur.

Les lundis soir, un petit autobus jaune vient les cueillir au local communautaire de la rue Claude-Martin pour les amener bricoler avec l’artiste Annie Baillargeon. « Tu nous as manqué ! » lui lance la petite Patricia à son arrivée dans le gymnase du centre communautaire. La table regorge de cartons, de bouts de laine, de fils brillants, tous classés par couleurs.

Annie Baillargeon amène les enfants à se mettre en scène dans des costumes ou des maisons de carton. « Le projet, c’est qu’ils aient du plaisir là-dedans. Les sortir de leur quotidien et les plonger dans la création. Ça parle de comment on prend racine, comment on habite notre maison, mais je ne veux pas que ce soit trop souligné », explique-t-elle.

Membre du collectif les Fermières Obsédées, l’artiste a aussi une pratique en solo où elle travaille surtout la photo. « Mon idée, c’est de les prendre comme modèles dans la photographie. Je vais ensuite faire un montage et les intégrer dans des structures en trois dimensions. »

Médiation culturelle

La Ville souhaite ainsi établir « une rencontre exceptionnelle entre l’artiste, les citoyens et l’oeuvre d’art », peut-on lire dans un descriptif du programme. Dans le jargon du milieu, on appelle ça de la « médiation culturelle ».

Au cours du projet qui s’étire sur six ans, chacun des arrondissements de la ville réalise son projet de médiation. À Charlesbourg, l’artiste Florent Cousineau a conçu une oeuvre avec des adeptes du bénévolat ; à Beauport, le sculpteur Jean-Robert Drouillard a travaillé avec des ados qui avaient des difficultés langagières, puis dans la Haute-Saint-Charles, Marc-Antoine Côté a créé une sculpture étonnante à partir des suggestions d’un groupe de tout-petits.

Dans ce cas-ci, tous les enfants sont des habitués du local communautaire Claude-Martin. Créé il y a un an, ce petit centre a ouvert ses portes pour répondre aux besoins grandissants des réfugiés et immigrants qui s’établissent dans le secteur de Vanier.

C’est le cas de Patricia, 10 ans, qui vit dans le même immeuble que le local communautaireavec 11 membres de sa famille. « J’ai trois grands frères, deux grandes soeurs, il y a moi, mes deux petits frères et mes deux nièces, les filles de ma grande soeur. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir « Le projet, c’est qu’ils aient du plaisir là-dedans. Les sortir de leur quotidien et les plonger dans la création », commente Annie Baillargeon.

Après s’être enfuie du Congo, sa famille a vécu dans des camps de réfugiés au Tchad. « Je n’aimais pas ça là-bas. Même à l’école. Parce que là-bas, ils frappaient », résume la fillette tout en collant avec attention un voile de princesse sur sa robe bleue en carton.

Carlos, 12 ans, a choisi la couleur jaune. Quand on lui demande ce qu’ils préparent, il dit qu’ils vont faire une « statue ». Originaire de l’Équateur, il vit avec sa famille dans un immeuble de la rue Claude-Martin. Les ateliers, il « trouve ça amusant ». « Je peux faire plein de choses ! » dit-il entre deux coups de ciseau sur sa cape.

« Ils tripent là-dedans, je trouve ça beau à voir, remarque l’intervenante du Centre communautaire Jasmine Turcotte-Vaillancourt. Souvent, les parents n’ont pas l’espace qu’il faut dans la maison pour faire du bricolage ou de l’aide aux devoirs. Ils sont trop nombreux. Pendant que les enfants sont ici, les parents font le souper tranquilles et s’occupent des plus jeunes. »

La plupart des familles sont arrivées depuis un an ou deux. « Souvent, les enfants n’ont pas tellement d’autres activités de loisir que ce que leur offre l’école et ce qu’on fait au local. Les parents ne vont pas à la piscine le samedi ou dimanche quand il pleut… Ils ne vont pas au cinéma et ne sont pas inscrits aux loisirs de la Ville », illustre-t-elle.

Jeux et réflexions

Et l’art là-dedans ? « Ils commencent à comprendre un peu vers où ça s’en va, explique Annie Baillargeon. Mais on dirait parfois qu’ils n’ont pas conscience que ça va être une oeuvre d’art public qui va se réaliser. »

La consultante qui coordonne le projet pour la Ville, Geneviève Leblanc, doute, elle aussi, du fait qu’ils comprennent la démarche, mais n’y voit pas de problème. « Ils s’amusent. On n’est pas dans la réflexion sur l’immigration, on est dans la découverte », dit-elle.

Habituée aux projets de médiation, elle dit que celui-là se distingue par sa fougue. « Ils ont une énergie débordante. Une grande envie de participer. Il n’y a pas de retenue chez eux, ils font de la performance à quelque part ! »

Récemment, les enfants sont allés visiter l’atelier d’Annie Baillargeon et ses oeuvres dans une galerie d’art. Selon Jasmine, « ils ont trouvé ça étrange, mais ça les a intrigués ».

« Ils vivent une expérience, résume Annie Baillargeon. Le processus de médiation, c’est un cheminement. On fait l’oeuvre, puis après, ils vont venir me visiter en train de créer l’oeuvre, puis à la fin, ils vont voir l’oeuvre s’installer dans le parc. Ça va leur permettre de voir ce qu’est le processus de création d’un artiste du début à la fin. »

Elle ajoute que l’oeuvre s’annonce pleine de vie. « C’est l’énergie des enfants qui ressort dans des photos. Ça s’enligne pour être quelque chose de vraiment ludique. » L’oeuvre doit être aménagée à deux pas du centre d’art La Chapelle, au parc Louis-Latulippe. L’inauguration est prévue pour juin 2017.

1 commentaire
  • Michèle Lévesque - Abonnée 26 octobre 2016 06 h 18

    Du trip de l'horreur au trip de l'art : excellent !

    Refuge de l'art ... Refuge dans l'art... Les réfugié(e)s de l'art... L'art des réfugié(e)s...

    Après le trip de l'horreur, le trip de l'art. Très bon.

    Très important aussi de mettre en lumière cette discrétion, typique de l'art qui est expérience, découverte, vie, 'habitation' et création du sens sans pour autant tomber dans le piège de l'art-message ostentatoire, une discrétion qui est présente mur à mur et qui constitue l'esprit du projet... C'est vraiment excellent - par exemple :

    1) "Les sortir de leur quotidien et les plonger dans la création. Ça parle de comment on prend racine, comment on habite notre maison, mais je ne veux pas que ce soit trop souligné »" (Annie Bailargeon)

    2) "... Geneviève Leblanc, doute, elle aussi, du fait qu’ils [les enfants] comprennent la démarche, mais n’y voit pas de problème. « Ils s’amusent. On n’est pas dans la réflexion sur l’immigration, on est dans la découverte », dit-elle.

    Exactement.