L’intégration par le jardinage

Johora Ban Pakhatnu, d’origine birmane, était fière de montrer son lot lors du passage du «Devoir».
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Johora Ban Pakhatnu, d’origine birmane, était fière de montrer son lot lors du passage du «Devoir».
Des organismes cherchent à convaincre la Ville de Québec d’investir dans un projet-pilote en immigration dans les jardins communautaires de la ville. Ils pensent qu’un tel projet pourrait contribuer à accélérer la francisation des immigrants.

Cet été, les Ateliers à la terre de Beauport ont accueilli cinq femmes d’origine mexicaine, japonaise et colombienne. « La progression [en français] de ces femmes-là est phénoménale », explique Lucie Deschênes, la bénévole du jardin qui les a prises en charge. « Pour l’une d’elles, les professeurs de français avaient perdu espoir qu’elle s’intègre », raconte-t-elle. Et là, tout semble possible.

Mme Deschênes a pu recruter ces femmes par l’entremise du Centre Monseigneur Marcoux, où elle donne des ateliers de francisation, toujours comme bénévole. Elle dit qu’au jardin, elle a offert d’être leur « ange gardien ». « Je suis avec elles une journée par semaine. J’explique, je répète, j’envoie des photos de ce qu’on a à faire. »

Le coordonnateur du jardin, Guillaume Simard, explique qu’il entrevoit ce « potentiel » depuis « des années ». Mais il est convaincu qu’il faudra davantage « encadrer la chose » pour obtenir des résultats.

Avec d’autres organismes, il a fait une proposition à la Ville pour qu’elle finance un projet-pilote. Il s’agirait essentiellement de payer une personne pour accompagner les participants et coordonner le tout.

L’an prochain, lui-même ne pourra pas compter sur Lucie Deschênes, qui doit partir. « On s’en occupe un peu avec les heures qu’on a, mais on sait que ces gens-là ont besoin d’un accompagnement spécifique plus soutenu. Il faut veiller à ce qu’ils se sentent bien, qu’ils comprennent bien les règles. Souvent, ils habitent loin, et c’est difficile pour eux de se rendre jusqu’ici, alors on va leur offrir un transport. »

Les organismes demandent 18 000 $ et espèrent recruter 50 personnes immigrantes vulnérables sur le plan socio-économique. Selon Guillaume Simard, cela pourrait permettre de prolonger la francisation. « La période estivale est comme une période morte pour eux, notamment en matière de francisation. En plus, le côté collectif du jardin est intéressant. On mange ensemble, on vit ensemble pendant une journée, alors ça facilite les liens. »

L’une de ses partenaires dans le projet, Suzanne Laroche, a déjà commencé à travailler avec des immigrants dans les jardins de Québec, notamment au Jardin Sacré-Cœur, dans Saint-Sauveur. Elle aussi enseigne en francisation pendant l’année et a pu user de ses contacts avec les étudiants pour recruter des jardiniers.

Effet d’entraînement
Johora Ban Pakhatnu a répondu avec enthousiasme. Lors d’une visite de son lot, elle nous montrait avec fierté ses courges et ses tomates. D’origine birmane, Mme Pakhatnu a encore énormément de difficulté en français, même si elle est au Québec depuis des années. « Moi, j’aime donner quelque chose. Radis, haricots, tomates… Mon pays avant mon papa, grand grand jardin. »

Ce jour-là, elle et d’autres femmes devaient montrer à Mme Laroche comment cuisiner les feuilles de courge. L’intervenante avait apporté un petit brûleur de camping, du sel et de l’huile. Des femmes de tous âges, voilées de la tête aux pieds, s’affairaient à cuisiner pour elle.

À part Mme Ban Pakhatnu, toutes ont refusé de se faire photographier par conviction religieuse. Elles cachaient même leurs mains et leurs pieds pour que l’appareil ne croque pas la moindre parcelle de leur peau. « On n’est pas autorisées à montrer notre corps, juste les yeux », a expliqué l’une des plus jeunes, Kismot Ara, 17 ans. Dans un excellent français, la jeune femme a raconté comment le jardin était entré dans la vie de sa famille.

« Souvent, on marchait ici et on voyait que les gens faisaient des jardins, mais on ne savait pas comment faire pour y aller. » Le jardin est situé aux abords de la rivière Saint-Charles, et on le voit très bien de la piste. « On a demandé aux HLM comment on pouvait y aller, et ils ne savaient pas. »

Puis leur voisine, Mme Pakhatnu, leur a dit qu’elle s’était fait offrir un lot. Depuis, c’est pratiquement devenu un lieu de rassemblement pour la communauté. « Dans notre pays, toutes les femmes ont des jardins. C’est quelque chose de culturel pour nous. Ça nous permet d’être heureuses, de nous réunir. »

Par contre, cela n’a rien d’économique, selon elle. « Ça coûte cher ! Ça nous a coûté 500 $ en fruits et en graines parce qu’on les fait venir de l’extérieur pour cultiver des légumes qui n’existent pas ici. On jardine pour le plaisir. »

Au jardin, les dames birmanes ont tendance à rester entre elles et parlent peu aux autres, mais c’est déjà quelque chose, explique Suzanne Laroche. Pour plusieurs d’entre elles, le jardin est devenu un prétexte pour sortir. « Il y a des femmes qui sont ici depuis sept ou huit ans et n’ont aucune socialisation, surtout les plus âgées. »

À la Ville de Québec, on indique que le projet est à l’étude et que des rencontres sont prévues entre Mme Laroche et le Service des loisirs.