Il était une fois madame Thérèse

Thérèse Drago a tenu un bar clandestin pendant 15 ans dans son demi-sous-sol du quartier Montcalm, à Québec.
Photo: Élisabeth Paradis Thérèse Drago a tenu un bar clandestin pendant 15 ans dans son demi-sous-sol du quartier Montcalm, à Québec.

À Québec, on a tous un jour ou l’autre entendu parler de « Mme Thérèse ». Son légendaire bar clandestin est fermé, mais la dame continue de fasciner. Cette semaine, une nouvelle pièce de théâtre lui rendra hommage, tandis que d’autres rêvent de lui consacrer un documentaire.

Maxime Beauregard l’a rencontrée une seule fois, mais elle l’a tellement marqué qu’elle lui a inspiré sa première pièce de théâtre. Baptisée Mme G, sa création sera présentée pour la première fois mardi à Premier Acte avec Marie-Ginette Guay dans le rôle-titre.

« C’est une personne qui a vécu en marge toute sa vie et qui a réussi. Elle s’est faufilée, elle a réussi à trouver le bonheur en étant à contre-courant. C’est ça qui m’a marqué. Moi, je ne suis pas du tout comme ça. À l’école, j’étais bon élève, je faisais tout ce qu’il fallait, j’étais fasciné par ça », nous a-t-il raconté en entrevue.

Si la pièce s’inspire de Mme Thérèse, elle n’a pas la prétention de raconter sa vie, d’où le nom « Mme G », note le jeune auteur. Débarqué de Montréal en 2012, il étudiait en journalisme quand il a entendu parler de Mme Thérèse la première fois par sa coloc de l’époque. « Je faisais des entrevues pour Urbania avec des gens qui avaient des vies extraordinaires et j’ai pensé à elle. »

Il a mis deux ans avant de l’appeler, mais ça valait le coup. « À un moment donné, j’ai appelé et j’ai parlé à son coloc et il m’a dit : “ Viens-t’en. Elle est en forme. ” Je me suis pointé là avec mon enregistreuse et on a passé trois heures à parler. »

Mme Thérèse avait plus de 80 ans à l’époque, mais elle continuait à recevoir les fêtards chez elle le soir. « Elle m’a raconté toutes sortes d’affaires. J’ai tellement trouvé que c’était un moment privilégié et riche. Je trouvais ça très théâtral. […] Ça a été le point de départ de la pièce. »

Projet de documentaire

Thérèse Drago, aujourd’hui âgée de 88 ans, a tenu un bar clandestin pendant 15 ans dans son demi-sous-sol du quartier Montcalm. Avant cela, elle a été la propriétaire pendant une trentaine d’années de la Grande Hermine, un bar mythique que fréquentaient notamment des prostituées. Dans la sage ville de Québec, et surtout en haute ville, ce genre d’histoire a de quoi fasciner.

Mais on aurait tort de négliger le reste, selon Élisabeth Paradis, qui prépare un film sur elle. Élisabeth a rencontré Mme Thérèse à son bar et elles sont devenues amies. « Elle me disait tout le temps : “ Si je suis plus capable de recevoir de gens chez moi, je vais mourir. ” Parce que c’était ça, sa raison de vivre finalement. Le monde. Sans jugement, c’est hallucinant. Je sais pas comment elle faisait pour accueillir chez elle des gens super maganés tous les soirs, complètement saouls tout en restant super gentille, en trouvant le moyen de jaser avec eux autres puis de les aider aussi. »

À ses yeux, Mme Thérèse était une sorte de travailleuse sociale sans le titre. Si elle a entrepris de faire un film, c’est parce que quelqu’un devait le faire, explique-t-elle en soulignant qu’elle-même n’est pas réalisatrice même si elle oeuvre dans le milieu culturel. « Je me demandais tout le temps pourquoi à travers toutes ces années-là, personne n’avait décidé de faire un film. »

Elle raconte que Mme Thérèse lui a donné « l’exclusivité », mais a exigé que rien ne sorte avant son décès. Élisabeth a des heures d’entrevues, déjà beaucoup de matériel mais peu de moyens. Si elle a accepté de nous parler de son projet, c’est aussi en espérant trouver des gens pour l’aider.

« Dans le film, elle revient sur tout. Sa jeunesse, sa famille. Elle est allée vivre à New York pendant plusieurs années avec son mari et son fils. Son fils est né là-bas. »

Elle explique qu’elle veut notamment faire son film pour nuancer l’image réductrice de tenancière de bordel qui colle à Mme Thérèse. En entrevue, la vieille dame lui a raconté que les prostituées « dont tout le monde parle » étaient au deuxième étage, qu’elles faisaient partie du package deal quand elle a racheté le bâtiment. « Ça lui a pris au-dessus d’un an avant d’aller communiquer avec elles parce qu’elle était mal à l’aise avec ça. Elle ne savait pas quoi faire avec ça. Elle a décidé de les laisser là mais d’encadrer… […] Tout ce qu’il y avait là-bas, c’était de la sollicitation. »

Le Devoir aurait bien voulu rencontrer Mme Thérèse pour savoir ce qu’elle pense de toute cette attention. Savoir si elle ira voir la pièce. Mais selon son colocataire, Michel, elle n’était pas assez en forme. En plus, sa chatte et « vieille compagne » est décédée il y a quelques jours, nous a-t-il dit dans un texto.

Lors d’une brève rencontre en février, elle semblait de bonne humeur mais très affaiblie. Coincée dans son gros fauteuil, elle fumait ses cigarettes en parlant des petits oiseaux qui venaient la visiter dehors. Le Devoir était venu cogner chez elle pour s’enquérir de cette drôle de pancarte devant chez elle. « Je suis une vieille dame condamnée à son fauteuil, par respect ou par compassion ; pourriez-vous ne pas vous stationner devant la seule fenêtre qui me permette de voir un peu de vie à l’extérieur. »

La place de stationnement devant chez elle a beau être à quelques pas de la rue Cartier, elle est presque toujours vide et Mme Thérèse continue de faire les choses à sa façon.

1 commentaire
  • Marielle Collin - Inscrite 10 avril 2016 10 h 33

    Un cœur gros comme ça !

    Madame Thérèse, c'est la femme avec le plus grand cœur du monde, rempli d'amour pour tous ceux qui ont passé chez elles, parfois le jour, parfois la nuit. Les gens qu'elles recevaient n'étaient pas si "chauds" (ivres) que ça... Ils étaient surtout, la plupart du temps, esseulés, ou "poqués", ou tristes, ou joyeux... mais c'était surtout des personnes qui voulaient voir du monde, parler, et ce dans une ambiance chaleureuse, amicale, sans jugement... et c'est exactement ce qu'on trouvait dans ce demi sous-sol avec piano où les musiciens présents, ou Michel le colocataire, ou madame Thérèse elle-même, poussaient quelques notes d'une chansonnette française que fredonnaient ceux qui connaissaient les paroles. Quelles merveilleuses heures j'y ai passées !