Refuge sans refuge

L’organisme habite un immeuble vétuste et peine à trouver un nouveau toit.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir L’organisme habite un immeuble vétuste et peine à trouver un nouveau toit.

Le premier refuge pour itinérants de Québec peine lui-même à se trouver un refuge. À court de solutions, le conseil d’administration de Lauberivière, situé aux limites de Saint-Roch et du Vieux-Port, envisage maintenant de déménager près de la place d’Youville, à la maison Mère-Mallet, propriété de la Fondation Famille Jules-Dallaire, a appris Le Devoir. Un scénario qui fait craindre la disparition des services pour les itinérants de la basse ville.

« Ça fait partie des multiples hypothèses qui sont sur la table », a commenté jeudi le vice-président du conseil d’administration de Lauberivière, Michel Paquet, qui est également vice-président exécutif du Groupe Dallaire. « On est dans les hypothèses, on n’est pas plus loin que ça, a-t-il ajouté. On a simplement des discussions à haut niveau. Il reste beaucoup de travail. »

Pour les organismes qui travaillent avec Lauberivière dans la basse ville, un tel scénario ne serait pas sans conséquences. La maison Mère-Mallet et Lauberivière sont à distance de marche, mais ils n’appartiennent pas au même quartier et sont en plus séparés par une frontière physique importante, fait-on remarquer.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir La maison Mère-Mallet est située près de la place d’Youville.

« Plusieurs des personnes qui vont dormir à Lauberivière la nuit viennent prendre le petit-déjeuner à notre soupe populaire, souligne Simon Fournier, directeur du Café-rencontre du centre-ville, rue Saint-Joseph. S’ils devaient quitter le quartier Saint-Roch, c’est sûr que ça laisserait un trou. »

M. Fournier mentionne toutefois que d’autres organismes d’aide aux démunis se trouvent dans le Vieux-Québec, dont l’Armée du salut, qui a pignon sur rue dans la Côte-du-Palais.

Au Regroupement pour l’aide aux itinérants (RAIIQ), on fait remarquer que ce ne sont pas les mêmes personnes qui fréquentent Lauberivière et l’Armée du salut. « Il y a quand même une frontière physique entre la basse ville et la haute ville pour les personnes qui sont plus désaffiliées ou en situation d’itinérance. […] Ce n’est pas tout le monde qui va monter. C’est une frontière au même titre que la rivière entre Limoilou et Saint-Roch », soutient la coordonnatrice du RAIIQ, Jimena Michea. Elle ajoute que les organismes qui oeuvrent auprès des itinérants s’évertuent surtout à « garder les services près d’eux ».

À la Ville, la conseillère responsable du dossier, Chantal Gilbert, souligne que le dossier est « très complexe ». Elle explique qu’« il y a trois, quatre hypothèses », dont celle du déménagement à la maison Mère-Mallet et celle d’une nouvelle construction. « Tout est à l’étude, on les accompagne très sérieusement. […] La seule évidence qu’on a, c’est que ça nous prend Lauberivière à Québec, que ça ne peut pas être n’importe où et qu’on veut améliorer le niveau de service, pas le baisser. »

 

Un bâtiment peut-être dangereux

La maison Lauberivière est en piteux état. Acquis en 1981, son bâtiment, rue Saint-Paul, date de 1927. En 2011, des études ont établi qu’il ne répondait plus aux normes en vigueur (amiante, faiblesses dans la structure et les fondations, électricité et plomberie à refaire, etc.).

Il y a deux ans, le gouvernement du Québec annonçait que 15 millions de dollars seraient investis dans sa réfection mais le projet — estimé à 24 millions — a été mis de côté. On a alors étudié la possibilité de déménager la maison sur le site du monastère des soeurs augustines, à la frontière des quartiers Saint-Roch et Saint-Sauveur. Le maire, Régis Labeaume, en particulier croyait beaucoup à ce projet, a souligné M. Paquet mercredi. Or, en septembre dernier, les religieuses ont décliné l’offre.

Il y a quand même une frontière physique entre la basse ville et la haute ville pour les personnes qui sont plus désaffiliées ou en situation d'itinérance

 

Lauberivière se retrouve donc à la case départ, a déploré M. Paquet, qui remplaçait le président, Georges Amyot, lors de l’assemblée générale annuelle de l’organisme, tenue mercredi soir. Sans se montrer alarmiste sur l’état de la bâtisse rue Saint-Paul, il a avancé que « des bris pouvaient survenir à n’importe quel moment » et que, « jusqu’à présent, on avait été chanceux ». Dès lors, le statu quo n’est pas vraiment une option en raison de l’état vétuste du bâtiment, a-t-il expliqué.

Malgré les problèmes de la bâtisse, la valeur du terrain a beaucoup augmenté ces dernières années, faisant passer l’évaluation de la propriété de 2,5 millions à 4 millions, selon la dernière évaluation foncière.

Lors de l’assemblée, Michel Paquet a ajouté que la construction d’une nouvelle bâtisse n’était pas non plus pour lui une solution, « parce que les sommes devraient aller à la clientèle, pas aux briques et au béton ». Quant au scénario d’un déménagement, il faudrait qu’il se fasse « dans les environs immédiats » pour rester près de la clientèle, a-t-il dit.

Lauberivière est le plus important refuge pour itinérants à Québec. L’an dernier, on estime que 5000 personnes ont utilisé ses services, qui vont de l’offre de repas le soir à l’hébergement (39 lits), en passant par le centre de dégrisement et toutes sortes d’initiatives de réinsertion sociale.

Joint par Le Devoir, son directeur, Éric Boulay, n’a pas voulu faire de commentaires sur les différents scénarios de déménagement, si ce n’est pour se désoler de l’impasse actuelle.

Quant à la maison Mère-Mallet, elle est elle-même dans une période de transition. Cet ancien hospice des soeurs de la Charité a été vendu en 2013 à la Fondation Famille Jules-Dallaire, qui y a aménagé un centre de recherche sur la philanthropie (l’Institut Mallet), lequel requiert peu de locaux.

Lors de la vente, la Fondation s’est aussi engagée à poursuivre les oeuvres des soeurs, comme la soupe populaire, le vestiaire pour les démunis et l’accueil de familles ayant des proches à l’hôpital. Mais le bâtiment est loin d’être utilisé à pleine capacité, explique la responsable, Nathalie Bédard. « C’est une très grande maison, il y a des chambres sur quatre étages [près d’une centaine]. »

La famille Dallaire et les soeurs de la Charité sont également liées par un second projet majeur en philanthropie à Québec, via leur société immobilière Cominar. En 2014, l’entreprise a acquis les immenses terres agricoles des religieuses dans le secteur de Beauport (200 hectares). Le patron, Michel Dallaire, souhaite y développer un quartier résidentiel dont les profits immobiliers seraient entièrement dédiés à la philanthropie.