Les leçons de Québec

La santé du lac Saint-Charles cause beaucoup de maux de tête.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir La santé du lac Saint-Charles cause beaucoup de maux de tête.

La Communauté métropolitaine de Québec (CMQ) se prépare à adopter un plan d’action sur l’eau potable aux coûts estimés à 100 millions de dollars. Là comme ailleurs, on pense que la facture aurait été moins salée si on avait agi plus tôt et affronté le problème… en amont. Le plan d’action qu’on annonce sévère doit être dévoilé le 15 mars prochain. À terme, c’est tout le développement immobilier de la couronne nord qui est remis en question à cause de la multiplication des fosses septiques.

La grande majorité de ces fosses sont réglementaires. Le hic, c’est qu’elles ne filtrent que les coliformes fécaux et laissent passer le phosphore et l’azote, des matières naturelles qui polluent les lacs lorsque présentes en trop grandes quantités.

« La réglementation sur les fosses septiques avait été créée à l’origine pour le petit chalet au fond des bois, sauf qu’on a littéralement développé des banlieues avec cette technique-là », résumait en entrevue au Devoir le coordonnateur de la CMQ dans le dossier, François Morneau d’Ouranos. « Les terrains sont trop petits et il manque de végétation pour absorber les nutriments qui sortent du système. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Entre les affluents du lac et les robinets des résidents de Québec, les menaces à l'eau sont innombrables.

D’où un grand dilemme financier. « La vraie question, c’est : qu’est-ce qu’on doit faire pour réduire les coûts de traitement de l’eau potable ? » résume Jean-Paul Raîche, professeur associé à l’Université de Sherbrooke et vice-président du Regroupement des organismes de bassins versants du Québec (ROBVQ). Il existe des systèmes de vidange des fosses septiques ou encore des systèmes à l’empreinte écologique quasi nulle, mais ils peuvent facilement coûter des dizaines de milliers de dollars chacun.

« Ça coûte cher, mais ça existe. Est-ce qu’on doit dépenser de l’argent pour cela ou dépenser de l’argent pour notre traitement de l’eau potable ? »

La situation à Québec est plus dramatique qu’ailleurs pour deux raisons : l’eau potable dépend d’un lac situé dans une zone de plus en plus urbanisée et ce lac est situé à l’extérieur de la municipalité.

Entre les affluents de ce lac et les robinets des résidents de Québec, les menaces à l’eau sont innombrables : rejets non filtrés par les fosses septiques (phosphore et azote), usines d’épuration déficientes, sels de déglaçage utilisés sur les routes, contaminants issus des sablières, carrières et cimetières de voitures, jusqu’à ce ciment à neige à base d’engrais banni cette semaine par la station de ski Stoneham.

« Ce qui est important dans le cas du bassin versant de la rivière Saint-Charles, c’est que c’est un concentré de tous les problèmes qui montre les limites de politiques publiques », résume le président de Nature Québec, Christian Simard.

En même temps, la gravité de la situation a permis à la CMQ de prendre de l’avance sur d’autres, selon M. Raîche. Celle-ci a commencé à aborder le problème à l’échelle du bassin versant et elle a déjà produit des études et documenté les problèmes.

Le cas de Lac-Sergent

Mais Québec n’est pas seule à vivre des déchirements de ce genre. Dans la petite municipalité de Lac-Sergent, dans Portneuf (505 habitants), les propriétaires riverains vont devoir payer chacun 30 000 $ d’ici 20 ans pour réduire les apports en phosphore dans le lac.

Une somme que les propriétaires n’ont pas tous les moyens de payer, convient le maire Denis Racine. « C’est sûr que ça va poser un problème pour certains. […] Mais on n’a pas le choix. »

À Lac-Sergent, l’heure est grave parce que les fosses septiques ont atteint la fin de leur durée de vie utile, mais que les terrains sont trop petits pour en creuser de nouvelles.

Dès lors, Lac-Sergent se prépare à soumettre au référendum un coûteux projet d’égout collecteur. En plus d’une hausse de taxes salée de plus de 1000 $ par an, les propriétaires devraient payer leur raccordement.

Après 10 ans à gérer ce dossier difficile, le maire déplore le manque d’appui du gouvernement. « À deux reprises, ils ont refusé de nous financer parce qu’ils disent que nos puits ne sont pas encore contaminés. […] Partout dans Portneuf, les villes ont reçu des subventions pour refaire leurs installations septiques ou compléter leur réseau d’égouts. Mais nous, ils ont dit non parce que la motivation de protéger le lac, le ministère des Affaires municipales, ça ne l’intéresse pas. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Pour son eau potable, Québec dépend d'un lac situé en zone de plus en plus urbanisée.

Il ajoute que la réglementation actuelle sur les fosses septiques « est une véritable catastrophe » pour les lacs (le Règlement sur l’évacuation et le traitement des eaux usées des résidences isolées, Q-2, r. 22). Selon lui, on devrait fixer un délai de vie utile obligatoire aux fosses septiques. « Le règlement actuel indique que le propriétaire doit s’assurer que toute pièce du système dont la durée de vie utile est atteinte soit changée. » Or « ce concept est vague et flou et peut ouvrir la porte à des contestations judiciaires que les petites villes n’ont pas les moyens financiers de supporter ».

Il réclame qu’on fasse porter au propriétaire le « fardeau de la preuve » que ses installations n’émettent pas de contaminants dans l’environnement alors qu’à l’heure actuelle, c’est aux municipalités de prouver qu’elles sont inadéquates.

Le maire Racine n’est pas le seul à déplorer la mollesse du ministère. « Le ministère n’a pas joué son rôle », estime le président de Nature Québec, Christian Simard. « On a été très peu proactifs et on a laissé les gens se gérer », dit-il en parlant même d’un « fouillis ».

Il concède toutefois que la crise des cyanobactéries en 2007 a permis des avancées, comme l’interdiction des détergents à base de phosphate par exemple.

Cinq ans pour mesurer le problème

Selon le Rapport gouvernemental sur l’état de l’eau et des écosystèmes aquatiques au Québec (2014), le quart des lacs situés dans la portion sud du territoire « montrent des signes d’eutrophisation plus avancée », surtout dans les Laurentides, Lanaudière, l’Outaouais et l’Estrie. « La qualité de plusieurs lacs situés dans des bassins versants à forte présence humaine s’est d’ailleurs dégradée », peut-on lire.

Mais les conséquences de cette dégradation ne sont pas les mêmes partout. À Québec, c’est carrément l’eau potable qui est menacée. Ailleurs, c’est souvent le tourisme, la villégiature et la valeur de l’immobilier qui s’ensuit.

Reste à mesurer tout cela. À cet égard, le gouvernement vient de franchir une étape importante en obligeant les municipalités à produire une analyse de la vulnérabilité de leurs sources d’eau potable. Mais là encore, plusieurs déplorent la lenteur du processus parce que les villes ont jusqu’à cinq ans pour dresser leur diagnostic. « On devrait accélérer l’obligation de faire cette analyse-là et on devrait créer un programme de financement pour aider les municipalités à faire l’analyse », estime Jean-Paul Raîche.

Il ajoute que la Stratégie de protection des sources d’eau potable de 2012 n’a toujours pas été adoptée. Quant à la mise à jour du règlement sur les fosses septiques (Q-2, r.22) publiée il y a deux ans, elle n’a pas encore été approuvée, signale le maire de Lac-Sergent

Au ministère, on explique que la mise à jour du plan « devrait être diffusée au printemps ». Quant à la révision du règlement Q2R22, elle « chemine », selon l’attachée de presse du ministre David Heurtel. Le ROBVQ attend aussi la mise à jour du Plan d’intervention sur les algues bleu-vert qui vient à échéance l’an prochain.

Mais attention, prévient M. Raîche : le gouvernement ne peut pas non plus imposer un modèle unique à tous. Christian Simard renchérit. « Il faut se baser sur le milieu récepteur. Tu peux avoir dix usines qui respectent toutes la réglementation sur le bord d’une rivière, mais si elle est petite, elle va mourir même si tout le monde est conforme. À l’inverse, tu peux avoir une résidence qui ne respecte pas la réglementation, mais qui ne cause pas beaucoup de dommage parce que ses rejets vont dans le golfe. »