Le déclin du nationalisme?

Le nationalisme québécois a mis en avant une idée en demandant qu’on fasse confiance à des femmes et à des hommes capables de l’incarner. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le nationalisme québécois a mis en avant une idée en demandant qu’on fasse confiance à des femmes et à des hommes capables de l’incarner. 
M. L’Allier a tenu chronique dans Le Devoir du samedi au cours des années 1980. Nous publions ici celle du 29 juin 1985.
 

Si, au lendemain de chaque « poussée de fièvre » nationaliste, on peut constater, à court et moyen terme, l’apaisement apparent des tensions et des appétits et le retour, docile et à son rang, du Québec dans l’ensemble canadien, l’histoire enseigne cependant qu’au fur et à mesure de son développement, la société québécoise devient adulte dans ses choix, ses institutions et la reconnaissance de sa réalité. Elle évolue.

Et si, au lendemain de ces diverses étapes, le Canada avait accepté de reconnaître ce qu’encore aujourd’hui il refuse d’imaginer comme possible dans une relation interculturelle et intercommunautaire beaucoup plus riche que ce que ne pourra jamais donner la recherche d’invention d’une culture hybride, c’est tout le pays qui aurait, à son tour, atteint ce même niveau de maturité.

Le nationalisme de la dernière génération n’était pas d’abord le prolongement attardé de celui du début du siècle, et celui qui viendra risque peu de ressembler à celui d’aujourd’hui.

Contredit par les enquêtes les plus sérieuses, l’intérêt politique a quand même toujours choisi le plus petit commun dénominateur. C’est ce qui va nous guider encore quelques années.

Intellectuellement, le projet politique mis en avant par des hommes de la qualité de Pierre Trudeau et Gérard Pelletier se comprend et se défend : il est cependant encore plus utopique aujourd’hui qu’il ne l’était du temps de ses promoteurs, héritiers de MacDonald et de Laurier. Pour se réaliser, il suppose un impensable degré de motivation, d’engagement et de militantisme au niveau des citoyens par rapport à cet hypothétique pays. Nous sommes loin du compte, si nous ne nous en éloignons pas.

On peut dès lors considérer, dans cette optique, que le projet d’un Canada « communauté des communautés » qu’entretiennent, sans toutefois trop le promouvoir, les conservateurs fédéraux est plus réaliste. Il suppose, en effet, davantage une acceptation de la situation actuelle qu’un effort de simulation permanente vers un objectif qui devrait être commun à des citoyens dont la majorité n’a jamais visité pendant quelques jours plus d’une province sur dix.

Ce qui s’est atténué depuis le référendum jusqu’à disparaître à peu près complètement avec l’élection d’un gouvernement conservateur, c’est l’affrontement, la bataille nationaliste et les ferveurs qui les accompagnent.

Les causes et les circonstances demeurent fondamentalement inchangées, mais les valeurs politiques évoluent, et c’est très sain.

La tension est tombée, la polarisation est disparue : c’est bien.

Les mythes simplificateurs qui faisaient miroiter des solutions miracles à tous les problèmes d’emploi et de développement, selon qu’on accepte l’un ou l’autre des projets canadiens ou québécois, sont en hibernation. Sans uniforme pour se distinguer les uns des autres, fédéralistes et nationalistes doivent de fait constater que la plupart de nos problèmes de chômage, d’emploi, de développement économique, de recherche scientifique et autres n’ont pas de solutions à court terme, ni même de solutions qu’on puisse maîtriser de Québec ou d’Ottawa.

Le voile de l’interminable débat constitutionnel qui masquait commodément les lacunes politiques des gouvernements force ceux qui n’ont pas d’intérêts à défendre à court terme dans les affaires politiques à constater le retard qu’on a pris depuis vingt ans dans l’étude, la compréhension et la traduction pour nous-mêmes des interdépendances obligées où se trouvent tous les pays, même les plus grands, quant à leur avenir.

Le nationalisme qui est en déclin, c’est sans doute le nationalisme des hommes politiques qui réussissent de plus en plus mal à s’accréditer comme sources de solutions alors qu’on leur reconnaît plus facilement la paternité de tous les problèmes. La ferveur fédéraliste suit quelques pas derrière et pour les mêmes raisons. Désarmé, le Québec n’est plus l’ennemi, et le Canada n’est plus dès lors la grande cause à défendre.

Mais c’est peut-être aussi le nationalisme culturel et collectif, imaginé surtout par les administrations publiques et tentant de définir une culture du citoyen moyen dans un contexte de paternalisme d’État dépassé, à Québec comme à Ottawa. Ailleurs au pays, il n’a pas toujours été qu’embryonnaire, faute de combattants.

Le nationalisme en latence et dont on peut déjà percevoir les premières pousses s’articulera autour de la nécessité absolue, pour le Canada dans son ensemble d’une part et pour chacune de ses composantes collectives d’autre part, à tout le moins celles qui en sont capables, d’intervenir comme une force aussi cohérente que possible dans la définition et la réalisation de solutions aux problèmes du sous-développement, du partage des richesses et de la définition de nouveaux contrats de société impliquant davantage que les citoyens d’un seul pays ou d’un seul territoire.

Ce sera celui d’une prise de conscience qu’au-delà de la langue et des ethnies, il y a des solidarités latentes à développer et qu’on ne peut le faire qu’à partir d’un lieu ou d’un territoire où se retrouve une majorité de gens qui veulent faire plus, mieux et autrement que ce qui leur est aujourd’hui dicté d’ailleurs. Il faudra se situer, se brancher et se mettre à jour sur les questions d’éducation, de pauvreté, de droit au travail, de respect de la personne, de droit au développement, de paix, de toutes les conséquences d’une nouvelle relation Nord-Sud.

Ce multinationalisme social et politique, tout comme celui qui est déjà bien connu et qui préside aux affaires transnationales en nous faisant vivre de plus en plus sous les mêmes règles de la macroéconomie, pourra difficilement s’accommoder des institutions démocratiques et partisanes qui sont les nôtres aujourd’hui, déjà désuètes par rapport à nos propres besoins locaux. C’est là que craquent les concepts de Québec ou d’Ottawa des vingt dernières années.

Or, cette recherche de solutions, ou, à tout le moins, de motivation et de sensibilisation aux vrais problèmes et dont nous ne connaissons très souvent sur nos territoires que les conséquences et les symptômes, passe d’abord par le cumul des choix individuels qui peuvent se faire à ce sujet.

Elle passe également par l’action collective dans une société cohérente, à partir d’institutions suffisamment modernes et souples et dans lesquelles les citoyens ne sont plus des victimes fatalistes de gigantesques administrations publiques. Pas plus d’ailleurs que des consommateurs dont l’économie exige qu’ils consomment toujours davantage et qu’il faut dès lors garder en forme et au travail, à coups de subventions et d’hormones, pour pouvoir en tirer de plus en plus de ressources, de taxes et de profits.

Que les jeunes se désintéressent aujourd’hui de la politique telle qu’elle se pratique n’est pas une mauvaise nouvelle. Leur prise de conscience des limites de l’État et leur ouverture sur le monde extérieur les amèneront vite à se poser de nouveau la question des choix de société.

Opteront-ils pour le Canada ou pour le Québec ? La question ne se pose pas d’abord en ces termes. Bâtissant leur choix politique à la carte plutôt que d’accepter, comme nous l’avons fait dans le passé, la table d’hôte qu’offraient forcément tous les partis sans jamais vraiment servir les plats annoncés, ils iront là où peuvent s’organiser le mieux et se réaliser le plus efficacement possible les actions et les choix qui correspondent à leur définition de l’avenir.

Depuis vingt ans, le nationalisme québécois a mis en avant une idée en demandant qu’on fasse confiance à des femmes et à des hommes capables de l’incarner. La prochaine génération choisira sur plans et devis.

Les hommes est les femmes seront, bien sûr, toujours au centre de ce choix, mais ils ne pourront plus dire « Donnez-nous la clé et nous vous ferons un pays ». Ils devront, dans le détail, prouver la pertinence, la cohérence et la qualité de leurs projets. Les plans devront être déposés, et il n’est pas évident que, mieux informés et plus réalistes, les Québécois de toutes origines culturelles et ethniques choisiront forcément cette fois le plus bas soumissionnaire.

2 commentaires
  • J-Paul Thivierge - Abonné 6 janvier 2016 11 h 59

    Quand une nation n'a pas l'audace de devenir un pays !

    Depuis vingt ans, le nationalisme québécois a mis en avant une idée
    en demandant qu’on fasse confiance à des femmes et à des hommes capables de l’incarner.

    La prochaine génération voudra choisir sur plans et devis
    ou sur appel d'offre aux projet le moins couteux .

  • Luc Bertrand - Abonné 6 janvier 2016 12 h 07

    Un visionnaire et rassembleur hors du commun

    Cette analyse de l'état des lieux du nationalisme québécois est tellement profonde et humaine qu'elle est toujours pertinente, plus de trente ans plus tard.

    Écrite lors d'un creux du mouvement souverainiste, elle fait réaliser que le Québec semble vivre des cycles de dix ans entre les alternances de creux et de sommets de ferveur nationaliste et que, malheureusement, les chefs du Parti québécois ont lamentablement échoué à récupérer le dernier sommet de cette ferveur, qui a eu lieu entre 2004 et 2007, soit entre la Commission Gomery et l'épisode des "accommodements (dé)raisonnables" qui a mené à la mise sur pied de la Commission Bouchard-Taylor. C'est malheureusement l'ADQ de Mario Dumont qui a profité de la molesse d'André Boisclair et d'un PQ encore stigmatisé par le souvenir de "l'argent et les votes ethniques" pour s'improviser, le temps d'une élection, l'alternative du pouvoir aux libéraux.

    Je crains que nous ne puissions plus retrouver de possibilité de consensus pour relancer le mouvement indépendantiste, car les trois principaux aspirants au pouvoir préfèrent phagociter l'État et le peuple québécois pour rassurer les marchés financiers et jouer le jeu des médias fédéralistes plutôt que se tenir debout devant Ottawa. Le choix du magnat d'un empire médiatique comme chef et de se limiter à occuper le terrain déjà encombré de la droite économique risque de compromettre toute possibilité de renversement de la situation, car le combat national ne concernera plus qu'une élite politique et économique. C'est ce qu'a compris Québec solidaire et qui explique son intransigeance envers le Parti québécois.

    Jean-Paul L'Allier, dès 1985, avait compris que le projet indépendantiste se devait de rejoindre le peuple québécois et sa réalité quotidienne. Il entrevoyait déjà le besoin du processus constituant pour permettre au peuple de se réapproprier son droit à l'autodétermination et de ne plus s'en remettre strictement à ses élu(e)s.

    Luc Bertrand
    Pointe-aux-Tremb