Exode canadien pour les réfugiés de Québec

Les familles justifient souvent leur départ par la nécessité pour les enfants d’apprendre l’anglais.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les familles justifient souvent leur départ par la nécessité pour les enfants d’apprendre l’anglais.

La communauté de réfugiés népalais de Québec est en train de se vider, et tout indique que l’hémorragie n’est pas terminée. Au-delà des difficultés linguistiques, beaucoup partent pour l’Ontario parce qu’ils échouent à passer leur permis de conduire au Québec.

Plusieurs sources au sein de la communauté estiment qu’au moins 40 familles ont quitté la ville l’été dernier, en plus des 25 qui étaient parties l’année précédente, sur environ 200 familles. La plupart s’établissent dans la grande région de Toronto, à Windsor, London, Hamilton, Kitchener ou Waterloo.

Pour ceux qui restent, c’est décourageant, dit Bhima Maya Chhetri derrière le comptoir de son épicerie dans Limoilou. La communauté avait entrepris des démarches auprès de la Ville pour faire reconnaître son association. Or elle se demande maintenant si ça vaut la peine. « Pourquoi faire ça si tout le monde s’en va ? » dit-elle. « Cette année, pendant les fêtes de Dashara [une célébration traditionnelle très festive dans la communauté], ça a été vraiment tranquille. On n’a pas fêté beaucoup parce que tout le monde a déménagé. »

Sa famille s’en ira-t-elle à son tour ? « Il faut y penser. On a besoin de notre communauté. On ne peut pas vivre tout seuls », dit-elle. « On a toutes sortes de clients. Des Indiens, des Québécois, mais 75 % sont des clients népalais. »

La communauté népalaise est le plus grand groupe de réfugiés à s’être établi dans la capitale ces dernières années. Depuis 2008, entre 1000 et 1500 personnes en provenance des camps de réfugiés du Népal sont arrivées. À l’échelle du Canada, Québec est la ville à avoir accueilli le plus grand nombre de réfugiés de ces camps. Encore l’été dernier, de nouvelles familles sont arrivées.

Dans ses dernières prévisions, dévoilées jeudi, le gouvernement québécois a annoncé qu’il accueillerait cette année entre 6000 et 6600 réfugiés, dont un grand nombre de Syriens.

Le problème du permis de conduire

Selon l’époux de Mme Cheetri, les familles sont d’abord parties parce qu’elles ne parvenaient pas à obtenir leur permis de conduire. Au moins 20 familles étaient selon lui dans cette situation. « Ils arrivent à passer leur examen pratique, mais pas leur examen théorique », explique-t-il tandis que son épouse traduit ses propos en français. « L’examen théorique, c’est difficile, parce qu’ils sont analphabètes. Mais ils conduisent bien. Ils ont conduit pendant 20 ans dans leur pays. »

Saroj Kumar Chhetri est moins habile en français que son épouse, mais il se débrouille et a son permis. Il a accompagné une famille à la Société de l’assurance automobile pour demander l’aide d’un traducteur. En vain. « Ils ont dit non, que ce n’est pas possible. Plein de fois. »

À la SAAQ, la porte-parole s’est d’abord montrée étonnée par ces propos. « Ça m’étonne parce qu’il est possible d’avoir un interprète pour l’examen théorique », a expliqué Mme Audrey Chaput. Vérification faite, la SAAQ offre même une version en népali de l’examen. Le hic, c’est qu’il n’est offert qu’aux immigrants qui ont été reçus depuis moins de trois ans, en vertu de la Politique linguistique.

Chhali Gajmer, une jeune népalaise très engagée dans la communauté, confirme que l’obtention des permis est un gros enjeu. « Ici, l’examen de permis de conduire, c’est tellement difficile par rapport aux autres provinces. […] Surtout pour les personnes adultes qui ne sont jamais allées à l’école au Népal. [Même] après cinq ans de cours de français ici, elles ne sont jamais capables de passer leur examen. » Elle signale que la voiture est « importante » pour aller au travail et que, pour beaucoup, « conduire est un rêve ».

Mme Gajmer signale que beaucoup de familles partent aussi en Ontario parce que les parents tiennent à ce que leurs enfants maîtrisent l’anglais. « Ils pensent que la langue anglaise, c’est une langue internationale. Qu’il faut absolument enseigner l’anglais aux enfants. […] La famille est partout dans le monde, et ils se disent que ça va être difficile plus tard pour eux de communiquer s’ils apprennent juste le français. »

 

Des départs à contrecoeur

Ceux qui sont partis sont donc des gens qui étaient établis à Québec depuis un certain temps. Beaucoup travaillaient à l’usine de production de poulet Avico, précise M. Chhetri.

Son épouse craint que le reste de la communauté finisse par les suivre dans le but de réunir les familles. « Ça ne va pas s’arrêter », dit-elle. Le pire, ajoute-t-elle, est que ces familles s’ennuient beaucoup de Québec. « Ici, c’est comme un paradis. Il y a du travail social, de l’aide, des bureaux. Mais là-bas, il y a moins de services. Personne n’était content de déménager. Ils s’ennuient de Québec. Tout le monde est triste là-bas. »

Son mari est d’ailleurs allé visiter les familles installées autour de Toronto récemment. « Il a trouvé une seule famille qui était contente. »

Chhali Gajmer tient le même discours. « À part ça [le permis et la langue], ils disent toujours que la vie est mieux ici. Ils ne vont jamais dire que la vie est meilleure ailleurs qu’à Québec. Il y en a beaucoup qui disent qu’ils vont revenir plus tard au Québec ou à Québec. »

9 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 30 octobre 2015 04 h 12

    Parler français est une nécessité dans la région de Québec

    IL manque à ce texte l’explication de l’importance du permis de conduire pour les adultes d’origine népalaise installés à Québec.

    N’y a-t-il pas un système de transport en commun dans la région de Québec ? N’est-il pas emprunté par une bonne partie de la population de cette ville ? Alors d’où vient l’envie des Népalais de quitter cette ville parce ce qu’on ne parvient pas à passer son permis de conduire ?

    La réponse à ces questions se trouve dans un autre texte de la même auteure, publiée également dans Le Devoir; « La francisation de 7 à 77 ans » (dont l’hyperlien est ci-contre, à droite).

    En bref, les adultes d’origine népalaise n’ont pas mis suffisamment d’effort pour apprendre à lire et à écrire en français. Voilà la raison.

    Leurs enfants se sont bien adaptés. Mais les parents sont demeurés fermés au français, croyant plutôt à l’importance de l’anglais pour réussir en Amérique du Nord. Or pour s’intégrer au travail dans une région aussi francophone que Québec, il faut savoir parler et écrire en français.

    Il aurait été préférable d’apprendre d’abord le français, puis l’anglais. Ils ont dispersé leurs efforts dans toutes les directions, si bien que l’immigration au Canada anglais est devenu leur seule manière de réussir.

    C’est dommage pour eux. Mais c’est la conséquence de leurs choix linguistiques.

  • Lise Bélanger - Abonnée 30 octobre 2015 07 h 25

    Cela est un fait connu depuis des décennies que les immigrants, principalement venant de l'Inde ou pays limitrophes, déjà bien anglicisés, viennent au Canada via le Québec et ce dans le but de s'installer en Ontario dès que possible.

    Leur langue est déjà l'anglais et ils ne désirent aucunement apprendre le français puisque leur projet à court et moyen terme est d'habiter l'Ontario et de rejoindre leurs communautés là bas.

    Ces gens profitent des mesures sociales québécoises très généreuses puis s'en vont dès que possible. Autrement ils sont une charge économique pour le Québec qui les soutient financièrement à leur arrivée mais qui ne profitera pas de leur travail ou impôt, ces gens iront travailler en Ontario.

    On peut penser que ce sera la même chose pour les milliers de syriens déjà bien anglicisés.

    Ils sont anglophones et c'est le Canada qui les intéresse par le Québec et encore moins le français. Mais à chaque fois c'est le Québec qui acceptent la plus grande part de ces réfugiés.

    Bien sur, le gouvernement libéral ne maintient pas des mesures de francisations adéquates, en autre pensons qu'il a aboli les COFI.

    Ces immigrants ont toujours été une perte économique pour le Québec car ils ne demeurent pas ici suite à leur acceptation comme réfugiés au Québec. Et cela est loin d'être nouveau mais qui le sait, s'en souci ou en profite? Pas le québécois ordinaire en tous cas!

    • Gilles Théberge - Abonné 30 octobre 2015 09 h 21

      En effet qui le sait, qui s'en soucie ?

      Et Couillard a mis fin aux cofi....

  • Serge Tassé - Abonné 30 octobre 2015 08 h 56

    Nuancer les explications

    Merci, Madame Porter, de mettre en lumière un phénomène que j’observe également depuis plus de cinq ans à St-Jérôme, ville où ces réfugiés ont également été accueillis.
    Cependant, la question du permis de conduire ne m’a jamais été soulevée ici (soit dit en passant, les études montrent qu’il faut 5 à 7 ans pour maitriser une langue seconde dans des lexiques spécialisés, comme à l’école, par exemple, donc trois ans semblent très courts pour la maitrise du lexique du code de la route).
    Ici, les motivations que j’ai comprises pour expliquer ces départs massifs (environ la moitié de ces nouveaux arrivants, selon mes estimations) se déploient autour de la notion de famille élargie à reconstituer (idéal très important dans cette culture influencée majoritairement par la tradition hindoue), le travail (plusieurs trouvent un emploi, mais de nature précaire et sans suffisamment d’heures, selon eux), de la langue (l’anglais, oui, comme vous l’avez souligné, mais également la possibilité de parfois s’exprimer en hindi ou en népali dans un environnement proche) et enfin (parfois surtout), l’école où plusieurs adolescents de première génération n’ont pas trouvé les moyens d’acquérir une maitrise suffisante de la langue pour continuer au secondaire régulier.
    Nombreux sont ceux, et je tiens à le souligner, qui ont cependant fait –et font encore- des efforts énormes pour apprendre le français.
    Cela pose plutôt, selon moi, la question de l’adéquation des services d’accueil et d’insertion en région, de façon générale, des ministères, des entreprises à la SAAQ, de l’école à la municipalité. Et cette question devient urgente, à la veille de l’arrivée de réfugiés syriens.. ou d'autres contrées.
    Béatrice Halsouet, doctorante en sciences des religions, UQAM

    • Pierre Grandchamp - Abonné 31 octobre 2015 08 h 50

      Ici, à Joliette, plusieurs familles népalaises sont parties en Ontario en juin dernier.

      Le problème du permis de conduire, en région, est majeur. D'abord, ceux qui avaient une permis de conduire là-bas. Ils doivent le faire traduire par un traducteur professionnel et peuvent conduire pendant 6 mois à leur arrivée. Par la suite, ils n'ont plus de permis. Or, bien évident, que, pour un analphabète, c'est quasi impossible réussir l'examen théorique de la SAAQ...comme pour un Québécois analphabète. Quant à l'examen pratique, il y a un monde de différence entre conduire au Népal et conduire au Québec.

      Quant à ceux qui n'avaient pas de permis de conduire, ils doivent s'incrire dans une école de conduite( + ou - 1 000$).

    • Pierre Grandchamp - Abonné 31 octobre 2015 13 h 24

      Mon expérience, ici à Joliette, m'amène à dire qu'une bonne partie de ces réfugiés conduisent pendant plus ou moins longtemps sans permis ou sans permis valide.

  • Claude Smith - Abonné 30 octobre 2015 09 h 49

    Le pays du Québec

    Si le Québec était un pays, ces iimmigrants sauraient que la véritable langue dont on se sert au Québec, est le français. Ils feraient l'effort voulu pour l'apprendre le plus rapidement possible. Dans ce contexte, leur choix du pays serait clair en fonction de la langue dont ils veulent se servir.

    Claude Smith

  • Yves Archambault - Inscrit 30 octobre 2015 11 h 03

    canada

    mais c'est ça la beauté du canada ils peuvent passer d'une province à l'autre librement et sans danger...c'est pas beau ça!