De l’Ange de la Paix au Phare, les rêves grandioses de Québec

Vue futuriste de la capitale tirée du Plan de circulation et de transport pour la région métropolitaine de Québec présenté en 1968 par la Commission d’aménagement de Québec et le ministère de la Voirie.
Photo: Rapport Vandry & Jobin (1968) Vue futuriste de la capitale tirée du Plan de circulation et de transport pour la région métropolitaine de Québec présenté en 1968 par la Commission d’aménagement de Québec et le ministère de la Voirie.

On a fait beaucoup de cas récemment du gratte-ciel qui doit être construit à l’entrée de Québec. Avec ses 65 étages, il serait l’immeuble le plus élevé à l’est de Toronto. Mais la capitale n’en est pas à ses premières idées de grandeur en matière de constructions. Petit voyage dans un passé grandiloquent et ambitieux.

L’« Ange de la Paix » devait être érigé sur les plaines d’Abraham pour les Fêtes du 300e anniversaire de 1908. Sorti de la tête du gouverneur Lord Grey, il devait mesurer un peu plus de 46 mètres, juste assez pour dépasser la statue de la Liberté d’une tête humaine.

« C’était colossal et complètement hors de proportions pour Québec », note Denis Angers, historien et ex-porte-parole de la Commission de la capitale nationale. L’« Ange de la Paix » allait symboliser la réconciliation entre Anglais et Français sur le site même où ils s’étaient battus.

« Il voulait un symbole de l’union souhaitée entre les deux races et aussi un genre de message à tous ceux qui arrivaient en bateau », explique l’historien Frédéric Lemieux, à qui l’on doit la biographie de l’ancien maire Gilles Lamontagne.

C’est à cette époque qu’on a commencé à se servir des événements historiques comme « excuses » pour faire de grandes dépenses urbanistiques, note-t-il en parlant d’une véritable « l’industrie des anniversaires ».

Or contrairement à la promenade Samuel-de-Champlain ou l’Espace 400e, l’Ange devait être financé par une campagne de financement privée dans tout le Commonwealth. Aussi imposant fût-il, le projet n’avait pas suscité la controverse à l’époque, mais il n’a pas plus produit l’enthousiasme attendu des donateurs. Ironiquement, l’argent accumulé par Grey dans sa campagne permettra de financer une partie de l’achat des Plaines.

L’ONU sur les Plaines

Quarante ans plus, tard, c’est de nouveau sur les plaines d’Abraham que le maire Lucien Borne cherche à faire construire le siège des Nations unies. La capitale, après tout, avait été l’hôte des deux Conférences de Québec pendant la Seconde Guerre en plus d’être le lieu de création de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

« Le maire avait demandé à Édouard Fiset, un architecte bien connu à l’époque, de [le] créer. Il devait être construit là où se trouve aujourd’hui le rond des Plaines. Mais l’ONU a décidé de plutôt s’installer à New York, et le palais du maire Borne est un peu tombé dans l’oubli. »

L’ambition de Borne ne s’arrêtait pas là. C’est sous son règne que furent autorisées deux constructions majeures de la capitale dont l’avenir est actuellement incertain : la tour de l’Hôtel-Dieu de Québec et le vieux Colisée.

Les constructions en hauteur ont souvent fait figure de tabou dans l’histoire de la ville, surtout dans les vieux quartiers. Récemment, le maire de Québec Régis Labeaume rappelait à quel point le projet de l’édifice Price avait été mal reçu dans les années 1920.

Comme l’explique Frédéric Lemieux, il faut situer l’opposition dans le contexte. L’entre-deux-guerres est une période difficile au Québec, et pour beaucoup de francophones sans emploi, la richesse de groupes comme les Price réveille une sorte de réaction nationaliste. « Pour eux, les Price Brothers, c’était la compagnie étrangère qui vidait les forêts avec la complicité du gouvernement Taschereau. »

L’histoire offrira finalement une « excellente revanche » aux contestataires puisque le Price deviendra finalement propriété de l’État québécois et est aujourd’hui occupé par la Caisse de dépôt, fait-il remarquer.

Autre fait cocasse, Denis Angers rappelle que les Ursulines s’y étaient opposées pour d’autres raisons… « Elles se plaignaient qu’avec la hauteur que ça avait, les messieurs qui travailleraient là auraient une vue sur leur jardin. »

Si personne ne regrette aujourd’hui l’existence du Price, le plus haut immeuble de la ville, l’édifice Marie-Guyart, ou « Complexe G », n’a pas la même cote d’amour. Mais à l’époque, le gouvernement y voyait un symbole fort et positif de la croissance de l’État québécois, rappelle Frédéric Lemieux. C’est pour cela qu’on avait confié la construction à des entrepreneurs, ingénieurs et architectes québécois. « Ça allait être une preuve du savoir-faire québécois. » Et c’est pour cela qu’on avait choisi d’y installer le ministère de l’Éducation. Pour les concepteurs, « tout le progrès du Québec était dû à l’éducation ». Il fallait donc installer ce ministère « dans l’édifice phare qui le démontrait ».

Par ailleurs, les jeunes architectes qui ont dénoncé le Phare cette semaine étaient beaucoup moins radicaux que ceux qui s’en sont pris au Complexe G à l’époque. « Les étudiants en architecture, ça faisait un an ou deux que le G était fini, et ils avaient fait une intervention dans les journaux pour demander qu’on le démolisse ! »

Déjà sous Lamontagne, des groupes de citoyens contestent ces constructions et les expropriations massives dans les quartiers centraux. Mais c’est sous le maire Jean Pelletier (1977-1989) que se « cristallisent » les conflits, note M. Lemieux. On le verra notamment avec son projet de Grande Place dans Saint-Roch. Développé avec le promoteur Laurent Gagnon, le projet prévoit la construction de deux tours de 25 étages à l’emplacement actuel du Jardin Saint-Roch. Or non seulement, les groupes de citoyens n’étaient pas convaincus par le gabarit, mais ils déploraient aussi l’absence d’appels d’offres, note M. Lemieux.

Expropriations

Comme le site du Phare près des ponts, cet endroit est une véritable plaie urbaine à l’époque, « une déchirure béante » pour reprendre les mots du chroniqueur urbain et militant de l’époque Réjean Lemoine.

Des centaines de personnes avaient été expropriées de l’endroit au cours des deux décennies précédentes. Le projet de Grande Place prévoyait la construction de pas moins de 8000 places de stationnement souterrain ce qui était énorme (Le Phare lui n’en aurait que 3600).

À cette époque du tout à l’auto, on pensait relier le projet à l’autoroute Dufferin par la construction d’une nouvelle autoroute souterraine et on rêvait d’un pôle intermodal dans le coeur du centre-ville.

En 2010, Régis Labeaume avait ramené l’idée d’un pôle intermodal des transports en commun tout près de là dans Saint-Roch. Cinq ans plus tard, il doit dévoiler ce lundi une nouvelle version du projet qui donnera une place de choix au secteur du Phare et à Sainte-Foy. Qui sait ? Les historiens en parleront peut-être dans 40 ans…

2 commentaires
  • Normande Ginchereau - Abonnée 2 mars 2015 10 h 15

    S'exprimer en français

    Il faudrait que certains historiens et journalistes choisissent mieux leur manière de s'exprimer. Quand on parle de Français et d'Anglais, on ne parle pas de RACES ... peut-on penser plutôt à peuples ou nations?
    On doit oublier de relever les expressions d'une langue bien pauvre ... ce serait trop long!

    • Sylvain Lavoie - Abonné 2 mars 2015 16 h 23

      L'auteur emploie la terminologie de l'époque, l'Appel de la race de Lionel Groulx, ça ne vous dit rien ?