40 Kalala en attente à Québec

Après des années de démarches, Eunnick Josué Kakudji, alias Kalala, a pu enfin être réuni avec son frère et sa sœur. À la vue de Kalala, sa petite sœur lui a grimpé sur le dos, les yeux remplis de larmes.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Après des années de démarches, Eunnick Josué Kakudji, alias Kalala, a pu enfin être réuni avec son frère et sa sœur. À la vue de Kalala, sa petite sœur lui a grimpé sur le dos, les yeux remplis de larmes.

Le parrainage de réfugiés est devenu un véritable parcours du combattant avec les années. À Québec, le Comité d’accueil et d’aide aux réfugiés de Saint-Yves a actuellement 40 dossiers en attente dont chacun nécessite au minimum six ans de démarches.

« Les choses sont beaucoup plus difficiles qu’elles l’étaient », déplore Gilles Jolicoeur, président de cet organisme qui est le plus important du genre dans la capitale. Âgé de 84 ans, M. Jolicoeur se consacre à l’aide aux réfugiés de façon bénévole depuis 35 ans.

Jeudi midi, il était à l’aéroport avec d’autres pour assister à l’arrivée des proches d’Eunnick Josué Kakudji, surnommé « Kalala ».

Comme le rapportait Le Devoir lundi, le jeune homme a consacré plus de 10 ans d’efforts à faire venir son frère et sa soeur de la République démocratique du Congo. Leurs parents ont été tués en 2001.

Au cours de cette période, le Comité d’accueil et d’aide aux réfugiés de Saint-Yves a amassé pas moins de 15 000 $ pour financer les démarches de Kalala, et surtout les billets d’avion. Le Service d’accueil des réfugiés de Québec (SARQ) et sa responsable, Andrée Juneau, ont quant à eux pris en charge les démarches administratives.

M. Jolicoeur a créé son comité à la fin des années 1979 avec les réfugiés de la mer, ces migrants fuyant par bateau le Vietnam. Pendant les 20 premières années de sa retraite du gouvernement, il consacrait plus de 20 heures par semaine à la cause. Or c’était beaucoup plus facile à cette époque, dit-il.

« Il n’y a pas de comparaison. Aujourd’hui, nos dossiers prennent six ou sept ans avant d’aboutir. Et ça, c’est quand tout va bien. C’est un minimum. […] Quand on a commencé, ça prenait quelques mois. »

Il existe au Canada deux modes de parrainage de réfugiés. Le parrainage public par lequel les réfugiés sont pris en charge par l’État via les camps de réfugiés. Il y a aussi ce qu’on appelle le parrainage privé, par lequel des organismes de bienfaisance, comme celui de Saint-Yves, soutiennent des familles qui souhaitent ramener leurs proches au Canada.

Actuellement, le comité a 40 dossiers en attente. La moitié concerne des Afghans et l’autre des Africains, principalement de RDC. Même si l’histoire de Kalala est particulièrement dramatique, il ne s’agit pas d’un cas unique, selon Gilles Jolicoeur.

Il pense notamment au cas d’un autre jeune Congolais dont les démarches s’enlisent. « On a parrainé ses frères et soeur ça fait cinq ans environ, et ça avait été aussi long que pour Kalala. Les dossiers s’étaient perdus alors il a fallu recommencer les procédures et ça a été extrêmement long. »

Depuis, le jeune homme s’est marié. « Il s’est marié au Congo [RDC] et depuis il tente de parrainer sa femme et c’est un tas de problèmes, alors je l’accompagne. […] Les procédures ont été amorcées à l’été 2011 et elle n’est toujours pas arrivée. »

Pourquoi ? M. Jolicoeur raconte que l’ambassade du Canada, qui gère les dossiers en Afrique depuis Dakar, perd souvent des documents. « Ils perdent les dossiers, ou encore ils ne nous disent pas toujours la vérité. Ils nous mettent des bâtons dans les roues tout le temps. Soit ils ont des quotas ou il y a tellement de dossiers et de monde qui les manipulent qu’un ne sait pas ce que l’autre a fait. »

Il arrive aussi qu’on lui dise de renvoyer un document jugé « périmé » quand les procédures traînent en longueur. Et chaque fois, il faut payer. « C’est 200 $, 300 $ chaque fois pour produire les documents. Le jeune homme est épuisé financièrement. Il ne réussit pas à boucler son budget et il faut qu’il fasse vivre sa femme en plus. »

Émouvantes retrouvailles à l’aéroport

Kalala aussi envoyait de l’argent tous les mois pour s’assurer que son frère et sa soeur puissent vivre décemment. Pendant des années, il les a crus morts jusqu’à ce qu’une connaissance les reconnaisse en 2005. Ils vivaient comme des vagabonds avec leurs deux grands frères.

Depuis, l’un des frères, David, a été tué par balle. L’autre, Jean-Patrice, n’a pas pu être parrainé en même temps que les plus jeunes parce qu’il était devenu trop vieux pour répondre aux critères du gouvernement.

« Il en manque un », a rappelé Kalala à l’aéroport. « J’aimerais ça aussi qu’il soit là. »

À la suite d’un appel lancé dans Le Devoir lundi, le ministère de l’Immigration du Québec a fait savoir qu’il avait trouvé un recours possible pour l’accueillir en invoquant des motifs humanitaires. Kalala a officiellement envoyé une nouvelle demande au gouvernement mercredi à cette fin.

Alors qu’elle attendait avec les autres à l’aéroport, Andrée Juneau, se réjouissait de la venue prochaine de Jean-Patrice tout en éprouvant un mélange de tristesse et de colère. « Ça fait dix ans qu’on se heurte à des règlements et des lois qui faisaient toujours en sorte que ce n’était pas possible. […] Je suis triste parce que ces enfants-là, leur enfance leur a été volée. Ça, c’est irrécupérable. »

Quelques minutes après l’entrevue, on a fini par apercevoir au loin les deux petites silhouettes des adolescents. Quand elle a vu Kalala, la petite soeur a grimpé sur son dos, les yeux remplis de larmes. Le frère, un peu désorienté, suivait avec les bagages. « Merci beaucoup, merci », a répété Kalala en larmes, devant les journalistes qui étaient présents pour l’arrivée. Son frère et sa soeur, qui ne parlent ni français ni anglais, se collaient sur lui sans rien dire.

Les deux jeunes vivaient « dans une précarité assez avancée », selon Tity Dinkota, un ami de la famille qui les avait visités en 2012. « La petite était malade souvent, ils habitaient dans une sorte de cubicule avec de l’eau qui n’était pas nécessairement décontaminée. Ce n’était pas évident. »

Les bénévoles du SARQ étaient en pleurs, tout comme l’équipe de la députée fédérale Annick Papillon qui les a aidés elle aussi. Mme Juneau et son équipe avaient apporté des manteaux d’hiver pour les deux adolescents. On a aussi offert un ourson en peluche à la jeune fille. Lorsque son frère a entrepris les démarches pour la faire venir en 2005, elle avait six ans. Elle en a aujourd’hui 16.

11 commentaires
  • C.B. Boisvert - Inscrite 19 décembre 2014 03 h 17

    Vous égayez mon Noël

    Tellement heureuse pour Kalala et sa famille. Heureuse aussi de constater l'existence de ces bénévoles au bon coeur. Reconnaissante aux différents ministères et fonctionnaires qui ont participé.

    Vous égayez mon Noël.

    Pour la famille Kalala -----) xx xx xx
    :-)

  • michel lebel - Inscrit 19 décembre 2014 05 h 23

    Un beau Noël!

    Grandes félicitations à tous ceux qui ont permis que ce parrainage réussisse! Quel beau message de solidarité et d'amour pour Noël! Ne jamais désespérer de l'Homme!

    M.L.

  • Francois Parent - Inscrit 19 décembre 2014 06 h 06

    Jusqu'où sauverons-nous le monde ?

    Je suis empathique avec la douleur de ces gens mais est-ce vraiment une solution de vouloir sauver le monde ? Cela vient doré notre blouson, flatter notre égo, se donner bonne conscience mais... je crois que nous devrions s'attaquer à la source de ces problèmes en dimunuant l'écart entre les riches et les pauvres pour que tout le monde puisse vivre dans le pays de leur choix et non un choix guidé par l'économie. On se fait beaucoup plus d'amis à sauver le monde qu' à régler l'injustice financière sans quoi tout le monde resterait chez eux.

    • Mario K Lepage - Inscrit 19 décembre 2014 07 h 36

      Il est plus difficile de s'attaquer à l'injustice financière car les gouvernements et leurs armées protègent leurs acquis... Pour ce qui est de sauver le monde, ce n'est pas flatter son égo ou se donner bonne conscience que de tenter d'être bons avec ses semblables! Un sourire, une aumône, une main tendue, de l'écoute font parfois des miracles.

    • Richard Laroche - Inscrit 19 décembre 2014 09 h 10

      Je suis d'accord avec M. Parent. L'axiome de l'individualisme méthodologique complexe est nécessaire pour régler les problèmes à la racine.

      Tout ce que je vois, c'est des médias qui exploitent cette famille pour mousser une histoire de noël, pendant que des milliers d'enfents vivent dans la misère là bas. On ne parle jamais du vrai problème: le système financier et la politique internationale.

    • Raymond Carles - Inscrit 19 décembre 2014 11 h 04

      Et pourquoi ne pourrait-on pas faire les deux en même temps : lutter pour améliorer l’état du monde en général et garder la main tendue pour aider individuellement les plus mal pris ? Faut-il absolument prendre pour modèles ces personnes qui nous gouvernent et qui semblent incapables de « marcher et mâcher de la gomme en même temps » ?

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 19 décembre 2014 11 h 33

      Wow, ce sont de beaux messages de solidarité que je lis ici! Surtout, ne rien faire et déléguer tout ça à "l'axiome de l'individualisme méthodologique complexe".

      Joyeuses Fêtes tout de même, et n'hésitez pas à donner, même si ce n'est que pour "dorer votre blouson", il me parait boueux d'ici.

  • Mario K Lepage - Inscrit 19 décembre 2014 06 h 50

    Joyeux Noel

    Merci aux bénévoles de la SARQ et une bienvenue très spéciale au frère et à la soeur de Kalala! Vous faites tous mon Noel!

  • Renaud Blais - Inscrit 19 décembre 2014 10 h 08

    Libre circulation marchandises ET personnes

    Ne trouvez-vous pas que si nous faisions la promotion de la libre circulation des personnes autant que le font, les intéressés, de la libre circulation des capitaux et des marchandises, nous pourrions améliorer la qualité de vie MOYENNE des citoyen du monde ? Nous sommes beaucoup plus nombreux que les intéressés mentionnés précédemment.
    Renaud Blais
    Québec