Quand les radios font campagne

Sylvain Bouchard anime tous les matins en semaine l’émission Bouchard en parle au FM 93.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Sylvain Bouchard anime tous les matins en semaine l’émission Bouchard en parle au FM 93.

Distribution de drapeaux du Canada, bricolages anti-PQ… Cette fois encore, les vedettes de la radio de Québec ne s’embarrassent pas de soucis de neutralité en campagne électorale.

 

Mercredi matin au 93.3, l’animateur Sylvain Bouchard proposait à ses auditeurs de ramasser des drapeaux du Canada pour répliquer aux souverainistes. Il leur demandait aussi de l’appeler pour lui suggérer qui devrait jouer le rôle de « Capitaine Canada » dans l’éventualité d’un référendum. « Elle va utiliser les fonds publics pour mousser l’indépendance », disait-il en parlant de Pauline Marois. « Elle va provoquer des chicanes avec Ottawa, elle va tout faire pour mettre en place le panier à homards. »

 

À Radio X, l’animateur Denis Gravel proposait quant à lui, la semaine dernière, aux parents qui l’écoutent de faire un bricolage anti-péquiste avec leurs enfants. L’idée était de transformer la publicité péquiste imprimée au slogan « Déterminée » en « terminée ».

 

À NRJ le midi, Jeff Fillion n’est guère plus subtil sur ses préférences qu’il a affichées aussi sur Twitter le 13 mars. « Les gens doivent voter PLQ à Québec… même le nez bouché », écrivait-il. «… Il faut sacrifier la CAQ, sinon c’est la fin my friend ».

 

Équitable ou non ?

 

Malgré tout, les patrons des stations affirment être « équitables ». Le directeur de la programmation au FM 93, Pierre Martineau, dit s’assurer que « tous partis confondus », les invités auront « à peu près » le même temps pour s’exprimer. « Peut-être que le message qui est véhiculé peut apparaître aux auditeurs comme anti-quelque chose. Mais moi, je vais être capable de démontrer à n’importe quel moment en cours de campagne que je suis équitable envers tous les partis politiques. »

 

À Radio X, le patron Philippe Lefebvre abonde dans le même sens. « Soit dit en passant, on critique, mais on invite tout le temps les partis à venir se défendre », dit-il. Et de souligner que Pauline Marois a refusé de participer au débat organisé par les animateurs du Show du matin, contrairement à Philippe Couillard et François Legault. « L’équilibre, on offre aux partis la possibilité de le rétablir. On n’invite pas les partis pour les planter. »

 

Pierre Martineau ajoute qu’il faut distinguer sa salle de nouvelles du travail des animateurs. « Si j’ai un animateur qui trouve qu’un tel chef de parti, ça n’a pas de bon sens, il va le dire pis c’est correct. Ils sont payés pour ça. »

 

Chez NRJ, on commence à peine à se familiariser avec la « radio parlée ». Jeff Fillion n’est là que depuis quelques semaines et la réflexion est moins aboutie sur le sujet, concède le directeur Joël Rioux. Mais lui aussi se défend d’être inéquitable. Si on écoute juste l’émission du midi, on peut « peut-être » avoir l’impression qu’on a donné plus d’importance à l’un, dit-il, « mais il faut le voir sur 168 heures de programmation par semaine ».

 

La limite : les dépenses électorales

 

Interrogé là-dessus en début de campagne, le Directeur général des Élections (DGE) a été formel : ces façons de faire n’ont rien d’illégal puisqu’il ne s’agit pas de dépenses électorales. Or, le FM 93 s’est frotté à la limite légale cette semaine avec son projet de distribution de drapeaux du Canada.

 

Après avoir demandé l’avis du DGE mercredi soir, le patron Pierre Martineau s’est fait dire que ce serait considéré comme une dépense électorale puisque cela répondait aux trois critères : il y a dépense, elle survient pendant la campagne et elle favorise ou défavorise un joueur.

 

En ondes jeudi matin, l’animateur Sylvain Bouchard s’est mis en colère en ajustant son discours : désormais, il distribuerait ses drapeaux non pas pour répliquer au PQ, mais par fierté canadienne ou en hommage aux militaires. « Moi, si on m’interdit de donner un drapeau du Canada, j’en appelle au Canada au complet ! »

 

En après-midi jeudi, le DGE a donc accepté qu’ils le distribuent en ces termes. « Il faut juste que ça ne se fasse pas dans le contexte de la présente élection », a expliqué le porte-parole Denis Dion.

 

Dans ce contexte, qu’en est-il de leur influence ? Elle serait relative, selon les travaux de la sociologue Claire Durand de l’Université de Montréal. En 2012, la chercheuse avait publié une enquête sur le vote adéquiste aux élections de 2007 et les radios de Québec. Elle avait alors comparé les intentions de vote d’un groupe d’auditeurs avant les élections et leurs votes aux élections.

 

Selon elle, la radio parlée prêche plus « à des convertis » qu’elle influence réellement les choix politiques. Par contre, elle notait aussi que les auditeurs de radio parlée avaient moins tendance à changer d’avis que ceux qui écoutent les autres stations.

 

Des chercheurs américains cités dans l’étude (Yanovitzky et Capella) suggéraient quant à eux que les auditeurs de radio parlée aux États-Unis s’exposaient à ce type de radio dans le but de « s’armer d’arguments » pour défendre leurs positions.

 

CHOI, le FM 93 et NRJ sont respectivement première, troisième et quatrième sur le marché radio de Québec. À eux trois, ils comptent pour 46,7 % du marché. Interrogés sur leur influence, les patrons des radios sont partagés. Pierre Martineau trouve que c’est une « très bonne question », mais plaide que leur pouvoir est limité. À son avis, un animateur ne fera pas changer d’idée l’auditeur qui pense autrement. Philippe Lefebvre se porte lui aussi à la défense des auditeurs, mais nuance. « Nos auditeurs ont cette capacité d’analyse, quoi qu’on en pense, note-t-il. Mais c’est sûr que RadioX à Québec, ça demeure une référence, puis on est conscient de l’influence qu’on peut avoir. Ce serait mentir que de dire l’inverse. »

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