Il faut sauver le boisé Woodfield

Le secteur de Sillery est bordé par une série de grands terrains ayant appartenu pour la plupart à d’anciennes communautés religieuses, ce qui a permis de les préserver.
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir Le secteur de Sillery est bordé par une série de grands terrains ayant appartenu pour la plupart à d’anciennes communautés religieuses, ce qui a permis de les préserver.

L’opposition au projet immobilier Woodfield prend de l’ampleur, et ce, au-delà des frontières de la capitale. Des experts en foresterie de tout le Québec unissent leurs voix pour demander à la première ministre Pauline Marois d’intervenir dans ce dossier.

 

Dans une lettre à l’intention de Mme Marois, ils se disent « indignés » par la décision du gouvernement d’autoriser ce projet situé dans le secteur patrimonial de Sillery.

 

Le document obtenu par Le Devoir parle d’une « malencontreuse décision lourde de sens pour tous les Québécois ». Il a été signé par un collectif de 34 professeurs et chercheurs en foresterie des universités de partout au Québec (Laval, Montréal, McGill, Sherbrooke, l’UQAM, l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, à Rimouski, à Chicoutimi, en Outaouais, la TELUQ et Concordia).

 

Woodfield est un projet de 87 condominiums haut de gamme piloté par le promoteur Bilodeau immobilier. Il est situé sur l’une des bandes de terrain qui font face au fleuve dans l’arrondissement historique de Sillery.

 

Mais les chercheurs dénoncent surtout le fait qu’il nécessite la démolition d’au moins une partie du boisé qui se trouve entre des tours résidentielles et un vieux cimetière.

 

Ce boisé, disent-ils, abrite « une concentration extraordinaire de patrimoine arboricole formé de feuillus nobles centenaires et bicentenaires parmi les arbres urbains les plus anciens au Québec ».

 

Dans la capitale, la plupart des gens ignoraient jusqu’à tout récemment l’existence de ce petit boisé difficile d’accès qui n’est aucunement mis en valeur. Or, au dire de ces professeurs et chercheurs, ce dossier n’en est pas moins un enjeu national.


Conservation

 

Sillery est le premier site où le gouvernement applique sa nouvelle stratégie de « plans de conservation » pour les sites patrimoniaux (les anciens arrondissements historiques). Le Québec compte une douzaine de ces sites comme le mont Royal, le rocher Percé, l’île d’Orléans et le Vieux-Québec.

 

Dès lors, la décision prise pour Woodfield constitue un « dangereux précédent », écrivent les chercheurs. « Elle envoie le signal aux promoteurs que les sites protégés québécois comme les sites patrimoniaux sont au plus offrant si on y consacre les efforts nécessaires. »

 

Dans ce dossier, le ministère de la Culture s’est toujours défendu en disant que la majorité des arbres seraient sauvés ou déplacés. Le ministre de la Culture Maka Kotto a aussi fait valoir qu’il fallait respecter les droits des propriétaires qui avaient acquis ces terrains et obtenu des autorisations du ministère. Des sources ont également fait valoir que le ministère craignait d’éventuelles poursuites de la part du promoteur.

 

Or le collectif d’experts ne croit pas que la majorité des arbres survivront à l’exercice. « Ces arbres ne pourront en aucun cas être déplacés », avancent-ils.

 

« De par sa faible profondeur actuelle, tout rétrécissement du boisé entraînera une altération grave et définitive du paysage historique de l’endroit, en enclavant un des plus anciens cimetières-jardins du Québec. »

 

Les sociétés d’histoires mécontentes elles aussi

 

Le nom « Woodfield » tire son nom de la villa anglaise du même nom qui s’y trouvait au XIXe siècle. Mais les origines du site remontent au début du XVIIIe siècle puisque c’est à cet endroit que se trouvait la première grande résidence d’été des évêques sous le régime français.

 

Le secteur de Sillery est bordé d’une série de grands terrains ayant appartenu pour la plupart à d’anciennes communautés religieuses, ce qui a permis de les préserver. Or avec les années, ces communautés ont cherché à s’en départir, ce qui n’a pas manqué de créer des tensions entre défenseurs du patrimoine, promoteurs et milieux politiques.

 

Pendant la campagne électorale, le Parti québécois s’était engagé à s’attaquer au problème, ce qui a mené après l’élection à l’annonce d’une consultation publique. L’exercice a été mené l’an dernier par un groupe d’experts indépendants, le Conseil du patrimoine culturel.

 

Puis avant Noël, le ministre Kotto a annoncé qu’il entendait protéger une grande partie des terrains en question, mais que le projet Woodfield irait de l’avant moyennant quelques conditions.

 

Le Devoir révélait ensuite qu’une entente définitive avait été conclue pour Woodfield et que le projet était officiellement autorisé. Or deux semaines plus tard, on apprenait que le Conseil du patrimoine avait recommandé le rejet du projet au nom de la protection du boisé.

 

L’intervention des experts en foresterie s’ajoute à celle de la Fédération des sociétés d’histoire la semaine dernière. « Il nous paraît singulier que dans le dossier du boisé Woodfield, le ministre Kotto ait mis de côté son rôle de gardien des splendeurs du patrimoine québécois afin de ne pas nuire à un promoteur », écrivaient-ils le 28 janvier. Selon eux, la poursuite du projet envoie un « très mauvais signal » pour les autres sites classés du Québec.

 

« La consultation publique concernant le site patrimonial de Trois-Rivières qui débute ces jours-ci sera-t-elle un exercice futile ? demandaient-ils. Faudra-t-il une mobilisation nationale pour sauver ce site unique […] de tout développement sauvage, au profit d’intérêts privés ? »

10 commentaires
  • LAURENT PRADIES - Inscrit 6 février 2014 01 h 39

    Honte aux promoteurs !

    il y a des centaines d'hectares disponibles, d'entreprôts vides, de stationnements inutiles sur lesquels construire ....faut-il vraiment être animé par la passion de la destruction pour vouloir avec tant d'acharnement détruire ce boisé
    Qu'ont dans la tête ces apologistes de la laideur ?

    • Gilles Théberge - Abonné 6 février 2014 08 h 58

      Ce n'est pas dans la tête qu'il faut chercher. C'est dans les poches. Uniquement dans les poches.

      Preuve supplémentaire s'il en est le nom incroyable qu'ils donnent à leur projet qu'ils veulent faire dans un boisé patrimonial.

      Rien dans la tête c'est bien vrai.

    • François Dugal - Inscrit 6 février 2014 09 h 00

      Qu'ont dans la tête ces apologistes de la laideur?
      Le profit, monsieur Pradiès, le gros profit sale.

  • Aldo Miguel Paolinelli - Inscrit 6 février 2014 06 h 14

    Ministre de quoi ?

    Est-ce que M. Kotto est le ministre de la culture, des ressources naturelles ? Ou il est le nouveau ministre d'un nouveau ministère de la "Culture et du patrimoine de la propriété privé " qu'on ne connaissait pas jusqu'à maintenant ?

  • yannick Pouliot - Inscrit 6 février 2014 08 h 42

    La barbarie, petits pas par petits pas

    Quelle est cette époque qui a une poutre dans l'oeil?

    Pourquoi saboter ce grand corridor vert déjà existant que tant d'autres villes ré-implantent à grand frais et à douloureuses expropriations? Je trouve tellement provincial et veule cette façon de concevoir le développement tout azimut par coups de dérèglementations et dérogations répétées...je ne comprends pas pourquoi on ne forcerait pas les promoteurs à investir des lieux qui mériteraient d'être revalorisés plutôt que de saccager des joyaux. Pourquoi ne pas ajouter une plus-value à la ville en investissant ses maillons faibles plutôt que défaire ce qui est déjà à son meilleur?

    Il y a dans cette histoire une grande clarté qui se révèle. L'inculture galoppante et abrutissante de notre époque, entretenue par une élite agissante et pourvue, mine notre société au complet dans la possibilité de se concevoir elle même dans la voie la plus souhaitable. Beauté, justice, amour.
    L'argent s'est substitué en un ultime argument tyrannique qui ne souffre aucune réplique. Il y a toujours urgence en la demeure pour qui souhaite investir mais quand il s'agit de sauver des espèces menacées...

    Sait-on seulement que Québec est la ville que l'on connait par des décennies de vigilance, remontant même à la fin du XIXe siècle?

    Sommes-nous devenus à ce point une bande d'abrutis amnésiques et errant dans le relativisme systémique pour se complaire dans tant d'affligeantes laideurs esthétiques et culturelles?? Pour ma part, je vois un lien très cohérent entre notre abrutissement culturel et l'enlaidissement de nos paysages naturels et construits, c'est le symptôme de notre asservissement, une conséquence de notre désensibilisation, le souhait d'une dissolution sociale.

    Le carnage promis de ce magnifique boisé historique s'inscrit dans cet élan de désenchantement répété auquel on nous accusera de ne pas partager l'enthousiasme minable, vulgaire et aveugle.

    Yannick Pouliot

  • Georges Bachand - Inscrit 6 février 2014 08 h 59

    Le ministre du béton

    Après la première ministre qui a souvent été affublée du sobriquet de dame de béton **son annonce récente pour cette méga-cimenterie avec des centaines de millions $ du gouvernement n'aidant pas**, voilà maintenant qu'on a le ministre du béton. C'est à se demander qu'elle est devenue la vision de développement de ce gouvernement, sûrement pas le développement durable mais une vision arriérée du béton et de la construction tout azimut. Avec toutes les magouilles exposées quotidiennement à la Commission Charbonneau sur cette industrie, ne devrait-il pas y avoir une petite gêne? Malgré tout cela, l'industrie de la construction et ses barons privés et syndicaux continuent de mener le Québec au détriment des aspirations des Québécois. Même le ministre de la culture a sauté dans le club. Sommes-nous vraiment devenus une république de bananes?

  • Michel Bergeron - Abonné 6 février 2014 10 h 07

    des arbres: une grande richesse

    Il n'y a pas que les monuments et immeubles qui font la richesse d'un peuple. Les arbres, nos arbres, sont là pour témoigner de notre enracimenent et de notre attachement au pays. J'aime les arbres de ce cap: je leur ai rendu visite et salués maintes fois. Laissez-les donc en paix!

    Cécile Gagnon