Militaires en détresse?

« Les militaires ne sont pas seuls. Ils sont formés, il y a des séances de prévention du suicide, des séances d’information », affirme le capitaine Mathieu Dufour, porte-parole de la base de Valcartier.
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir « Les militaires ne sont pas seuls. Ils sont formés, il y a des séances de prévention du suicide, des séances d’information », affirme le capitaine Mathieu Dufour, porte-parole de la base de Valcartier.

Le caporal d’origine gaspésienne a été retrouvé mort lundi matin dans le sous-sol de sa maison près de la base. L’enquête de la police militaire est en cours, mais si la thèse du suicide se confirme, cela pourrait porter à quatre le nombre de militaires s’étant enlevés la vie au pays en une semaine. Les trois autres suicides présumés survenus depuis une semaine se sont produits en Ontario, au Manitoba et en Alberta.

 

M. Lelièvre habitait dans un petit quartier familial destiné aux militaires près de la base. Un carré constitué de maisons en rangée bordé par de grands conifères. « On est tous très tristes », a déclaré l’un de ses voisins immédiats, le caporal-chef Jean-François Crépault. « C’était un bon gars, on l’aimait tous, mes enfants l’aimaient. » Devant les maisons mardi soir, de jeunes enfants s’amusaient comme des fous dans la neige.

 

« On ne sait pas ce qui est arrivé, donc c’est difficile de se faire une idée. Est-ce que c’est un suicide ? Une mort accidentelle ? Un malaise ? » Chose certaine, le caporal Crépault croit que l’aide apportée aux militaires est amplement suffisante. Il l’a expérimenté lui-même depuis son retour d’Afghanistan il y a huit mois. « Au retour, on était très bien encadrés. Il y a une période de décompression, les travailleurs sociaux. J’ai même eu des rendez-vous jusqu’à il y a trois semaines. »

 

La dernière mission du caporal Lelièvre en Afghanistan remontait à 2011, mais il avait aussi servi deux fois en Bosnie-Herzégovine, d’abord de 2001 à 2002, puis à nouveau en 2004. Il s’était joint aux Forces canadiennes en juin 1985. Selon un autre voisin qui travaillait près de lui, il n’a pas manqué de soutien. « Les dernières années, ils ont fait de grands efforts pour donner des ressources par rapport à ça », a déclaré le militaire qui n’a pas voulu se nommer. « Donc c’est dur pour moi d’imaginer que Sylvain n’avait pas les ressources pour passer par-dessus ce qu’il y avait à passer, dit-il. La dernière fois que je l’ai vu, c’est vendredi passé et ça avait l’air de bien aller. »

 

Le porte-parole de la base souligne d’ailleurs qu’on en fait beaucoup et que l’armée n’est plus l’organisation « macho » qu’on imagine. « Les militaires ne sont pas seuls. Ils sont formés, il y a des séances de prévention du suicide, des séances d’information, insiste le capitaine Mathieu Dufour. Ce n’est pas l’ancienne armée où les militaires ne parlaient de rien, une culture de machos, ce n’est plus ça. »

 

Les statistiques officielles de la Défense nationale ne font pas état d’une aggravation de la situation. Au contraire, celle-ci semble plutôt stable. Il y a eu 13 suicides l’an dernier et on recense en moyenne 12 suicides par an depuis 1995.

 

Le suicide, nous apprend la Défense nationale, est essentiellement une affaire d’hommes. Par exemple, aucune soldate ne s’est suicidée entre 1995 et 2002. Sur les 210 suicides recensés depuis 1995, 11 sont attribuables à des femmes.

 

Le stress post-traumatique, une bombe à retardement

 

Toutefois, le syndrome de stress post-traumatique peut prendre des années à se manifester et les cas risquent d’augmenter, selon le psychiatre Édouard Auger. Le Dr Auger traite des anciens combattants à la clinique de traitement des traumatismes liés au stress opérationnel à Québec. Il souligne que les missions en Afghanistan étaient « extrêmement difficiles ». « Ce n’est pas trois personnes qui y sont allées, c’est 2500 personnes, et on s’attend à 25 % de problèmes de santé mentale. Ça veut dire un sur quatre, ça commence à faire du monde ! »

 

Affiliée au CHUQ, la clinique qu’il dirige accueille environ 15 nouveaux patients par mois. « Les gens reviennent de mission, ça ne va pas si mal. Ils se libèrent de l’armée, puis après, ils viennent consulter. [Pour eux], c’est correct de consulter parce qu’ils ne sont plus militaires. »

 

Le Dr Auger reconnaît que l’armée a « beaucoup » évolué, mais il estime que la mentalité militaire résiste toujours aux appels à l’aide. « Le militaire est entraîné à endurer ses blessures », dit-il. « Ça prend beaucoup », ne serait-ce que pour qu’il affiche qu’il a « besoin d’aide ». De plus, « c’est sûr que ça va avoir une répercussion sur sa carrière parce que pour rester militaire, il faut qu’il soit “déployable”. »

 

Autre difficulté, le syndrome de stress post-traumatique est par définition une maladie du silence. « Dans la pathologie même du stress post-traumatique, on ne veut pas parler de ce qui nous est arrivé. […] C’est la maladie du souvenir. On ne veut pas parler de ça parce que ça suscite trop d’émotions, alors on ne va pas consulter, on attend au dernier moment et on utilise d’autres moyens comme l’alcool, la drogue… »

 

L’opposition réclame plus d’aide

 

Le sénateur libéral et général à la retraite Roméo Dallaire s’attend lui aussi à voir le nombre de cas augmenter. Étant donné que les Forces canadiennes s’impliquent davantage dans des missions de guerre depuis 20 ans, les séquelles ne peuvent qu’être plus profondes. Un de ses collègues, raconte-t-il, s’est tué 15 ans après son déploiement. « Il va en avoir. On n’est plus les forces armées de temps de paix, avec les Casques bleus du bon vieux temps de la guerre froide. »

 

Sans doute le plus célèbre des militaires canadiens atteints du syndrome de stress post-traumatique, le général Dallaire a percuté une barrière de circulation sur la colline parlementaire à Ottawa mardi après s’être assoupi au volant. Il a par la suite expliqué que la nouvelle des trois présumés suicides de militaires et l’approche du 20e anniversaire du génocide rwandais l’avaient affligé d’insomnie que même sa médication n’a pas réussi à vaincre.

 

En point de presse, mercredi, le chef du Parti libéral Justin Trudeau a déploré que les vétérans ne bénéficient pas de toute l’aide financière et psychologique dont ils auraient besoin à leur retour au pays. « On pousse depuis longtemps pour que le gouvernement traite avec un peu plus de compassion et d’appui nos vétérans », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il fallait offrir davantage de services en santé mentale pour les anciens soldats et leurs proches.

 

Le chef de l’opposition néodémocrate, Thomas Mulcair, s’est montré plus incisif. « Les conservateurs aiment bien poser avec nos militaires, mais il faut qu’ils commencent à poser des gestes pour protéger nos militaires. Les conservateurs sont en train de fermer neuf bureaux régionaux qui donnent des services à nos militaires. C’est une contradiction flagrante », a affirmé M. Mulcair aux Communes. Le chef du NPD a par ailleurs invité le ministère de la Défense nationale à embaucher rapidement davantage de psychologues et de psychiatres, en plus de revenir sur la décision de fermer les bureaux de services aux anciens combattants, une demande qu’il a par la suite adressée directement au premier ministre en Chambre.

 

Stephen Harper a toutefois répliqué que, même si les bureaux avaient fermé les services, eux, étaient toujours disponibles et que c’était « la responsabilité de chacun d’entre nous d’encourager ceux qui ont besoin d’aide d’aller la chercher ». Rob Nicholson, le ministre de la Défense nationale, a quant à lui invité « ceux qui traversent une crise » à aller chercher de l’aide. « La Défense nationale a une ligne sans frais confidentielle pour conseiller et référer », a-t-il dit.

 

Avec La Presse canadienne

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