De l’importance de réinventer la banlieue

«De plus en plus, les banlieues sont perçues comme des lieux où les choix sont limités », dit l’urbaniste Brent Toderian.
Photo: - Le Devoir «De plus en plus, les banlieues sont perçues comme des lieux où les choix sont limités », dit l’urbaniste Brent Toderian.

Québec — Pour l’urbaniste Brent Toderian, la densification ne vise pas à servir les promoteurs, mais bien les résidants des banlieues eux-mêmes. L’ex-patron de l’urbanisme à Vancouver y voit même une façon de rapprocher les familles et briser l’isolement des personnes âgées.


M. Toderian ne mâche pas ses mots : encore aujourd’hui, trop de banlieues sont construites de façon « stupide ». Surtout, on n’a plus le choix de s’attarder à ce problème, car le Canada est devenu un « pays de banlieues ».


Le président du Conseil de l’urbanisme canadien sera à Longueuil jeudi et à Québec vendredi pour présenter des conférences sur le sujet. Il est l’invité de l’organisme Vivre en ville et des communautés métropolitaines de Montréal et de Québec.


Son diagnostic est similaire à ce qu’on entend chez les décideurs d’ici : lutte contre l’étalement urbain, actions pour favoriser le vélo et la marche, développement résidentiel axé sur les carrefours de transport en commun, etc.


Or, son discours pousse la réflexion un peu plus loin. Comment appliquer ces beaux principes ? Comment vendre son corollaire, la densification ? La question se pose, car la densification, de même que l’objectif de rendre les quartiers plus compacts, est loin d’avoir la cote partout.


À Québec, le maire Régis Labeaume et son équipe l’ont défendue avec enthousiasme avant de se buter à des résistances locales. Dans l’ancienne ville de Sainte-Foy, les propriétaires des maisons aux abords du boulevard Laurier n’aiment guère qu’on parle d’autoriser plus de construction en hauteur près de chez eux.


Selon Toderian, Québec n’est pas la seule. De Calgary à Kitchener en passant par Regina, le débat est tendu un peu partout. « Les projets sont freinés par la résistance locale et le manque de détermination politique, dit-il. Les politiciens savent que c’est ce qu’ils veulent, mais quand la controverse apparaît, ils abandonnent. Je crois que c’est pour cette raison que j’ai été invité. »


Maisons de ruelles


Aujourd’hui à son compte, Toderian dirige depuis l’an dernier la firme Toderian Urban Works et passe de toute évidence beaucoup de temps sur Twitter et dans des conférences. Il agit aussi comme conseiller pour les villes de Sydney, Helsinki, Regina et London (Ontario).


Son expérience de six ans à la ville de Vancouver (et autant à Calgary auparavant) l’a convaincu qu’il fallait aller au bout des projets de densification en banlieue. « À Vancouver, nous avons placé le terme “densification” [“density” en anglais] en “une” des journaux. Nous en avons parlé pendant deux ans, dit-il. On a montré que bien faite, elle pouvait nous permettre de réaliser plusieurs objectifs. »


Notamment sur le plan intergénérationnel. Il donne l’exemple de maisonnettes pour retraités situées à l’arrière des terrains de leurs enfants, des logements aménagés au-dessus des garages pour les jeunes qui vieillissent, des logements inclus dans la résidence principale avec porte séparée, etc.


Vancouver a notamment eu beaucoup de succès avec son programme de « maisons de ruelles ». Au Québec, les ruelles sont plutôt l’apanage des quartiers centraux déjà densément peuplés, mais Toderian explique qu’on en trouve partout dans les villes du Canada anglais et aussi en banlieue.


La Ville a donc offert aux gens la possibilité de construire une maison derrière chez eux avec une entrée donnant sur la ruelle arrière. À ce jour, 800 propriétaires ont participé au programme. « Les gens ont adoré parce que ça ne venait pas des promoteurs, mais des résidants ordinaires, qui avaient besoin de plus de flexibilité. »


Il précise que « ce sont des unités locatives » et que la Ville n’a pas permis qu’elles soient vendues séparément. « Ça permettait aux gens de payer leur hypothèque plus vite. Ils peuvent y installer leurs enfants qui n’ont pas les moyens de vivre à proximité. Quand ils vieillissent, ils peuvent s’y installer et céder la maison principale à leurs enfants. Il y a plein d’options. »


Bien sûr, dit-il, il ne s’agit pas de calquer un modèle, mais plutôt de développer des solutions adaptées. Brent Toderian décrit ce genre d’intervention comme de la « densification douce », « invisible » ou « cachée ».


Il y voit en outre une façon de rendre les communautés plus mixtes. « Pendant les années 1990, on faisait des projets résidentiels exclusivement pour retraités. C’était une mauvaise idée, parce que les retraités ne veulent pas vivre dans des communautés de retraités. Ils veulent être proches de leurs familles tout en gardant une certaine autonomie. Ils veulent pouvoir se déplacer à pied. »

 

Construire les banlieues autrement


Interrogé sur les réticences de beaucoup de promoteurs par rapport aux projets atypiques, il rétorque que Vancouver a surmonté le problème. « Les nouvelles formes créent de nouvelles opportunités pour de nouveaux joueurs, avance-t-il. À Vancouver, deux compagnies sont nées en faisant des maisons de ruelles. »


En plus de réaménager les vieilles banlieues, Brent Toderian insiste sur l’importance de construire les nouvelles banlieues autrement. Il répète qu’il n’a rien contre les banlieues en tant que telles, mais plutôt contre celles qu’on a conçues de façon « stupide ». Celles-là ont « un coût élevé sur la qualité de vie et les changements climatiques », martèle-t-il. « Actuellement, l’étalement urbain se poursuit à cause du momentum. C’est lié à la politique et aux types de prêts qu’offrent les banques. »


Or, les banlieues traditionnelles ne sont plus l’eldorado qu’elles ont déjà incarné. « À l’origine, on les vendait comme des symboles de liberté. Mais de plus en plus, elles sont perçues comme des lieux où les choix sont limités. »

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6 commentaires
  • Claude Bélanger - Abonné 16 mai 2013 06 h 59

    Les banlieues comme potentiel d'aménagements à vevir.

    Bravo pour cet article qui est très intéressant. Il faut en effet voir les banlieues comme un potentiel d'aménagement pour le futur. Ces idées de densification des banlieues sont présentes depuis plusieurs années dans le monde de la recherche en urbanisme, mais on sent que cela ne pourra arriver que lorsque le marché de l'immobilier y trouvera son avantage. D'ici ce temps-là les urbanistes et les architectes doivent étudier la question et explorer les avenues possibles.

  • Bernard Terreault - Abonné 16 mai 2013 08 h 08

    Plus facile à Vancouver

    Vancouver est peuplée en grande proportion d'immigrants asiatiques qui proviennent de villes comme Hong-Kong qui sont encore bien plus densément peuplées. Quand on arrive d'un logement de 35 m2 (350 pieds carrés) au 22ième étage, vivre dans 70 m2 au 2ième d'une maison en rangée c'est le grand espace. De plus, chez ces communautés asiatiques on a l'habitude de garder ensemble les générations, les grand-parents gardant les enfants pendant que leurs parents travaillent, et plus tard les gens de 50 ans s'occupant de leurs vieux. Alors que chez nous, les générations successives ont tendance à s'éloigner l'une de l'autre (les jeunes le plus loin possible en banlieue, les retraités en Floride ou en condo près des soins de santé).

  • Sylvain Auclair - Abonné 16 mai 2013 08 h 15

    Densification et gratte-ciel

    À Québec, la densification passait, semble-t-il, par des édifices en hauteur de 15 ou 25 étages. Est-ce vraiment utile à un quartier en santé et dense? Je ne crois pas. Le quartier le plus dense du Canada, cest le Plateau Mont-Royal, et, à part le Dauphin, près du parc Lafontaine, les édifices ont trois étages.

    • Bernard Terreault - Abonné 16 mai 2013 09 h 04

      Bien dit. Pour moi, les quartiers idéaux, ce sont ceux du type de Ahuntsic, Rosemont, Lachine, le Vieux-Longueuil, même certains coins de Laval comme Pont-Viau. Ni gratte-ciels, ni Dix-30.

    • Jean Richard - Abonné 16 mai 2013 09 h 54

      Il y a preneurs pour les édifices en hauteur. À Montréal, les condos dans ces édifices se vendent très bien quand ils ont été bien entretenus. Ils offrent plusieurs avantages, en commençant par un stationnement souterrain – les gens n'ont pas encore renoncé à la voiture, à moins de ne jamais vouloir sortir de la ville – une administration dite professionnelle (on évite les petites chicanes des administrations bénévoles des petits ensembles) et même dans certains cas, des petits commerces au rez-de-chaussée. Enfin, dans la plupart des cas, les grands édifices sont généralement mieux insonorisés que les petits, construits en bois, et dans lesquels on entend son voisin échapper son crayon par terre.

      Par ailleurs, il faut se méfier de la fausse densification. Le Plateau, Rosemont-Petite-Patrie ou Villeray nous en offrent des exemples. Bien des triplex dans lesquels on trouvait des logements sans artifices, habités par des familles, ont été en logements luxueux, avec de grands logements aux étages supérieurs, grands logements souvent habités par des couples sans enfants, ou même des célibataires fortunés. On a souvent remplacé quatre familles par deux personnes ou même une seule, la mode (stupide) des grands logements avec mezzanine (une erreur architecturale s'il en est une) aidant. Je ne serais pas étonné d'apprendre que la densité du Plateau a diminué de façon sensible de 1960 à 2013.

      Quinze étages, ce n'est pas un gratte-ciel. Quand leurs abords sont bien aménagés, les édifices à logement de 15 étages peuvent être aussi conviviaux et souvent préférables aux traditionnels triplex.

  • France Marcotte - Abonnée 16 mai 2013 11 h 21

    Les portes de l'enfer

    Ce qui est, dans les banlieues, aussi horrible que leur étalement vulgaire, c'est leur clinquant à l'entrée des grandes villes. Des corridors de réclames publicitaires qui hypothèquent déjà l'impression qu'on gardera de la ville que l'on cherche à atteindre. Elles gâchent la visite.

    Derrière ces corridors, on sait bien qu'Elvis Gratton se prélasse dans sa piscine hors terre sur son 50 000pi2, mais cette vulgarité des réclames est un assaut qui écoeure vraiment.

    Il doit sûrement y avoir des façons plus conviales d'accueillir les visiteurs ou de rentrer chez soi après un voyage.

    On souligne avec un peu trop d'insistance qu'on arrive dans le royaume d'un dieu argent, cruel et sanguinaire.

    Où sont les allées bucoliques qui menaient doucement vers le centre des villes?