Réinventer la ville - L'ardue traversée de la «pire intersection» de Québec

Situé à la sortie des ponts, le secteur autour du boulevard Laurier et de la route de l’Église est de plus en plus achalandé aux heures de pointe. En plus des centres commerciaux et des hôtels, on y retrouve un hôpital, des sièges sociaux et de nombreux édifices gouvernementaux. Pour le piéton, l’endroit est un cauchemar.<br />
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Situé à la sortie des ponts, le secteur autour du boulevard Laurier et de la route de l’Église est de plus en plus achalandé aux heures de pointe. En plus des centres commerciaux et des hôtels, on y retrouve un hôpital, des sièges sociaux et de nombreux édifices gouvernementaux. Pour le piéton, l’endroit est un cauchemar.

Québec — On a beau nous répéter qu'il faut marcher pour se tenir en forme et échapper au spectre de l'obésité, ce n'est pas si facile. En témoigne une petite excursion à Québec où l'on fait souvent la vie dure aux piétons. Trottoirs étroits, avarice du «bonhomme piéton», la marche est une activité... qui ne «marche» pas toujours très bien.

Vingt-six secondes. C'est le temps qu'on nous donne pour traverser les huit voies du boulevard Laurier à l'angle de la route de l'Église, avenue rendue célèbre pour l'immense Hôtel de Ville dont feue Andrée Boucher avait forcé la construction.

À moins de faire un peu de marche rapide, difficile de traverser le boulevard en si peu de temps. Et une fois à destination, on doit composer avec des trottoirs bien étroits que les voitures frôlent de près. «Pour les personnes âgées, c'est impossible», remarque Marie Demers, auteure du livre Pour une ville qui marche, paru en 2008.

«Il n'y a peut-être pas tant d'accidents que ça ici, mais il y a assurément beaucoup de stress et de désagrément. [...] Les automobiles se comportent comme si elles étaient encore sur l'autoroute alors qu'on est censé être dans un milieu urbain où les piétons se sentent protégés», poursuit cette épidémiologiste de formation.

La jaquette de son ouvrage montre des piétons qui marchent sur les toits des voitures. Or, lorsqu'on lui propose de mettre en scène une photo du même genre, et ce, sur le toit de la voiture du photographe (c'est qu'on est prêts à tout!), Mme Demers refuse, un peu mal à l'aise parce qu'elle ne veut pas passer pour une radicale ou un ayatollah anti-voiture. «Je ne suis pas contre les autos, j'aime conduire.»

On optera donc pour une séance de photographie plus classique, à l'angle des deux artères susmentionnées, l'un des «pires» endroits de la ville, selon elle. Alors que nous testons pour la énième fois la traversée du boulevard sous l'objectif de l'appareil photo, un piéton en veston-cravate nous lance que c'est «la pire intersection de la ville» et que c'est «épouvantable». «Dites-le dans votre reportage!» Et pourtant, il n'y a rien là, on est en fin de matinée.

Désagréable et dangereux

Situé à la sortie des ponts, le secteur est de plus en plus achalandé aux heures de pointe. Cette année, la Ville a même dû intervenir pour empêcher les voitures de contourner le trafic en faisant de la vitesse dans les rues résidentielles avoisinantes. En plus des centres commerciaux et des hôtels, on y trouve un hôpital, des sièges sociaux et de nombreux édifices gouvernementaux. Pour un beau total de 30 000 emplois entre les ponts et l'université, observe Marie Demers.

Le secteur est si dynamique qu'on en parle de plus en plus comme du nouveau, voire du véritable centre-ville de Québec. Ces dernières années, on a vu s'y installer un paquet de restaurants et de cafés branchés où les banlieusards affluent les fins de semaine. Mais pour l'ambiance détendue, on repassera...

«C'est désagréable, dangereux, et en plus, ce n'est pas beau, dénonce Mme Demers. Quand on pense que c'est ce que voient les touristes quand ils arrivent!» Pour la chercheuse qui collabore à la nouvelle chaire en mobilité durable de l'École polytechnique, les solutions sont simples: donner plus de temps aux piétons pour traverser la rue et élargir les trottoirs. Tout près de notre illustre coin de rue, on peut d'ailleurs constater que les piétons ont dû marcher sur le gazon pour se faire une place.

«À Québec, c'est comme si les trottoirs étaient dans le chemin!» Certes, la capitale a accompli beaucoup ces dernières années pour améliorer la qualité de vie des piétons au centre-ville et dans des zones récréatives, comme la promenade Samuel-De Champlain et les berges de la rivière Saint-Charles, par exemple. Mais la réalité des travailleurs au quotidien est tout autre.

Pour changer la dynamique, Mme Demers suggère aussi qu'on crée des espaces publics avec des bancs au milieu des avenues, comme on l'a fait sur l'avenue Broadway en plein coeur de New York. Un modeste projet-pilote qui a connu un grand succès, d'après des résultats présentés en 2009 au colloque international Walk 21. «À New York, j'ai été frappée de constater à quel point les trottoirs étaient plus larges qu'ici.»

Ainsi, malgré son cachet européen, la ville de Québec est le paradis des automobiles, avec le record canadien du plus grand espace réservé aux automobiles par habitant. Et ce, loin devant des villes américaines et industrielles comme Pittsburgh. Le problème ne s'arrête donc pas aux limites des trottoirs.

«Le problème, c'est l'étalement urbain», note la chercheuse, qui ajoute qu'on devrait tout simplement empêcher de nouveaux développements dans la couronne de la ville. Un combat dans lequel le maire Régis Labeaume s'est d'ailleurs courageusement engagé ce printemps au nom de la protection des sources en eau potable.

Quant à son plan de mobilité durable, il prône, lui aussi, un aménagement du territoire moins hostile aux marcheurs et aux cyclistes. Si elle n'a pas encore pris le temps de l'étudier dans le détail, Mme Demers croit que, dans son esprit, c'est la direction à prendre. Mais elle craint que l'ampleur du projet et ses coûts (1,5 milliard) ne découragent la population. D'où son enthousiasme pour les projets-pilotes comme celui de l'avenue Broadway à New York.

Temps d'arrêt: la discussion sur le coin de la rue est interrompue par une dame qui demande qu'on l'aide à traverser. Elle sort de chez l'ophtalmologiste et les gouttes qu'on lui a mises dans les yeux l'empêchent de bien voir un «bonhomme piéton» décidément très avare de son temps...
14 commentaires
  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 14 août 2010 06 h 41

    a New York

    « j'ai été frappée de constater à quel point les trottoirs étaient plus larges qu'ici.»

    NY: 8 millions d'habitants
    Québec: 800,000

    A quand des passages suspendus? J'en verrais sur St-Jean, au-dessus de Dufferin

  • Marc Gendron - Abonné 14 août 2010 09 h 39

    Unsafe at anny speed

    À les voir, les automobilistes écraseraient sans sourciller un piéton au kilomètre pourvu qu'ils soient DANS LEUR DROIT. Plusieurs sont souvent si loin de la ligne de démarcation blanche qu'on sent la chaleur des moteurs.

    Tout ça au milieu d'une rangée interminable de boîtes à savon qui servent de sièges sociaux à des compagnies d'assurance. Une atrocité bruyante toute vouée à la consommation de moyenne gamme.

    Une autre atrocité dont la ville de Québec vient de terminer l'aménagement à coups de millions, si on tient compte de la réfection du pont Marie-de-l'Incarnation et boul. Hamel. Encore huit voies, déjà congestionnées aux heures de pointe. Au beau milieu quasiment des HLM cette fois, des résidences de personnes âgées et des pistes cyclables ou piétonnières.

  • Frange - Inscrite 14 août 2010 09 h 43

    Le Québec au complet ne respecte pas les piétons.

    Avez-vous déjà été piéton en Nouvelle-Écosse, en Ontario, en Colombie-Britannique, au Manitoba? J'ai vécu la scène suivante dans toutes ces provinces: Je suis sur le bord d'une route où il n'y a pas de passage piétonnier et j'attends que la voiture au loin ait passé devant moi. Bizarrement, elle s'arrête... Je m'inquiète un peu pour tout de suite constater que le conducteur s'est arrêté pour me permettre de traverser. Si une telle politesse s'applique sur une route de campagne, elle est la norme en ville, à toutes les intersections, petit bonhomme ou pas.
    Ici, partout au Québec, un conducteur qui aurait cette gentillesse sur une route de campagne risque de causer la mort du piéton parce que la voiture suivante le contournerait en lui faisant un doigt d'honneur et heurterait le piéton. En ville, les voitures nous collent aux mollets pour nous presser de traverser, petit bonhomme ou pas. Stressant... épuisant.

  • Gilbert Talbot - Abonné 14 août 2010 11 h 43

    Au Québec, la vie des piétons est en danger !

    J'ai vécu une année à Mexico, 20 millions d'habitants et de piétons. Chaque carrefour du type du boul. Laurier/de l'Église, est muni de passerelles pour piétons et il y en a des centaines de ce genre. Pour traverser à pieds la Place de la Concorde à Paris il y a un tunnel pour piétons.

    Au Québec, les piétons n'existent pas. Chez moi, à Chicoutimi, très peu d'automobilistes respectent les passages jaunes pour piétons. Il y a plusieurs passages dangereux du type du Boul. Laurier/ de l'Église : Saguenééens\Boul. Talbot, Université\Boul. Talbot, Boul. Tadoussac\Rousselle à Chicoutimi-nord. Les piétons doivent prendre pas plus de dix-neuf secondes pour traverser. Quand on est vieux, handicapés ou un peu distrait, on y arrive pas. On fait comme sur le boul. Laurier, on arrête au terre-plein au milieu des boulevards.
    L'an passé, lors d'une rencontre de quartier, nous avions proposé de rallonger le temps de traverse : on s'est fait dire par notre conseillère, Marina Larouche, l'héroïne de la route à quatre voies divisées dans le Parc faunique des Laurentides,: «Oubliez ça, ça coûterait trop cher!». Au Québec, une vie de piéton vaut moins que le prix d'une lumière de circulation!.

  • Liliane - Inscrite 14 août 2010 13 h 04

    une ville dont la qualité de vie est sauvegardée


    L'aménagement urbain doit être pensée en fonction des personnes et après en fonction de la circulation automobile. La priorité ce sont les gens qui y vivent et y travaillent ...
    Québec est-elle en train de voir sa qualité de vie diminuer au profit des affaires et d'infernales exigences qui les soutiennent ?...
    L'envers du bon sens est possible partout.
    Québec a cependant une réputation enviable à préserver.