Erreur de 45 000 votes

Pierre Bourque ne remet pas en question le résultat global du scrutin à Montréal, ce qui ne l’a pas empêché d’annoncer en conférence de presse, hier matin, son intention de réclamer un dépouillement judiciaire général.
Photo: Agence Reuters Pierre Bourque ne remet pas en question le résultat global du scrutin à Montréal, ce qui ne l’a pas empêché d’annoncer en conférence de presse, hier matin, son intention de réclamer un dépouillement judiciaire général.

Près de 45 000 votes ont été enregistrés à deux reprises, par erreur, à la suite du scrutin montréalais de dimanche. Résultat: après révision des données, le taux de participation a chuté de 39 à 35 % et deux candidats nommés gagnants il y a trois jours se retrouvent maintenant dans le camp des perdants. Compte tenu des nombreux ratés du vote électronique, le chef de Vision Montréal, Pierre Bourque, demandera un dépouillement judiciaire général des résultats.

Le recours au système de vote électronique continue de faire des vagues. En conférence de presse hier, la présidente d'élections de Montréal, Me Jacqueline Leduc, a dû expliquer l'écart de 44 862 voix entre les résultats officiels dévoilés hier et les résultats provisoires annoncés la veille.

Les problèmes de transmission des données par voie électronique, survenus après la fermeture des bureaux de scrutin dimanche soir, ont forcé le personnel du bureau de la présidente d'élections à téléphoner dans 75 bureaux de scrutin afin d'obtenir, verbalement, les résultats dans plusieurs districts. Or, lorsque les cartes mémoire des urnes de ces bureaux sont finalement parvenues au serveur central, on a omis d'effacer les données colligées manuellement. Cette erreur a fait en sorte que près de 45 000 votes ont été compilés deux fois.

La révision des données a eu un effet direct sur les résultats pour deux postes de conseiller. Nicolas Tétrault, de l'Union des citoyens de l'île de Montréal (UCIM), qui l'avait emporté par 12 voix contre Richer Dompierre, de Vision Montréal (VM), dans le district de Louis-Riel, a appris hier qu'il avait finalement perdu par 50 voix.

La conseillère de Projet Montréal dans le district de DeLorimier, Émilie Thuillier, a subi le même sort. L'écart de 12 voix en sa faveur devant Josée Duplessis, de l'UCIM, s'est transformé en défaite par 11 votes de majorité pour son adversaire.

À la mairie de Montréal, la majorité du maire sortant a fondu de 9154 voix en faveur de Pierre Bourque. Gérald Tremblay a donc recueilli 53,69 % des voix contre 36,37 % pour son adversaire. Quant au taux de participation, déjà peu élevé, il est passé de 39,13 % à 35,1 %. Malgré le cafouillage survenu lors de la transmission de données dimanche soir, Me Leduc estime qu'on ne devrait pas remettre en doute la validité des résultats du scrutin: «Je ne pense pas que ç'en ait affecté la qualité et je ne pense pas non plus que ça ait affecté l'exercice du droit démocratique.»

Le choix du vote électronique ne fut pas une erreur, a-t-elle affirmé: «La technique est éprouvée.» Et elle n'hésiterait pas à y recourir de nouveau, mais, cette fois, dit-elle, elle s'assurerait que la transmission des données se fasse efficacement. Le mode électronique a été utilisé avec succès lors du scrutin de 2001 et des élections partielles tenues en 2003 et en 2004 ainsi qu'à l'occasion des registres pour les référendums l'an dernier, a-t-elle rappelé.

L'incapacité du fournisseur, la firme PG Élections, à assurer la transmission rapide des résultats pourrait lui valoir une poursuite, a laissé entendre Me Leduc. «Nous analysons présentement notre contrat», a-t-elle indiqué.

Précisons que l'offre de services comprise dans son contrat de PG Élections stipulait ceci: «La méthodologie et l'infrastructure de gestion de l'information proposées par PG Élections permettent un accès facile et direct aux données du scrutin en temps réel. De multiples statistiques et tableaux expressifs sont disponibles sur demande, via Internet, et permettent un accès à distance à l'information constamment à jour pour un nombre illimité d'usagers autorisés.»

Or, faut-il le rappeler, les résultats ont été dévoilés au compte-gouttes tout au long de la soirée de dimanche, à tel point qu'il a fallu attendre à 3h45 dans la nuit pour obtenir des résultats complets. Le contrat, d'une valeur de près de 2,9 millions de dollars, avait été accordé par la présidente d'élections à la suite d'un appel d'offres. Seule la firme PG Élections y avait répondu.

Dépouillement judiciaire

Pierre Bourque estime que les anomalies survenues lors du scrutin de dimanche soulèvent de sérieux doutes quant à la fiabilité de PG Élections. En conférence de presse hier matin, il a indiqué son intention de réclamer de la ministre des Affaires municipales, Nathalie Normandeau, un dépouillement judiciaire général. Mais lors d'une conversation téléphonique en début d'après-midi, celle-ci lui a indiqué qu'il ne s'adressait pas à la bonne personne et qu'il lui faudrait déposer une requête devant un juge de la Cour supérieure. Ce qu'il fera, a-t-il par la suite confirmé.

Pierre Bourque assure qu'il ne remet pas en question le résultat global du scrutin. Il reconnaît sa défaite face à Gérald Tremblay, l'écart de plus de 60 000 votes étant trop grand entre les deux adversaires, a-t-il expliqué. C'est par principe qu'il réclame un dépouillement judiciaire, a-t-il dit, avant d'énumérer les situations irrégulières qui ont été portées à son attention par plusieurs témoins dans les différents bureaux de scrutin.

Du côté de l'UCIM, on s'est dit satisfait des explications fournies par la présidente d'élections. «Il y a eu des ratés, mais ils ne sont pas assez sérieux ni pour remettre en question les résultats ni pour demander un dépouillement judiciaire général», a soutenu Frank Zampino, président du comité exécutif de la Ville. Des dépouillements judiciaires pourraient toutefois être réclamés dans le cas de luttes serrées dans certains districts et à la mairie de plusieurs arrondissements, a-t-il ajouté.

Le candidat Nicolas Tétrault, qui, jusqu'à hier, croyait avoir battu son adversaire dans le district de Louis-Riel, digérait mal le revirement de situation. «Je suis extrêmement déçu», a-t-il indiqué. Compte tenu des pannes de réseau, des sympathisants ont renoncé à voter après s'être présentés, à deux reprises, à leur bureau de scrutin, a-t-il relaté. «J'ai perdu à cause de la technologie!», s'est indigné M. Tétrault, qui entend bien exiger un dépouillement judiciaire.

De son côté, la ministre des Affaires municipales s'est dite rassurée par les propos de la présidente d'élections, mais elle a affirmé qu'elle allait «procéder, avec les municipalités, à une évaluation très sérieuse, très exhaustive des performances des différentes technologies» qui ont été utilisées. Selon elle, les entreprises à qui l'on a donné en sous-traitance le mode de votation devront «rendre des comptes».

À Québec

Le président d'élections de la Ville de Québec, René Damphousse, s'est dit «très déçu de la tournure des événements». Il est même possible qu'il poursuive le sous-contractant, PG Élections, devant les tribunaux. Ce dernier «avait pourtant donné toutes les assurances», a-t-il dit.

M Damphousse était en pleine vérification des résultats hier quand Le Devoir lui a parlé. Il s'affairait avec sept employés du service du greffe à «réadditionner» chacun des votes apparaissant sur les listes imprimées à partir des terminaux. Cette procédure normale, prévue par la loi, sera terminée aujourd'hui en après-midi.

Jusqu'à ce moment, il aura été impossible d'obtenir les résultats complets à Québec. Le site Internet de PG Élections indiquait toujours, hier en soirée, que 469 terminaux sur 497 avaient été dépouillés: «Je ne sais pas pourquoi, je vais demander ce qui est arrivé avec ça», a répondu M. Damphousse en formulant l'hypothèse que, parmi ces 497 terminaux, certains étaient des terminaux de sauvegarde ne contenant aucun vote.

Des machines louées en Indiana

Thomas Gagnon, président de PG Élections, a été incapable d'expliquer cet écart au Devoir hier. Il soutient que c'est la première fois en 500 événements que des problèmes du genre se présentent. «Ça va être notre leçon», a-t-il dit, s'excusant auprès de la population pour les différents ratés. «Heureusement, les gens ont pu voter et aucun vote n'a été perdu», a-t-il dit.

Il a du reste reporté hier une partie de la responsabilité du chaos informatique de dimanche sur un de ses sous-traitants, MicroVote, de l'Indiana. C'est à cette entreprise américaine qu'il a loué les quelque 500 terminaux de vote qui ont servi à Québec. (Les urnes électroniques utilisées à Montréal avaient été louées à Toronto, à la firme DVS Corp., a indiqué M. Gagnon.)

Or plusieurs terminaux utilisés à Québec ont bloqué pendant la journée du vote dimanche, forçant le président d'élections à prolonger les heures d'ouverture des bureaux. «Je ne suis pas très, très content de ce [que les gens de Microvote] nous ont fourni. C'est sûr et certain qu'il va y avoir de fortes discussions avec eux», a-t-il indiqué. Selon lui, le vote électronique est là pour de bon: «On s'en va vers les nouvelles technologies de plus en plus.»

Par ailleurs, les problèmes informatiques n'ont pas épargné le site Internet du ministère des Affaires municipales puisque, dimanche soir, on y indiquait la victoire de Normand Laberge, candidat à la mairie de Mirabel, alors que, dans les faits, c'est Hubert Meilleur qui a été élu dans cette ville de la couronne nord.