Pas une, mais deux technopoles

La Ville de Montréal appuie deux projets de technopole des sciences de la vie, sans pour autant y voir un quelconque dédoublement. Pendant qu'une équipe de fonctionnaires du centre-ville travaille à développer une technopole autour du futur CHUM, l'Administration centrale évalue les possibilités d'en créer une autre à la gare de triage d'Outremont.

«Ce n'est pas incompatible. Le CHUM s'en va au centre-ville et il faudra forcément consolider les fonctions complémentaires. Et c'est un secret de Polichinelle que l'Université de Montréal souhaite étendre son campus dans la gare de triage d'Outremont. Le programme fonctionnel de l'université n'est pas arrêté, mais il y a un intérêt très clair de la part de Montréal», a affirmé au Devoir Stéphane Harbour, responsable de l'urbanisme au comité exécutif de Montréal et maire de l'arrondissement d'Outremont.

M. Harbour a confirmé que la Ville était en train d'évaluer les besoins d'infrastructures municipales pour l'aménagement de la gare. Dans le controversé dossier du CHUM, Montréal avait fait une estimation entre autres des routes, viaducs, aqueducs et égouts nécessaires pour le développement du secteur; il était question de centaines de millions de dollars.

D'ailleurs Montréal analyse également les aspects financiers du dossier. Des échanges informels ont même eu lieu avec les gouvernements fédéral et provincial. «Ce genre de dossier appelle un partenariat large. Une municipalité ne peut pas assumer seule le financement d'un tel projet de développement», a précisé M. Harbour.

Au cabinet du ministre fédéral Jean Lapierre, qui est également député d'Outremont, on se montre discret sur cette question, précisant qu'il n'y a aucune implication du gouvernement du Canada pour l'instant. Toutefois, l'attachée de presse du ministre, Irène Marcheterre, a rappelé que M. Lapierre souhaitait «un développement institutionnel plutôt que résidentiel dans la gare de triage».

À Québec, le cabinet de la ministre des Affaires municipales, Nathalie Normandeau, on mentionne que «ce projet ne fait pas partie du calendrier». De son côté, l'Université de Montréal (UdeM) a entrepris des analyses de sol, la gare de triage étant hautement polluée.

Malgré l'annonce gouvernementale en mars dernier d'implanter le CHUM là où s'élève l'actuel hôpital Saint-Luc, l'UdeM n'a pas abandonné son projet de prendre de l'expansion à la gare de triage d'Outremont. L'ancien recteur Robert Lacroix ne s'en était pas caché. Mais voilà, il ne s'agit pas seulement d'y construire des bâtiments avec des classes pour accueillir des étudiants, parce que l'institution est à l'étroit sur la montagne, mais d'y déménager des laboratoires de recherches connexes au secteur de la santé.

«On voudrait concentrer la recherche sèche au pavillon centrale et la recherche humide à Outremont. Mais ce ne serait pas nécessairement la faculté de médecine qui déménagerait. Le dossier est très différent de celui du CHUM; on va plus du côté des sciences, a précisé la porte-parole de l'UdeM, Sophie Langlois.

Sur le pourtour de la gare de triage, des promoteurs seraient désireux, tout comme c'était le cas si le CHUM avait atterri à Outremont, d'installer des industries du secteur de la santé. Pour évaluer quelles sont les possibilités de synergie entre un campus universitaire et de telles fonctions, un groupe de gens d'affaires et de représentants de l'UdeM s'est rendu récemment à San Diego, aux États-Unis. La visite organisée par Montréal international a permis de constater un modèle d'intégration «intéressant» de centres de recherches et d'un hôpital privé, la synergie étant une des meilleures pratiques scientifiques, a souligné Mme Langlois de l'UdeM.

Dans une lettre adressée à M. Harbour le premier juin, le maire de l'arrondissement Ville-Marie, Martin Lemay, s'inquiète toutefois de certaines contradictions dans le dossier. Ainsi, il rappelle que le maire Gérald Tremblay a appuyé l'idée d'une technopole de la santé et du savoir liée au CHUM. «Les mêmes décideurs appuieraient-ils aujourd'hui un investissement public majeur pour un nouveau campus de médecine si éloigné du futur CHUM?», questionne M. Lemay.

Ce dernier ajoute que le projet à la gare de triage contredit le plan d'urbanisme pour Outremont qui «préconise l'affectation résidentielle». Mais surtout, Martin Lemay souligne que les travaux en cours au centre-ville «pourraient conduire à recommander l'implantation d'un campus des sciences de la vie adjacent au CHUM dont le fer de lance pourrait être la faculté de médecine de l'Université de Montréal». M. Lemay réclame donc que la position de Montréal soit clarifiée afin d'éviter de faire échouer des projets de cette ampleur.

Mais pour Stéphane Harbour il n'y a pas là de concurrence ou même de détournement de technopole. «Comme responsable de l'urbanisme, je crois à un centre-ville fort, mais un développement de la gare de triage est hautement souhaitable», a-t-il soutenu.

L'immense terrain de la gare de triage appartient au Canadien Pacifique qui a toutefois accepté de le vendre à l'UdeM dans l'éventualité de voir s'y installer le CHUM. Le gouvernement a plutôt choisi le centre-ville, mais l'offre d'achat demeure valable jusqu'au printemps prochain.