Un bijou d’architecture contre un stationnement d’hôpital

L’hôtel de ville de Sept-Îles a été conçu par l’architecte Guy Desbarats, qui fut directeur de l’École d’architecture de l’Université de Montréal et a été le lauréat de plusieurs prix. 
Photo: Mario Dufour L’hôtel de ville de Sept-Îles a été conçu par l’architecte Guy Desbarats, qui fut directeur de l’École d’architecture de l’Université de Montréal et a été le lauréat de plusieurs prix. 

Le maire de Sept-Îles est prêt à raser l’hôtel de ville afin d’agrandir le stationnement de l’hôpital local. De l’avis de plusieurs experts, cet hôtel de ville constitue pourtant une œuvre exceptionnelle, signée par un architecte de renom : Guy Desbarats. Mais le maire, Réjean Porlier, tient en piètre estime cet édifice moderne dans lequel logent les officiers de sa municipalité depuis soixante ans.

L’hôtel de ville de Sept-Îles est considéré d’un intérêt patrimonial supérieur, selon un rapport commandé, au coût de 16 000 $, par la municipalité. Déposé ce printemps par la firme Patri-Arch, ce volumineux document a pourtant été tenu secret par la ville jusqu’au 14 décembre. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour faire connaître cette étude ? « On l’avait gardé un peu », admet le maire au Devoir. « Là, finalement, on a décidé : regarde, on est assez avancé de toute façon. On va la laisser aller publiquement. On ne peut pas la retenir non plus indûment trop longtemps. Puis, au retour des Fêtes, pas trop loin j’espère, on va avoir tout en main pour prendre la décision. »

Le maire ne cache pas que son idée est faite, même s’il répète vouloir consulter la population selon les règles. À son avis, l’hôtel de ville actuel ne mérite aucune attention particulière, ni pour son architecture, ni pour son caractère historique.

L’expertise commandée par la municipalité indique pourtant tout le contraire. Il y est affirmé, en toutes lettres, à la suite d’une longue analyse, qu’on se trouve sans conteste devant « l’un des plus importants immeubles patrimoniaux de Sept-Îles ». Le rapport souligne d’ailleurs que cette ville de la Côte-Nord « se démarque surtout par la qualité de son patrimoine bâti moderne ». Et il situe l’hôtel de ville au sommet de ce genre.

Un débat étouffé

Préoccupé par le mauvais sort qui risque d’être fait à cet édifice, le technicien en architecture Mario Dufour, un citoyen de la ville, s’insurge. Il est à son sens impensable que le Québec laisse disparaître une œuvre architecturale pareille. « Il est évident qu’on a affaire à un bâtiment exceptionnel, un symbole de l’architecture moderne. La décision de le détruire pour en construire un nouveau est pour ainsi dire prise, comme si c’était la moindre des choses ! » La municipalité « abuse », dit-il. « Comment se fait-il qu’on ait caché jusqu’à cette étude ! Le débat a été caché. Et je ne peux accepter ça. » D’autant que l’argumentation du maire dans ce dossier, à son avis, est « très faible ».

En entrevue, le maire n’en démord pas. Les citoyens, dit-il, n’ont pas d’intérêt pour ce bâtiment. « Il y a quelques personnes… Pour eux autres, ça a une valeur inestimable. Je suis un peu surpris parce que M. Dufour a quand même une formation en architecture. » Or, cette formation devrait conduire Mario Dufour, estime le maire, à comprendre qu’un nouvel hôtel de ville, tel qu’il l’envisage, aurait « un meilleur positionnement, une meilleure visibilité, une meilleure valeur ». Le maire jouit-il pour sa part d’une formation en architecture ? « Non, mais je travaille régulièrement avec les gens de l’urbanisme à la ville ». Syndicaliste, à l’emploi d’Hydro-Québec pendant trente ans, Réjean Porlier est maire depuis 2013. Il a fait paraître, cette année-là, au sujet de la société d’État, un livre intitulé Pilleurs d’héritage.

Hôtel de ville mal aimé

L’architecte Phyllis Lambert, fondatrice du Centre canadien d’architecture, ne s’est pas fait prier pour donner son avis. « Détruire un bâtiment de valeur tel que l’hôtel de ville de Sept-Îles — un bien culturel et un bâtiment public symbole essentiel — enlève une marque si pertinente de l’histoire de la ville. La volonté d’y implanter un stationnement à sa place est un acte de vandalisme qui va à l’encontre de tout concept social, culturel et urbain », écrit-elle.

L’architecte du lieu, Guy Desbarats, fut directeur de l’École d’architecture de l’Université de Montréal et lauréat de plusieurs prix. Phyllis Lambert observe que l’expression architecturale d’ARCOP, la firme à l’origine des dessins de l’hôtel de ville, est majeure. Elle donne « du caractère au paysage urbain canadien ». De 1956 à 1962, rappelle cette sommité de l’histoire de l’architecture, la firme ARCOP a participé à d’importantes réalisations, dont la place Ville-Marie, la Place des Arts et la Place Bonaventure à Montréal. ARCOP a aussi dessiné le Centre des arts de la Confédération à Charlottetown et, à Ottawa, le Centre national des arts. « Ces grandes œuvres sont des figures irremplaçables dans leur ville, comme l’est l’hôtel de ville de Sept-Îles depuis 1960 », indique Phyllis Lambert.

Le maire de Sept-Îles ne bronche pas. « L’hôtel de ville à Sept-Îles, ce n’est pas l’hôtel de ville à Québec, même si c’est marqué qu’il y a une valeur patrimoniale. […] Moi, je vais vous dire qu’il y a jamais eu personne qui est arrêté ici pour venir me voir pour visiter l’hôtel de ville. » D’autre part, ajoute-t-il, « beaucoup de gens, chez nous, nous disent “à fait dur”. Pis à fait pas juste dur parce qu’elle n’a pas été rénovée… »

Le maire ne cache pas que, pour des raisons financières, son idée est arrêtée. Il estime qu’il coûterait 10 millions de dollars pour restaurer le bâtiment actuel. Sans documenter cette évaluation, il évoque l’amiante et les coûts importants qu’il y aurait pour « remettre du patrimoine » dans cet édifice. Avec 10 millions de rénovations, avance-t-il, « l’aspect patrimonial n’est pas inclus là-dedans ». Selon lui, pour redonner l’aspect patrimonial original, « avec le marbre pis avec ces choses-là qu’il y avait à l’époque », il faudrait « en rajouter ». Fin 2019, le maire indiquait plutôt qu’une rénovation coûterait 7 millions.

Cette rénovation, plaide le maire, ne serait pas, de toute façon, à la hauteur des besoins de Sept-Îles. Le nouvel édifice auquel il songe coûterait autour de 16 millions, dit-il au Devoir.

Moi, je vais vous dire qu’il y a jamais eu personne qui est arrêté ici pour venir me voir pour visiter l’hôtel de ville.

 

Est-ce que la volonté de l’État de bonifier les services de l’hôpital de Sept-Îles pourrait conduire à la destruction d’un bien culturel important ? En tout cas, une destruction en faveur du centre hospitalier est en discussion, confirme le maire. Le maire répète être en discussion avec le CISSS Côte-Nord pour l’acquisition de l’hôtel de ville. Dans la perspective de cette cession prochaine, la municipalité a même fait le choix d’investir au minimum dans l’entretien de son hôtel de ville, tel que le rapporte l’hebdomadaire local, Le Nord-Côtier.

De l’avis de la firme Patri-Arch, « l’hôtel de ville de Sept-Îles possède suffisamment d’intérêt patrimonial pour obtenir le statut d’immeuble patrimonial cité ». Or, le maire Porlier ne retient pas cette recommandation.

Sept-Îles a-t-elle déjà cité d’autres bâtiments pour contribuer à en assurer la protection ? « Pas à ma connaissance », répond le maire au Devoir. « D’abord, Sept-Îles, c’est pas une ville si vieille non plus. On n’a pas les bâtiments de Trois-Rivières, de Québec, des endroits où est-ce qu’on a des bâtiments qui ont traversé les années longtemps, pis qui ont quelque chose que tu vas t’arrêter devant en disant “wow, il y a quelque chose de beau là”. »

Le ministère de la Culture et des Communications a proposé aux municipalités de prendre en main leur patrimoine en les aidant financièrement. La ville de Sept-Îles n’a pas cru bon de donner suite à cette proposition. Le maire s’explique : « Le ministère de la Culture a offert à la MRC — pas à la ville, mais à la MRC — d’essayer d’embarquer dans un programme pour essayer de faire l’évaluation de tout ça. » Pourquoi avoir refusé de participer à un exercice d’évaluation du patrimoine de sa ville ? « On a dit, ben, qu’on le réévaluera plus tard. »

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15 commentaires
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 18 décembre 2020 01 h 53

    En lire le maire de Sept-Ïles...

    Je ne peux que penser:en voilà un qui marche à côté de ses godasses!

    • Brigitte Garneau - Abonnée 18 décembre 2020 09 h 29

      "En voilà un qui marche à côté de ses godasses!" Il ne peut pas marcher à côté puisqu'il n'en a pas!!

  • Claude Bélanger - Abonné 18 décembre 2020 07 h 17

    Le retour du style international

    J'aime que le Devoir nous mette au courant de ces dossiers de démolition. Cela force la réflexion sur l'évolution des paysages urbains,

    Ici, ce qui est particulier, c'est de voir que «le peu de valeur esthétique du bâtiment» devient un argument (de la Ville) pour ne pas le conserver. C'est cocasse car, depuis quelques années, ce type darchitecture ( le style International) est justement à la mode un peu partout sur la Planète.

    Sept-Îles est jeune. Malgrré cela, il y a déjà eu quelques mouvements qui ont passemé le monde de l'architecture depuis ce temps. Le style International en est.

    Dans une perspective de construire une belle ville, il faudrait se poser la question : combien d'autres bâtiments de ce style y a-t-il à Sept-Îles? S'il y en a plusieurs, lesquels ont été conservés dans leur état d'origine? Lesquels faut-il conserver?

    On peut démolir un bâtiment en disant que les citoyens ne le trouvent pas beau. Mais dans deux ou trois générations, la ville ne sera pas plus belle et on dira alors : «Si au moins on avait conservé notre vieil hôtel de ville».

    Merci.

    • Léonce Naud - Abonné 18 décembre 2020 11 h 12

      À Claude Bélanger : le style de ce bâtiment ne peut être international car sa nature est justement de n’appartenir en propre à aucune patrie ou nation. Le terme international est un faux-semblant pour qualifier ce type d’architecture. L’appellation juste serait architecture apatride, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Enfin, à l’origine centre-européenne de ce style architectural pourrait peut-être se trouver une idéologie aujourd'hui oubliée, qui entendait en finir avec les patries et les nations en anéantissant leurs architectures encore nationales à l'époque.

  • Richard Cusson - Abonné 18 décembre 2020 08 h 05

    Négligence

    La municipalité est coupable d’avoir négligé cet édifice et le maire n’a qu’a pointer le doigt en sa direction. Pas mal de villes au Québec souffrent de la même maladie... celle de ne pas savoir planifier les dépenses d’infrastructures avant que la crise budgétaire s’installe. On aurait pu dépenser un million par année pendant 10 ans et ce bâtiment serait en parfait état de santé. Mais non, on préfère en dépenser 20 millions et s’endetter. Dans 20 ans on voudra refaire le même scénario. Honteux !

  • Simon Boudreau - Abonné 18 décembre 2020 09 h 07

    Une opportunité plutôt qu'un fardeau

    Dommage que le maire utilise le fait que personne ne s'intéresse à l'hôtel de ville pour justifier sa démolition, plutôt que d'en faire une opportunité touristique. Ce n'est pas en démantelant le patrimoine bâti actuel que la ville aura des sites d'intérêts architechturaux dans le futur!

  • Michel Héroux - Abonné 18 décembre 2020 09 h 12

    Un bien patrimonial ?

    Au fond, le patrimoine, au Québec, est un peu un fourre-tout. Qualifier l'Hôtel-de-ville de Sept-Iles de « symbole de l’architecture moderne » me fait grincer des dents. Je ne connais rien en architecture. Je suis donc un ignorant, mais j'ai des yeux pour voir. On ne me fera jamais croire que cette espèce de grosse boîte à chaussures vitrée est un « bien patrimonial ». C'est une triste blague et ça déprécie le concept même de patrimoine. Hélas.

    • Serge Pelletier - Abonné 18 décembre 2020 12 h 04

      Vous devriez venir voir cela à MTL... Cela fait encore plus dur. Et ils se flattent la bédaine en s'écriant "mais cela est magnifique". Le pire, c'est que la majorité de ces "mais cela est magnifique" n'a même pas de fenêtre, ou si peu que cela en est ridicule. L'ancien bâtiment HEC est horreur, que cela ne tienne, le nouveau édifice est encore plus laid. La polyvalente (CFP) St-Henri, le Pavillon Jean-Brillant (UdeM), la majorité des pavillons de l'UQÀM, etc. ET SE DONNE DES TROPHÉES LES CHERS, en s'écriant "mais cela est magnifique"...
      Le GV-Q ne reste pas en plan... Le fameux complexe G à Québec (ville), la polyvalente dans Limoulou, etc. Toujours des prix et des trophées avec des cris de "mais que c'est beau, que c'est magnifique".
      Personnellement, je trouve l'édifice de Sept-Îles affreux... Mais, la ville devrait le conserver pour les générations futures... Et installer une grand panneau à l'avant où il serait inscrit en lettres majuscules "fiasco à ne plus jamais refaire... Attention aux engouements passagers et aux pris qu'ils se donnent entre eux en s'écriant "mais que c'est beau, que c'est magnifique"...
      Pour faire valoir le bâtiment... le transformer en entrepôt de la ville, en petits espaces (louage) à bas prix pour les "nouvelles technos", en petits espaces pour les commerces (style SAQ-POT à l'entrée), etc. MAIS NE PAS OMETTRE LA PANCARTE GÉANTE À L'AVANT.

    • Daniel Gagnon - Abonné 19 décembre 2020 11 h 18

      Je crois que la question du patrimoine n'est pas une question de goût, c'est plutôt une question de respect de soi-même, de nos oeuvres.

      On peut aimer ou ne pas aimer un tableau, on peut ne pas aimer ou ne pas aimer un pont couvert, c’est au-delà du j’aime ou de je n’aime pas, car il s’agit d’œuvres qui parlent de nous et de notre histoire, il s’agit de biens de famille, de biens hérités.

      On peut aimer ou ne pas aimer le fauteuil ou le vaisselier d’un ancêtre, mais on est plutôt incliné à la garder, on y est sentimentalement, affectivement, légitimement attaché.

      Je ne peux m'empêcher de penser, en outre pendant cette pandémie, à la mémoire qui s’en va avec le départ des dizaines de milliers de nos personnes âgées pour l’autre monde, la mémoire qui s’était déposée en elles avec le temps, notre mémoire. Après elles, il me semble que notre mémoire sera plus illusoire ou trompeuse, car les témoins de notre identité seront partis.

      Pour nous, au Québec, qui voulons assurer une certaine permanence de notre existence nationale, il s’agit d’une perte importante.