Les citoyens de la baie des Chaleurs ne sont plus les bienvenus au Nouveau-Brunswick

Un point de contrôle policier près du pont Van Horne, qui relie Campbellton, au Nouveau-Brunswick, à Pointe-à-la-Croix, au Québec
Photo: Collaboration spéciale David Champagne Un point de contrôle policier près du pont Van Horne, qui relie Campbellton, au Nouveau-Brunswick, à Pointe-à-la-Croix, au Québec

Lorsque son mari lui a annoncé qu’il avait la COVID, Nicole Lépine a eu peur. La vétérinaire de Carleton-sur-mer n’a pas eu peur de mourir, non. Elle a eu peur d’être lynchée sur la place publique au Nouveau-Brunswick, où elle travaille, comme le médecin québécois qui, au printemps dernier, a été accusé d’y avoir apporté le coronavirus.

Nicole Lépine arrive en haletant du fond de sa cour. « On a été vraiment, vraiment malades », lance-t-elle en toussant faiblement sous le poids de l’effort. Elle ramasse des pommes, les offre affectueusement à ses chevaux, Capitaine Crochet et Sabrana.

Son mari, Yvanhoe Landry, en profite pour nous montrer les fameux navets géants qui poussent dans leur cour, candidats au record Guinness du plus gros navet du monde. « L’année passée, on l’a manqué de peu, dit-il. Le record était de 35 livres, et nos navets en faisaient 32. »

Mais ce n’est pas la taille des navets qui les a préoccupés ces dernières semaines. C’est la maladie. Celle qui frappe fort, celle qui fait peur à tout le monde dans leur petit coin de paradis, devenu une zone rouge.

Comment ont-ils attrapé le coronavirus ? « Elle veut une chicane de couple ! », lance Nicole Lépine, riant à moitié en regardant son mari des trente dernières années. Elle ne s’en cache pas, elle tient son mari responsable de leur infection, car celui-ci travaille comme agent de sécurité à l’hôpital et au CHSLD de Maria, où il y a eu une forte éclosion ces dernières semaines.

« Quand il m’a dit que son test était positif, j’ai eu envie de l’assassiner. Tout de suite, j’ai pensé au Nouveau-Brunswick : ils ne veulent tellement pas avoir de cas là-bas. Et moi, j’ai ma clinique là-bas. J’y avais travaillé toute la semaine. Là, la chienne m’a pogné. »

La vétérinaire a eu une pensée pour le médecin québécois, le Dr Jean-Robert Ngola, qui a été la cible d’une pluie de critiques et d’insultes lorsqu’il a été accusé, possiblement à tort, d’avoir contaminé des patients au Nouveau-Brunswick après un aller-retour au Québec. « Moi, ma grosse peur, c’était d’être le cas numéro 2 au Nouveau-Brunswick. Tu ne veux pas être la personne identifiée, parce que ça dégénère. Et c’est ce qui est arrivé. »

Je ne sais même pas si je vais pouvoir sortir ; ils nous bloquent le chemin d’un bord et de l’autre, ce n’est pas passable !

Immédiatement, Nicole Lépine a appelé la Santé publique du Nouveau-Brunswick. « Ils m’ont dit : tu t’en viens à Campbellton tout de suite et on va savoir le résultat dans une heure. » Le soir même, le 24 septembre, elle avait la confirmation de ce qu’elle craignait : le test était positif.

Aussitôt, sa clinique d’Atholville a été mise en quarantaine. « Là, les journalistes se sont mis à m’appeler, ça cognait à la porte, dans la fenêtre, les gens filmaient devant la clinique. C’était du harcèlement. » Heureusement, aucun autre membre de la clinique n’a été déclaré positif. Et lorsqu’elle a publié un communiqué, sur la page Facebook de la clinique, indiquant qu’elle était positive, mais que tout était sous contrôle, ça a calmé le jeu.

« Je pense que c’est la peur qui fait faire ça, soupire-t-elle. Juste à voir le nombre de fois que le communiqué a été partagé sur Facebook — près de 800 fois — ça indique à quel point les gens avaient besoin de savoir. »

Pointe-à-la-Croix

Depuis que les villes de Nouvelle, Carleton-sur-Mer et Maria sont passées en zone rouge le week-end dernier, un nouveau barrage a été érigé à l’entrée de la ville de Pointe-à-la-Croix, située au Québec.

« Le Nouveau-Brunswick, voyant une augmentation des cas dans la MRC d’Avignon, a demandé à Pointe-à-la-Croix d’installer un barrage routier pour interdire l’accès aux résidents des villes voisines », résume le député de Bonaventure, Sylvain Roy en entrevue au Devoir. « En raison de ce barrage, les résidents des plateaux de la Matapédia, qui avaient l’habitude d’aller à Pointe-à-la-Croix, sont obligés de se déplacer en zone rouge ou de faire une heure de route pour aller chercher des services. »

Le député travaille sur ce dossier depuis une semaine déjà. « Je vais vous le dire comme un politicien : je suis en furie ! Le gouvernement du Nouveau-Brunswick est en train de nous en passer une petite vite ! » Des négociations sont en cours depuis plusieurs jours pour tenter de trouver une solution.

Mais au-delà des débats politiques, dans la petite ville de Pointe-à-la-Croix, Nicole-Hélène Dubé se sent « isolée ». La dame de 58 ans, de la nation micmaque, n’a plus de médecin de famille, depuis que son docteur, le désormais célèbre docteur Jean-Robert Ngano, est parti pour aller pratiquer à Louiseville.

Nicole-Hélène Dubé doit aller à l’hôpital pour différents problèmes de santé, mais elle ne veut pas aller à Maria, en zone rouge, ni à Campbellton, au Nouveau-Brunswick. « Ils ne veulent pas nous voir là-bas », résume-t-elle. Le député Sylvain Roy soutient lui aussi que les Québécois sont souvent traités « comme des pestiférés » à l’hôpital de Campbellton.

Mme Dubé pense aller à Rimouski, mais elle est angoissée à l’idée de devoir passer un barrage pour sortir de sa ville. « Je ne sais même pas si je vais pouvoir sortir ; ils nous bloquent le chemin d’un bord et de l’autre, ce n’est pas passable ! Et moi, je suis un vrai paquet de nerfs ; dès qu’on me pose une question, je viens nerveuse et je vire de bord. Ils disent que ça prend une passe. Mais je ne sais pas comment avoir une passe. Je n’ai même pas de computer ici ! »

Campbellton

De l’autre côté du pont, à Campbellton, c’est un autre monde. Au centre d’achats, à l’entrée de la ville, la majorité des gens ne portent pas le masque. Au Tim Horton, il n’y a plus un siège de libre et chacun circule librement. Un groupe d’amis boit son café en placotant. Comme à une autre époque. Comme en 2019.

Les Québécois ? « Qu’ils restent chez eux ! » tranche Diane Cyr en anglais. « On ne veut pas la COVID ici. » Son ami Steve Benwell tempère un peu : « Moi, ça ne me dérange pas qu’ils viennent, mais il faut qu’ils fassent attention. La situation, en ce moment, commence à être critique. »

Juste un peu plus loin, devant le salon de coiffure, Roger Hynes garde son masque à la main. Le francophone estime que les Gaspésiens sont « des amis » du Nouveau-Brunswick. Il prône la tolérance et l’entraide. « Malheureusement beaucoup de gens ont peur. Et la peur, ce n’est pas bon… »

À voir en vidéo