Maison Boileau: histoire et désenchantement

Rare témoin de l’histoire des patriotes de 1837-1838, la maison Boileau a été détruite le 22 novembre 2018 sur ordre du directeur général de la Ville de Chambly.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Rare témoin de l’histoire des patriotes de 1837-1838, la maison Boileau a été détruite le 22 novembre 2018 sur ordre du directeur général de la Ville de Chambly.

Il y a un an, les pelles mécaniques s’attaquaient à la maison Boileau, à Chambly. Des années de mobilisation citoyenne et les promesses de préservation d’un maire n’ont pas suffi à protéger la demeure ancestrale, rare témoin de l’histoire des patriotes de 1837-1838.

L’événement avait créé une onde de choc et démontré la vulnérabilité du patrimoine bâti au Québec. Un an plus tard, les démolitions de bâtiments patrimoniaux se poursuivent au Québec sans que des mesures aient été mises en place pour juguler l’hémorragie.

« On a vécu un traumatisme patrimonial », se remémore Louise Chevrier, citoyenne engagée dans le mouvement de sauvegarde de la maison Boileau à Chambly. « Chaque fois qu’on parle d’un cas de patrimoine en danger au Québec depuis un an, on cite la maison Boileau. »

Le cas de la maison Boileau avait marqué les esprits, car cette demeure appartenait à la Ville de Chambly, qui en avait fait l’acquisition deux ans auparavant afin de la protéger. Le 22 novembre 2018, cependant, la maison disparaissait sur ordre du directeur général de la Ville, qui avait invoqué le danger qu’elle représentait pour le public compte tenu de son état. La Ville n’avait pas besoin d’un permis pour la démolir puisqu’elle lui appartenait, a avait-il affirmé.

Rappelons que la maison Boileau n’était pas classée, car Québec jugeait qu’elle ne répondait pas aux critères d’intérêt national.

« On pensait que ça allait être un électrochoc et que ça créerait un mouvement en faveur de la protection du patrimoine. Mais c’est le contraire qui se produit actuellement », se désole Clément Locas, président du comité du patrimoine à la Fédération histoire Québec.

« Ce qu’on voit depuis lors, c’est une série de dossiers qui démontrent le manque de responsabilités prises par les municipalités dans la protection du patrimoine. L’intervention du ministère [de la Culture] a été très mitigée et on constate que les règlements et les lois sont inefficaces. La situation ne s’est pas améliorée. »

Donner une voix aux citoyens

Les exemples n’ont pas manqué au cours des derniers mois parmi lesquels l’église Saint-Coeur-de-Marie et la maison Pasquier qui sont tombées sous le pic des démolisseurs à Québec. Plus récemment, la maison Jobin-Bédard a obtenu un sursis de 30 jours.

L’avocat Charles Breton-Demeule vient de déposer son mémoire de maîtrise sur les pouvoirs des villes et la vétusté immobilière. Il croit que des modifications législatives seront nécessaires pour mieux protéger le patrimoine et donner une voix aux citoyens.

À l’heure actuelle, les municipalités ont des pouvoirs, mais les utilisent de façon discrétionnaire. Bien que la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme comporte plusieurs articles leur permettant d’exercer un contrôle sur les démolitions, il n’est pas obligatoire pour elles d’adopter un règlement à cet égard.

« Ça fait en sorte que dans certaines villes, les citoyens peuvent se prononcer sur les démolitions alors que dans d’autres, ils ne peuvent rien dire, comme à Québec », explique-t-il.

Un plan à venir

La ministre de la Culture, Nathalie Roy, entend dévoiler des mesures en matière de patrimoine la semaine prochaine, a indiqué au Devoir son attachée de presse Brigitte Roussy. Il s’agira d’un programme pour aider les villes dans la protection du patrimoine « de proximité », a-t-elle dit sans vouloir donner davantage de détails.

À Chambly, la nouvelle mairesse Alexandra Labbé promet que la Ville mettra en valeur le site de la maison Boileau, mais d’emblée, elle écarte la possibilité qu’une réplique du bâtiment ancestral soit construite, comme l’avait suggéré son prédécesseur, Denis Lavoie. Jeudi, elle a invité les citoyens à faire des suggestions pour rappeler la mémoire du notaire René Boileau et de sa famille qui ont habité la demeure.

À cet effet, la Ville a réservé un montant de 100 000 $ dans le cadre d’un budget participatif. « Je pense qu’avec ce montant, on pourra aller assez loin et intégrer le projet dans la proposition finale pour le site. »

Louise Chevrier, qui aimerait bien que le terrain soit consacré site du patrimoine du village de Chambly-Bassin, demeure optimiste. « J’ai confiance. Je crois que nous allons pouvoir nous réapproprier notre histoire, peu importe la forme que prendra le projet », a-t-elle dit, insistant sur le vent de fraîcheur qui souffle sur la municipalité durement éprouvée au cours des dernières années.

Tutelle

Il faut dire que Chambly a été plongée dans une intense tourmente au cours des dernières années.

Le jour même de la démolition de la maison Boileau, Radio-Canada présentait à l’émission Enquête des extraits d’enregistrement de l’ancien maire Denis Lavoie démontrant qu’il avait tenté d’utiliser ses fonctions pour faire congédier un entraîneur de soccer.

Puis, en février 2019, l’UPAC est débarquée à l’hôtel de ville à Chambly et la ministre des Affaires municipales, Andrée Laforest, a décrété la mise sous tutelle de la Ville. Denis Lavoie a finalement démissionné.

Il y a deux semaines, les tuteurs de la Commission municipale du Québec (CMQ) ont présenté aux citoyens un bilan du travail effectué depuis le mois de février.

Me Denis Michaud a fait état de « sérieux problèmes de gouvernance » sous l’administration de Denis Lavoie, d’un manque de transparence, d’une centralisation des pouvoirs dans les mains du maire et de l’utilisation inadéquate de cartes de crédit de la Ville pour des dépenses personnelles.

Me Michaud a souligné qu’avant de démissionner, M. Lavoie n’assistait plus aux séances du conseil municipal en raison de ses problèmes de santé, mais qu’il était très présent à l’hôtel de ville et qu’il voyageait beaucoup. « C’est évident que le conseil a été soit complaisant, soit ignorant de la situation. »

La tutelle sera levée le 29 novembre prochain, mais la CMQ continuera de gérer le dossier des ressources humaines de la Ville compte tenu des tensions qui subsistent. Me Denis Michaud a cependant rappelé que l’enquête de la Commission se poursuivait, tout comme celle de l’UPAC. Pour leur part, les tuteurs remettront leur rapport d’ici la fin de janvier 2020.

La mairesse Alexandra Labbé croit que la Ville est remise sur les rails. Dans les prochaines semaines, les élus présenteront le budget de la Ville « qui n’est pas soufflé par les tuteurs », assure-t-elle.

« L’air est plus léger à Chambly, mais on a hâte d’avoir le résultat des enquêtes de l’UPAC et de la Commission », souligne pour sa part Louise Chevrier.