Le mystère outremontais

À Outremont, il n'y a eu que 417 signatures dans les registres en faveur de la tenue d'un référendum sur les défusions. L'arrondissement fait partie des six «exceptions» — sur 28 anciennes villes — qui n'ont pas atteint le fameux seuil des 10 %. Pourtant, pendant la lutte contre les fusions forcées, c'était l'une des plus militantes contre le projet du gouvernement Bouchard, comme l'avait illustré une manifestation de quelque 5000 personnes en novembre 2000. Or les 417 signatures recueillies la semaine dernière ne représentent que 2,6 % des 16 420 électeurs outremontais, le plus bas pourcentage après Verdun (2,24 %), Montréal-Nord (1,62 %) et Montréal (0,18 %).

Pour expliquer le phénomène, plusieurs disent que le maire Gérald Tremblay habite l'arrondissement. «Quand on dit du mal de M. Tremblay, ça passe bien mal dans la bonne société outremontaise», explique Raymond Proulx, Outremontais et ancien président de Démocracité, organisme farouchement opposé aux fusions forcées. M. Proulx, à l'image de son ex-ville, ne milite plus pour les défusions. Il se dit désillusionné et, comme il le déclarait à l'hebdomadaire Le Point d'Outremont & Mile-End, «l'escroquerie de Jean Charest», c'est-à-dire ne permettre que des défusions partielles, est pire que «la grande escroquerie péquiste», celle des fusions forcées. M. Proulx a pourtant signé le registre. À son sens, pour nombre d'Outremontais, c'est en quelque sorte «un honneur que le maire de Montréal habite leur arrondissement». Dans l'entourage du maire, on rejette cette thèse. «Je ne crois pas que ç'a vraiment joué. La raison pour laquelle Outremont n'ira pas en référendum, c'est que les gens sont satisfaits des services», soutient Christiane Miville-Deschênes, attachée de presse du maire.

D'autres soulignent un fait crucial: les trois conseillers d'Outremont, Marie Cinq-Mars, Claude Piquette et Stéphane Harbour, sont d'anciens militants antifusion qui ont tous changé d'allégeance et militent aujourd'hui pour la grande ville, dans le parti du maire Tremblay, l'Union des citoyens de l'île de Montréal (UCIM). Tous trois ont été à un moment ou à un autre présidents d'un organisme contre la fusion forcée d'Outremont. M. Harbour est du reste généralement considéré dans l'arrondissement comme un bon maire, qui «fait bien ses devoirs», avoue même Raymond Proulx du bout des lèvres. «Nous profitons de la décentralisation mise en place par M. Tremblay», ajoute Mme Cinq-Mars.

Au reste, l'opinion d'un autre élu a peut-être joué: Yves Séguin, député d'Outremont et ministre québécois des Finances, qui a dit ouvertement, le jour même de l'ouverture des registres, qu'il était «en faveur de la grande ville unifiée».

Et si les élus ne faisaient que suivre leurs électeurs? L'hebdomadaire L'Express d'Outremont le soulignait déjà il y a deux mois: le débat sur la fusion est éteint depuis longtemps dans cet arrondissement. L'Express citait Pierre Delorme, professeur au département d'études urbaines à l'UQAM et qui y habite. «Je pense que les gens d'Outremont étaient assez résignés et ont fait contre mauvaise fortune bon coeur [...] c'est passé dans les moeurs.»

Ex-maire

Comment expliquer ce changement d'attitude alors qu'ailleurs sur l'île, les anciennes villes contre les fusions ont presque passé l'étape du registre? M. Proulx souligne le fait que le maire qui était en poste lors des fusions forcées, Jérôme Unterberg, est simplement rentré dans ses terres — il travaille maintenant dans le secteur privé — lorsque sa ville a disparu. Tout le contraire d'autres ex-maires qui «n'ont jamais lâché le morceau», comme Peter Trent à Westmount et Bernard Paquet à Saint-Laurent. Ces derniers sont restés sur le terrain, ont continué à faire campagne contre les fusions. D'autres anciens maires, comme Bill McMurchie, à Pointe-Claire, ont opté pour une autre stratégie tout aussi profitable à la défusion: ils ont d'abord rejoint l'UCIM pour ensuite démissionner, lorsqu'ils ont vu que les libéraux revenaient au pouvoir. «Ainsi, ils ont pu affirmer que la grande ville ne fonctionnait pas et que leurs commettants devaient la quitter», fait remarquer Christiane Miville-Deschênes. Enfin, un autre ancien maire d'Outremont de 1983 à 1991, Jérôme Choquette, ne s'est jamais prononcé contre la fusion. Il a même été candidat à la mairie de l'ancienne ville de Montréal, en 1994. Joint hier par Le Devoir, il a déclaré qu'il n'était pas «absolument contre la fusion» de l'île de Montréal. Selon lui, les défusionnistes refusent d'en voir plusieurs avantages, dont la possibilité de faire travailler ensemble toutes les communautés montréalaises.