Infrastructures - Le réseau d'aqueducs de Montréal se compare avantageusement à ceux d'autres grandes villes

Rares sont les semaines où l'on n'entend pas parler de l'état lamentable des aqueducs de Montréal, de la qualité douteuse de l'eau que l'on boit, ou encore de la nécessité de faire appel à l'entreprise privée... Or, étonnamment, pour un chercheur de l'INRS Urbanisation, Culture et Société, il s'agit en bonne partie de faux problèmes!

Pour Pierre Hamel, tout est relatif. «Quand je me regarde, je me désole; quand je me compare, je me console», cite-t-il philosophiquement. Détenteur d'un doctorat en économie et en sociologie, M. Hamel oeuvre au Groupe de recherche sur l'innovation municipale (GRIM) de l'INRS. En 1997, il a notamment publié deux études dont les titres parlent d'eux-mêmes: Le financement des infrastructures. Évaluation de leur état et des coûts de réfection et une Analyse comparative de la gestion de l'eau dans divers pays (disponibles sur Internet).

Le chercheur raconte sa démarche avec un sourire: «À l'époque, deux études ont été commandées par le ministère des Affaires municipales, l'une à une équipe de l'INRS-Eau formée d'ingénieurs, de physiciens et d'hydrologues, et l'autre à l'INRS-Urbanisation, à des historiens, des politologues, des anthropologues, des historiens de l'art, etc. Nous avons donc procédé comme on le fait en science sociale, c'est-à-dire en menant une enquête auprès des ingénieurs municipaux.»

Alors que les spécialistes d'INRS-Eau ont travaillé sur un nombre réduit de municipalités qui possédaient des données précises sur l'état de leurs réseaux, l'équipe de M. Hamel a plutôt interviewé un grand nombre de responsables de municipalités qui ne possédaient pas d'aussi bonnes données. «Notre problème était d'obtenir d'eux qu'ils évaluent à l'oeil l'état de leurs réseaux. Or, au bout du compte, nous avons obtenu des résultats tout à fait comparables à ce qu'ont trouvé nos collègues de l'INRS-Eau.»

C'est de la sorte que ce sociologue-économiste s'est intéressé à la gestion et au financement des infrastructures municipales. «À bien y penser, dit-il, ce dont on parle habituellement en matière de gestion des infrastructures municipales revient à se demander si on devrait les confier au public ou au privé, ou encore si on devrait les financer à l'aide d'une tarification ou par des impôts et taxes. Or, en cela, les ingénieurs n'ont pas de compétences particulières... J'ai donc dressé le portrait de la situation globale de l'eau au Québec.»

À quoi compare-t-on Montréal ?

En réalisant une démarche originale, M. Hamel aborde les questions dont on parle tant. «Pour évaluer notre situation, tout dépend du point de vue où on se place, dit-il. Il y a effectivement des fuites dans nos aqueducs, mais est-ce véritablement dramatique?» Le chercheur observe plutôt qu'en se comparant à d'autres, on découvre que l'état de nos réseaux d'aqueduc n'est pas moins bon qu'ailleurs, «mais ce n'est pas l'idéal non plus», s'empresse-t-il d'ajouter.

Il précise surtout qu'il faut faire attention à toute comparaison, car Montréal est l'une des plus vieilles villes d'Amérique du Nord. «On ne peut donc pas se comparer à Calgary, dit-il, ni même à Boston ou à New York, car nous avons à la fois l'âge et la densité.» Étonnamment, le chercheur indique que la densité de population du Plateau Mont-Royal ne se retrouve nulle part ailleurs en Amérique du Nord: «Il s'agit plutôt d'une densité très parisienne.» Il considère en fait que Montréal se compare à Londres, une ville qui, de surcroît, a fait l'objet d'une privatisation de ses eaux depuis bientôt 15 ans. «Or, dit-il, on y observe à peu près les mêmes niveaux de fuite qu'à Montréal; les Londoniens ne sont ni mieux ni pires que nous!»

Le chercheur constate même que ce réseau d'aqueduc n'est pas nécessairement en si mauvais état car, contrairement à ce qu'on rapporte fréquemment, «ce n'est pas parce qu'il est âgé que c'est en mauvais état». Pour preuve, il évoque le fait qu'on a récemment retrouvé de vieilles conduites d'eau en bois qui n'avaient pas de fuite particulière. Il relate aussi qu'il reste encore quelques tronçons de conduites d'égouts faits de pavés qui fonctionnent très bien. «Il y a des canalisations qui ont été posées relativement récemment et qui sont en moins bon état que celles posées il y a 100 ans!»

La gestion des réseaux au privé ?

En sa qualité d'économiste étudiant de près les questions fiscales et celles touchant la privatisation, Pierre Hamel s'oppose vivement à confier la gestion des réseaux publics à l'entreprise privée. «Je ne connais pas beaucoup d'exemples dans le monde où le recours au privé a été plus économique, dit-il. D'ailleurs, partout en Amérique du Nord, y compris dans la Californie de Ronald Reagan, la gestion des réseaux est réalisée par le secteur public. Or, songez que les Américains ne sont pas des "socialistes"... et que nous ne sommes sans doute pas plus à droite qu'eux!» Il nous convie en outre à ne jamais oublier que, de toute façon, c'est nous qui allons payer au bout du compte!

Du même souffle, le spécialiste dénonce l'idée d'installer des compteurs d'eau dans toutes les résidences, ne serait-ce que parce qu'à Montréal, c'est essentiellement le secteur non résidentiel qui consomme la grande majorité de l'eau. «C'est là une mauvaise solution à un faux problème!, résume-t-il. C'est par contre une bonne idée d'installer des compteurs dans les entreprises, mais chez les petits utilisateurs résidentiels, ça ne sert à rien puisqu'il en coûtera alors énormément pour les installer, les gérer, les entretenir, relever les comptes, envoyer les factures... Ça n'a pas de sens!»

À votre santé

Quant à la qualité de l'eau que nous buvons, Pierre Hamel observe qu'elle est de bien meilleure qualité qu'il y a 20 ou 30 ans. «Comme nous faisons aujourd'hui de meilleurs contrôles de l'eau qu'il y a 10 ou 20 ans, on peut dire que l'eau est de meilleure qualité, explique-t-il, tout comme elle sera encore meilleure dans 10 ou 20 ans parce que, justement, nous aurons de meilleures mesures de contrôle.»

Le chercheur estime même que c'est une eau qui se compare sans problème à l'eau embouteillée, cette dernière n'ayant pas nécessairement toutes les vertus qu'on lui prête. En effet, relate-t-il, l'eau embouteillée n'est pas toujours conservée de la bonne façon (il peut donc s'y développer des germes et des bactéries) alors que certaines fontaines mal entretenues sont véritablement dangereuses.

«En réalité, conclut Pierre Hamel, nous n'avons pas vraiment de problème. Bien sûr, certains ont intérêt à ce qu'on pense qu'il y a des problèmes... parce qu'ils ont justement des solutions à nous vendre!»