Défusion

Ville de Montréal
Photo: Jacques Nadeau Ville de Montréal

Jusqu'où le regard doit-il porter quand on parle des villes? Doit-il se limiter à l'environnement immédiat, à ce coin de rue où se dresse la maison, avec un possible parterre, un bout de trottoir, voire une allée pavée et même une clôture? Ou doit-il faire surgir une métropole, cette ville phare qui attise les convoitises, stimule le badaud et fait acheter à d'éventuels voyageurs des billets qui les amèneront dans un autre espace jusque-là inconnu? Il faudrait donc se demander si les villes sont des conglomérats de refuges individuels, une somme d'espaces privés délimités par quatre murs, ou des lieux d'échange nés de la multiplicité des réseaux qui y cohabitent.

Si le débat sur l'avenir des villes ne portait que sur le choix d'un lieu de résidence, il serait en fait facile de répondre qu'elles ont toutes le droit à l'existence. Et pourquoi pas? Mais le bât blesse quand il est question de satisfaire les attentes des citoyens. Ainsi, il est politiquement correct d'entendre dire que «les citoyens sont tous égaux, peu importe où ils habitent, et ils ont droit aux mêmes services», comme il est cependant habituel de se demander à qui il faut facturer les coûts de tels services.

Et s'il ne s'agissait que de services, il serait toujours possible de s'entendre. Quitte à ce que les factures soient salées, mais à tout le moins établies de façon équitable.

Nouvelle gouvernance

Le nouveau discours politique et économique confère aux villes un mandat qui dépasse, et de loin, la seule gestion des services de base. Même au Québec, il est loin le temps où la demande d'un maire pouvait être balayée du revers de la main sous prétexte que son entité politique ne devait son existence qu'à la seule bonne volonté d'un gouvernement supérieur, et que son rôle premier en était un de simple gestionnaire. De fait, la nouvelle gouvernance avance et démontre que les villes sont les outils premiers du développement de tout un pays et les premiers acteurs de la définition de son image.

Parle-t-on de développement économique, de croissance, qu'il faut reconnaître que les grandes agglomérations urbaines jouent un rôle de premier plan. Le discours portera-t-il sur la culture qu'il faudra admettre que, au mieux, des événements saisonniers ou à caractère historique peuvent seuls survivre à l'extérieur des grands centres. Et, encore là, il faudra que les grandes corporations urbaines interviennent, à moins que ce ne soit un financement venu des paliers supérieurs, si l'on veut par exemple qu'un festival donné ait une certaine ampleur.

Référendum oblige

Dans un tel contexte, le gouvernement québécois actuel a déposé une loi qui, dans le secteur municipal, permet de «démembrer» les nouvelles grandes agglomérations récemment nées des fusions forcées. Une promesse électorale obligeait à appliquer cette mesure, même si le voeu récemment exprimé par le gouvernement en place est de conserver la présente cartographie municipale. Il faut dire que les exemples venus d'ailleurs témoignent de l'utilité d'une concentration des pouvoirs dans le milieu municipal (parlez-en à l'actuel maire de Toronto, ex-«défusionniste» qui ne veut pour rien au monde voir aujourd'hui la Ville-Reine retrouver le découpage qui la caractérisait jusqu'en 1997).

Qu'à cela ne tienne. Des référendums auront lieu. Les gens voteront. Dans certains cas, la prévisible augmentation du «compte de taxes» forcera la décision. Ailleurs, non, quand les revenus personnels permettent de faire fi d'un tel détail. Pour d'autres, il s'agira d'un débat identitaire, où la conservation d'une image reçue («ma, notre ville») aura priorité sur les perspectives futures de développement.

Dans le présent processus référendaire, s'il y avait un vice de forme, ce serait que, au moment de déposer son vote, celui qui le fait opère avec un manque évident d'information: tout tend à prouver que les grandes villes sont nécessaires, que très rapidement elles deviennent faciles à vivre, que vite ceux qui y habitent s'y identifient et que ce n'est souvent que par snobisme qu'on est davantage «du seizième» que «parisien». (Au fait, quel gouvernement ontarien oserait «démembrer» Toronto sous prétexte que, par référendum, 70 % des électeurs s'étaient prononcés contre la fusion forcée?)

Au Québec, pour l'instant, c'est l'attente. Que réserve l'après-20 juin?