La démocratie entre deux coccinelles

C’est l’envers de toutes ces municipalités où des maires ont été élus par acclamation : au nord de Joliette, deux équipes de sept candidats s’affrontent pour représenter 1639 habitants. Rencontre croisée entre un maire rompu à la politique et un aspirant qui rêve de démocratie participative.

C’est le temps des coccinelles, à Sainte-Marcelline-de-Kildare : elles sont partout. Sur le veston de Martin Malo, aspirant maire de la municipalité. Sur celui de l’actuel titulaire, Gaétan Morin. Autour de l’étang du Village, aussi. Des coccinelles et des bernaches en masse, mais moins d’une dizaine de pancartes électorales en ce mercredi d’octobre.

« On en a mis juste trois, c’est notre budget de campagne », raconte M. Malo dans la cuisine de la maison qu’il a bâtie à l’extérieur du village situé à une vingtaine de kilomètres au nord de Joliette. Une maison devant laquelle il vient de ramasser avec son petit tracteur un porc-épic éventré par le passage d’une voiture sur l’asphalte neuve de son rang.

Avec trois pancartes de quatre pieds de côté pour toute promotion de campagne, il faut être géostratégique. Donc : une est installée à l’entrée de la municipalité, une autre à la sortie (et vice versa), et la troisième près du carrefour de l’école primaire. L’équipe adverse, celle du maire Morin, n’a pas beaucoup plus de pancartes, « mais elles sont plus grosses », concède Martin Malo avec une pointe d’ironie.

2,4 millions
Le budget de la Ville de Sainte-Marcelline-de-Kildare

C’est la troisième fois que l’orthopédagogue de 51 ans tente de déloger Gaétan Morin de la mairie. Ce dernier occupe le poste depuis 18 ans. Et beaucoup d’autres postes aussi : préfet de la MRC de Matawinie, président de la Table des préfets de Lanaudière, président de la Société de développement des parcs régionaux de la Matawinie, M. Morin en mène large. « Il est partout, comme ces maires-rois qui centralisent tous les pouvoirs », dénonce Martin Malo.

« Si tu veux que ta municipalité et ta région se développent, il faut être présent », rétorque le maire Morin. Il a donné rendez-vous au Devoir dans une pizzeria de la municipalité voisine. « Pas le choix : il n’y a plus de restaurants chez nous », explique-t-il au-dessus d’un demi-club sandwich.

L’art du maire

Photo: Guillaume Bourgault-Côté Le Devoir

Complet-cravate classique, une épinglette de la municipalité au revers de son veston, M. Morin parle de Sainte-Marcelline et du boulot de maire avec l’aisance de ceux qui sont là depuis longtemps : nombre d’habitants (précisément 1639, une augmentation de 32 depuis le dernier recensement), nombre d’employés de la Ville (7), le budget (2,4 millions), la mécanique des règlements d’emprunts à long terme, le schéma d’aménagement de la MRC, le problème d’accès à Internet haute vitesse (« ils disent qu’on l’a, mais t’as souvent le temps d’aller prendre une marche avant que ta page s’affiche »).

« Un bon maire ? C’est quelqu’un qui gère sagement l’argent, en respectant la capacité de payer, pense-t-il. Et il faut être là. Moi, tous les dimanches, je fais le tour du village. Voir s’il y a des nouveaux nids-de-poule, si la végétation cache la signalisation. L’hiver, je vais voir les culs-de-sac pour vérifier si le déneigement est bien fait, si l’autobus scolaire peut faire demi-tour. »

Le club sandwich disparaît et la conversation bifurque sur son adversaire. « Il parle de consensus ? Après 18 ans, j’ai encore trop de doigts pour compter les fois où on a dû faire un vote au conseil. C’est presque toujours par consensus », affirme Gaétan Morin.

Les gens ont des familles, des emplois… À environ 6000 $ par conseiller — et 17 000 $ pour le maire —, ce n’est pas évident. 

 

Démocratie

En fait, Martin Malo parle de démocratie participative : c’est le grand thème de sa campagne. « La seule raison de me lancer, c’est pour démocratiser le pouvoir. Ça peut paraître utopique, mais il y a des exemples dans le monde — celui du village français de Vandoncourt, notamment — qui démontrent que la démocratie participative fonctionne. Je veux revenir à un aspect communautaire, où les gens sont liés entre eux. »

Mais encore ? Il évoque la création de trois conseils qui siégeraient autour du conseil municipal. Un composé de jeunes, l’autre de « sages », et le troisième des associations du village. « Ces comités viendraient aux assemblées, proposeraient des projets. Ce serait intéressant d’asseoir tous ces gens ensemble et de voir ce qui ressortirait », croit-il.

De retour à l’hôtel de ville après le dîner, Gaétan Morin demande en éloignant une coccinelle du revers de la main « comment [l’équipe Malo] attirerait des gens à des assemblées où eux-mêmes ne viennent même pas ». À distance, Martin Malo réplique qu’y « aller pour écouter les monologues du maire », ça ne l’intéresse pas. « Ces réunions-là ne laissent aucune vraie place au citoyen », soutient-il. Et un consensus, ça s’impose, souffle aussi Martin Malo.

Quelque chose qui parle : il y a un désenchantement de la population qui démontre une grande lacune du système 

 

Convaincre

Dans un Québec où près de la moitié des municipalités se retrouvent avec une mairesse ou un maire élu par acclamation, le cas de Sainte-Marcelline montre au-delà des divergences de vues un autre côté de la médaille de la démocratie municipale : deux équipes complètes s’affrontent dans ce bled plein de rouge automnal.

« Convaincre les gens d’embarquer ? Oui, c’est difficile », confie Martin Malo, qui a notamment recruté l’ex-chanteuse Joe Bocan dans son équipe. « On vit dans un monde où personne n’a de temps à donner. D’autres ont peur parce qu’ils ont des commerces et qu’ils ne veulent se mettre personne à dos. Pour trouver six personnes, j’en ai peut-être approché 20… »

Gaétan Morin dit lui aussi qu’il faut travailler fort pour recruter des candidats. « Les gens ont des familles, des emplois… À environ 6000 $ par conseiller — et 17 000 $ pour le maire —, ce n’est pas évident. » Son équipe est ainsi à moitié composée de nouveaux visages.

Martin Malo voit plus largement dans le manque d’intérêt envers la politique municipale « quelque chose qui parle : il y a un désenchantement de la population qui démontre une grande lacune du système » actuel, dit-il en réitérant sa conviction que la démocratique participative pourrait renverser cette tendance.

Mais pour y arriver, il lui faudrait remporter l’élection du 5 novembre. À cet égard, impossible d’indiquer une tendance. Il n’y a évidemment pas de sondage d’intentions de vote, et au passage du Devoir, mercredi après-midi, c’était le calme absolu au village-dortoir, mis à part le vol des coccinelles. Les rares personnes croisées n’ont pas voulu parler des élections… ou elles habitaient le village suivant.

Autrement, la campagne se fait de manière plutôt informelle. Pas de débat prévu. Quelques pancartes, évoquées plus haut. Gaétan Morin parle d’« envoyer bientôt un dépliant » vantant ses réalisations (le skatepark, la maison des aînés…), alors que Martin Malo songe à organiser un « café-collation » pour discuter avec les électeurs.

Le porte-à-porte ? Un peu, mais ni un ni l’autre ne semblent en faire un élément central.

Restent donc les slogans. « Agissons ensemble » pour l’équipe Malo, et « Une équipe à votre service » pour son adversaire. Restent aussi les coccinelles : là-dessus, Martin Malo et Gaétan Morin s’entendent : c’est une invasion.
 

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