La gratuité du transport collectif, leurre ou bonne idée?

Plusieurs maires flirtent ces jours-ci avec l’idée d’offrir à tous leurs électeurs, sinon à certaines clientèles, l’accès gratuit au transport en commun. Une idée qui a fait son chemin ailleurs dans le monde, notamment à Tallinn, où les résidents de la capitale peuvent sauter dans les bus sans verser un sou.

Depuis 2013, la capitale estonienne a fait le choix du bus gratuit pour rendre son réseau plus attractif et désengorger son centre-ville envahi par les voitures. Des voies réservées ont été ajoutées au même moment pour rendre le réseau plus performant. Résultat, l’achalandage a cru de 7 à 8 %, mais les recettes du transporteur ont chuté de 12 millions d’euros.

Rien d’étonnant aux yeux de la titulaire de la Chaire In.SITU à l’ESG, Florence Paulhiac Scherrer, qui estime que la gratuité creuse inévitablement la dette des sociétés de transport, déjà déficitaires habituellement. « Quand les gens payent leur titre, ça peut représenter jusqu’à 40 % des recettes. Si on leur enlève, difficile de maintenir la qualité du service », note-t-elle.
 

Alors, une idée folle ? Pas tant que cela, estiment les autorités de Tallinn. Près de 40 000 personnes ont déménagé dans les limites de la ville depuis 2013 pour pouvoir profiter de la gratuité des transports. Bilan : la ville engrange désormais 38 millions d’euros de plus en taxes municipales ! Un résultat optimal tant pour la ville que pour les citoyens, juge-t-on.

L’exemple de Tallinn, qui compte 400 000 habitants, a récemment été imité par la ville de Niort (150 000 habitants), qui se targue d’être le plus grand réseau « en libre accès » de France. Dans l’Hexagone, une vingtaine de villes pratiquent la gratuité totale, et Dunkerque s’ajoutera au lot en 2018. L’économie s’élève jusqu’à 600 euros par an pour certains citoyens, une manne qui n’est pas à négliger pour attirer de nouveaux résidents, mais aussi une main-d’oeuvre essentielle aux entreprises.

Au Québec, Chambly, Sainte-Julie ou encore Beauharnois — entre autres — ont emboîté le pas et ont noté une hausse significative des usagers du transport en commun depuis.

Mais l’idée est fréquemment critiquée par ceux qui craignent que cela ne « dévalorise » l’image du transport collectif. Le modèle serait surtout efficace pour les petites et moyennes villes, où les revenus de billetterie ne pèsent pas lourd dans le budget de fonctionnement des sociétés de transport.

Le tarif social, une meilleure solution ?

L’« iniquité sociale » engendrée par la gratuité pour tous — cadeau aux plus nantis — est montrée du doigt dans d’autres villes, qui ont plutôt opté pour un tarif lié au revenu. « Au lieu d’avoir un tarif préférentiel lié au statut de la personne (jeune, étudiante ou âgée), on prend en compte le revenu du foyer », explique Mme Paulhiac Scherrer.

C’est le cas de Nantes, Strasbourg, Grenoble, Lille et une dizaine d’autres villes en France. Plus proches de nous, Ottawa, Calgary, Kingston et Toronto ont emboîté le pas ces dernières années. À Montréal, Équipe Coderre et Projet Montréal promettent aussi d’instaurer la tarification sociale, et la chef de Projet Montréal, Valérie Plante, vise en sus la gratuité pour les jeunes de moins de 12 ans et pour les aînés.

6 commentaires

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  • Gaétan Tremblay - Abonné 7 octobre 2017 10 h 43

    À Mexico c'est gratuit pour les aînés

    Depuis au moins 10 ans les aînés ne paient pas pour les transports en commun à Mexico, qui est pourtant beaucoup moins riche montréal

  • Pierre Masson - Abonné 7 octobre 2017 11 h 13

    Approfondissement de la situation

    Cet article est un bon début, mais j'aurais aimé voir des comparaisons entre les coûts d'élargir les autoroutes et les coûts de la gratuité des transports en commun (en tenant compte de leur impact sur l'engorgement des voies d'accès à une ville par les automobilistes). À Québec, on pourrait rendre gratuits les parcours express (qui transportent les travailleurs et étudiants aux heures de pointe, i.e. les périodes les plus pénibles pour tous et toutes) - métrobus inclus bien entendu, puisqu'il y a souvent correspondance finale vers ces derniers.

  • Jean Richard - Abonné 7 octobre 2017 12 h 33

    Et le péage ?

    Il n'y a pas si longtemps, il y avait, dans la grande région de Montréal, des postes de péage sur la majorité des autoroutes (la A15, la A10, la A40) et sur au moins deux ponts (Jacques-Cartier et Champlain). Ces péages ont été remplacés par la gratuité, la route étant considérée comme un service collectif. Le péage, totalement disparu, est réapparu sur deux ponts exploités par l'entreprise privée.

    On a pour ainsi dire instauré la gratuité sur les autoroutes de la région. En partant du même principe on pourrait aussi offrir la gratuité dans les transports en commun. Ce serait parfaitement légitime.

    Cependant, il faut se demander si les gens veulent vraiment la gratuité. Celle-ci vient probablement assez loin dans la liste des désirs des usagers, la rapidité et la fiabilité étant nettement plus haut.

    Dans le contexte actuel, la gratuité pourrait être un piège. Au niveau de l'exploitation, elle amènerait une diminution sensible des coûts (l'implantation de la carte Opus a largement dépassé, à la seule STM, les 100 M$ et l'entretien de ce système coûte très cher). Les recettes de la perception alimentent un peu plus de 40 % du budget. Est-ce que les coûts de la perception (salaires et équipement) sont dans la même proportion ? Il faudrait voir...

    Si la gratuité devait entraîner un maque à gagner et que le manque à gagner se traduisait par une réduction des ressources, on pourrait aller à l'inverse du but recherché. Donc, avant de promettre la gratuité, les aspirants à la mairie devraient promettre des ressources non seulement pour le maintien, mais pour l'amélioration des transports publics. Malheureusement, ils n'ont pas le contrôle de ces ressources.

    L'augmentation de l'achalandage amenée par la gratuité est un autre piège. On a déjà saturation de certaines lignes de métro aux heures de pointe. Les autobus sont désespéramment lents, pris dans les bouchons, et remplis à craquer. Peut-on y ajouter des passagers ?

    Bref, on souhaiterait entendre autre

  • Jean-Yves Arès - Abonné 8 octobre 2017 12 h 50

    ''Des revenus de billetterie ne pèsent pas lourd''

    Cela indique surtout que les services ne sont pas utilisé, alors évidement les revenus des billets sont minuscules. Dans les municipalités de petites tailles le transport collectif est très peu attractif car il ne répond pas a grand besoin. Peu de clientèle sur un même tracé conduit a dissoudre le sens du terme transport ''en commun'' puisqu'on devient a une échelle presque individuelle.

    La pertinence d'offrir ce service en devient questionnable, car on a beau placer sur ces petits bus des vitres opaques on constate tout de même un taux de fréquentation famélique au point ou l'engin de transport devient, a l'évidence, beaucoup trop gros pour le petit service rendu. Et c'est sans compter le coût de mains d'oeuvre qui prend persque la forme d'un chauffeur privé... Le tout ne survie économiquement par de constantes subventions de Québec, et tout le monde est mode déficite d'opération de début d'entreprise le temps qu'il rentre dans les mœurs de la population l'utilisation de ce mode transport et qu'idéalement il devienne vraiment collectif.
    Le hic que cette rentré dans les mœurs ne s'opère pas du tout, et que cela fait des années et des années qu'on offre un service totalement sous utilisés.
    Bien sûr la totale gratuité d'utilisation doit bien entrainé une plus grande utilisation, et donné plus de sens au qualificatif de ''collectif''.

    Mais peut-on avant tout définir clairement le but recherché avant d'ajouter aux services gratuits déjà existants ? Est-on en train d'essayer de créer des emplois, ou d'essayer de répondre a un besoin réellement communautaire ?

    Qu'avons nous comme motif pour rendre ce service gratuit, c'est a dire payé via la taxation ?

    • Jean-Yves Arès - Abonné 8 octobre 2017 12 h 51

      Dans les grandes villes la réponse est connue depuis longtemps, le transport en commun augmente l'efficience de la circulation dans les rues surchargées. Et aux heures ou le taux d'occupation des véhicules atteint un certain niveau, on réduit significativement la pollution dû au transport.

      Mais dans les petites villes ces motifs n'existes pas.

      Alors pourquoi le faire ?

  • Denis Paquette - Abonné 8 octobre 2017 12 h 58

    je ne crois pas que nous sommes près

    il faudrait voir s'il y a des villes ou c'est gratuit, ca l'est deja pour les personnes agées mais le transport n'a t-il pas toujours fait parti de nos moeurs, c'est bizarre de ne pas être préocupé par le transport,peut être que ce serait accéder au monde cyber dès maintenant