Thérapie de choc à Laval

Il n’y a pas si longtemps, le nom de la troisième ville du Québec était synonyme de corruption et de magouille.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Il n’y a pas si longtemps, le nom de la troisième ville du Québec était synonyme de corruption et de magouille.

Une équipe de chercheurs universitaires s’est intéressée à Laval en tant que paradis de la magouille. Contre toute attente, ces experts en administration publique ont assisté à ce qu’ils considèrent comme un revirement majeur : la Ville de l’ex-maire Gilles Vaillancourt est en train de devenir un modèle de saine gestion !

Oui, vous avez bien lu. La troisième ville du Québec, ébranlée par des accusations de corruption, de collusion et de fraude organisée, a pris les moyens nécessaires pour se refaire une virginité. Et ça donne des résultats, à en croire une étude de l’École nationale d’administration publique (ENAP).

« Laval est sur la bonne voie pour changer ses pratiques et sa culture administrative. Les gestes mis en avant par la Ville semblent prometteurs », dit Gérard Divay, professeur à l’ENAP.

Il dirige une équipe de 11 experts qui scrute depuis un an et demi les méthodes du maire Marc Demers pour remettre Laval sur le droit chemin. En fait, à la demande du maire, les chercheurs universitaires font beaucoup plus qu’observer. Ils jouent le rôle de conseillers auprès de l’administration municipale.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le maire de Laval, Marc Demers

Ce partenariat inédit entre une Ville et une université donne des résultats encourageants, estime Marc Demers, qui a été policier durant 30 ans à Laval avant de remporter la mairie en novembre 2013. « Les changements positifs surviennent beaucoup plus rapidement que ce que j’avais anticipé. Il y a eu un gros traumatisme à Laval. Les employés avaient honte de travailler pour la Ville », dit le maire Demers, rencontré à son bureau de l’hôtel de ville.

Son équipe, aidée par les experts universitaires, a entrepris une série de « chantiers » qui visent à remettre Laval sur la bonne voie. Un rapport de 63 pages de l’ENAP, daté du 29 avril 2016, indique que la stratégie semble fonctionner.

« Tous les chantiers visent une transformation en profondeur de l’organisation municipale », indique le document de l’ENAP.

« Les changements souhaités sont nombreux et touchent à des degrés divers toutes les unités administratives. Ils appellent une mutation profonde de l’organisation. Cette opération à multiples volets se classe, par son ambition, dans les stratégies radicales de transformation organisationnelle. Ces stratégies sont audacieuses et peuvent être risquées, comme l’indique la littérature. »

Le maire Demers était prêt à prendre ce risque associé aux grandes réformes. Après tout, Laval avait atteint le fond du baril : l’ex-maire Gilles Vaillancourt s’est fait accuser en vertu de la loi antigang d’avoir dirigé une organisation criminelle ayant commis des fraudes, de la corruption et des complots. L’ancien maître de Laval et 36 autres personnalités, dont l’entrepreneur Tony Accurso et de hauts gradés de l’administration lavalloise de l’époque, ont été arrêtés en mai 2013. Leur procès doit commencer dans les prochains mois.

En parallèle, la commission Charbonneau a documenté les liens entre le financement du défunt parti PRO des Lavallois, dirigé par Gilles Vaillancourt, et l’obtention de contrats.

« Notre principal défi était de ramener la confiance envers l’administration municipale. On est en train d’y arriver », estime Marc Demers.

Coup de balai

Mine de rien, un grand ménage s’est fait dans les plus hauts échelons à l’hôtel de ville. Les 21 membres du conseil municipal — sauf un — ont été délogés aux élections de novembre 2013. Les 17 plus hauts fonctionnaires, dont le directeur général et ses quatre adjoints, ont aussi été remplacés. Pas moins de 67 cadres (sur 400) ont été changés ; 39 des nouveaux cadres proviennent de l’extérieur.

L’arrivée de sang neuf a aidé à changer les mentalités. Durant l’ère Vaillancourt, toutes les décisions reposaient entre les mains du comité exécutif, contrôlé par le maire et ses proches. La loi du silence régnait. Le comité exécutif pouvait approuver ou rejeter un projet d’un simple trait de crayon, sans autre explication, se rappelle Marc Demers.

« Il y avait des façons de faire qui n’avaient aucun bon sens. Les gens avaient une culture où il était défendu de se parler. […] On a brisé cette mentalité de silos », dit le maire.

Il a décentralisé les décisions pour redonner du pouvoir au conseil municipal dans son ensemble — et non au seul comité exécutif — ainsi qu’à la fonction publique. Les 3500 employés de la Ville ont désormais des responsabilités claires et doivent rendre des comptes.

L’administration Demers a aussi entrepris de regarnir les rangs de la fonction publique pour redonner à la Ville une expertise perdue au fil des ans. Plus il y a de professionnels compétents, moins la Ville dépend de sous-traitants pour évaluer ses besoins et faire les travaux. Le budget de 2016 comporte l’équivalent de 393 employés de plus qu’il y a trois ans ; 53 de ces postes sont attribuables au rapatriement des activités de Laval Technopole, du Centre local de développement et de la Conférence régionale des élus.

Le maire a fait adopter un code d’éthique qui oblige les élus et le personnel à rapporter tout geste illégal ayant un lien avec la Ville. Le document s’inspire d’une centaine de codes d’éthique répertoriés en Amérique du Nord par les chercheurs de l’ENAP. En parallèle, les pouvoirs et les ressources de la vérificatrice générale et de l’ombudsman de Laval ont été améliorés.

Des millions en jeu

Le Bureau d’intégrité et d’éthique de Laval (BIEL), lié au Service de police et créé en 2014, a aussi l’indépendance nécessaire pour enquêter n’importe où, y compris à l’hôtel de ville, insiste Marc Demers. Sur 150 dossiers ouverts en 2015, le BIEL en a transmis 10 à l’Unité permanente anticorruption (UPAC), comme l’a rapporté vendredi Le Devoir.

Pour Gérard Divay de l’ENAP, ces enquêtes témoignent tout simplement d’une « culture de la vigilance » qui s’installe à Laval, après des années d’apathie devant les malversations. Le maire Demers va plus loin : il fait le pari de récupérer les dizaines de millions de dollars payés en trop à des entreprises au fil des ans en raison de la corruption et de la collusion.

La Ville a envoyé plus de 200 mises en demeure à des fournisseurs et à des individus pour les sommer de rembourser des millions payés en trop. Le programme de remboursement volontaire mis sur pied par Québec en vertu de la loi 26 établit que les contrats marqués par la fraude ont été gonflés de 20 %. Laval a investi à ce jour 800 000 $ et embauché six analystes de la commission Charbonneau dans l’espoir de récupérer ces millions qu’elle estime lui être dus.

Bref, l’équipe de l’ENAP poursuit ses recherches sur Laval avec un angle nouveau : « L’histoire administrative de Laval fournit un bon échantillon des diverses situations susceptibles de favoriser des dérives éthiques à divers niveaux de gravité », indique le rapport.

Cependant, « le redressement généralisé des deux dernières années peut être inspirant pour d’autres municipalités ».
 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
3 commentaires
  • Jean-Marc Simard - Abonné 4 juin 2016 08 h 28

    Le MTQ a aussi besoin d'un grand coup de balais, et pas seulement lui...

    «Mine de rien, un grand ménage s’est fait dans les plus hauts échelons à l’hôtel de ville. Les 21 membres du conseil municipal — sauf un — ont été délogés aux élections de novembre 2013. Les 17 plus hauts fonctionnaires, dont le directeur général et ses quatre adjoints, ont aussi été remplacés. Pas moins de 67 cadres (sur 400) ont été changés ; 39 des nouveaux cadres proviennent de l’extérieur.»


    On devrait en faire autant au Gouvernement Provincial, où un grand ménage s'impose...Quand une sous-ministre dit ne pas avoir d'ordre à recevoir de la part d'un Ministre élu, il est temps de passer un grand coup de balais...Et ça presse...

  • André Tremblay - Abonné 4 juin 2016 15 h 32

    Photo

    Que ça peut être laid ces poteaux et fils...

  • Patrick Daganaud - Abonné 4 juin 2016 21 h 34

    On en reparlera dans 10 ans

    L'ENAP peut s'abonner à sa recherche.

    Les corruptions se suivent, mais ne se ressemblent pas.

    L'ENAP elle-même n'est pas Blanche-Neige.