Des moutons de Homs aux vaches de Sainte-Françoise

Ce couple de Trois-Rivières a tenu à immortaliser la visite de l’étable de la famille Drapeau.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Ce couple de Trois-Rivières a tenu à immortaliser la visite de l’étable de la famille Drapeau.

Le petit village de Sainte-Françoise dans la MRC de Bécancour accueillait samedi une trentaine d’immigrants et de réfugiés syriens de Québec pour les convaincre de venir travailler dans leurs productions laitières. À peine arrivés, plusieurs étaient déjà prêts à dire « oui ».

« S’il y a de la francisation pour les adultes, ils vont déménager demain », résume l’interprète qui accompagnait le groupe de réfugiés syriens lors du passage du Devoir. On vient à peine d’arriver à Sainte-Françoise. Le temps d’être accueilli à l’hôtel de ville par le maire et de visiter la petite école primaire. « On est très ouvert à avoir de nouvelles personnes », dit la professeure de 5e et 6e année. Sa classe compte 9 élèves ; l’école, 61.

Ils sont une trentaine à avoir fait le voyage en autobus jaune depuis Québec. En plus des Syriens, le groupe compte notamment des réfugiés bhoutanais, une famille de Marocains… Il y a aussi un jeune homme du Burundi qui filme l’activité pour son colocataire qui n’a pas pu venir. Une jeune famille de Trois-Rivières dont la mère est d’origine colombienne et le père est irakien.

« On aurait pu remplir deux autobus », explique l’une des initiatrices de ce « projet-pilote de revitalisation », Suzanne Laroche. « C’est une piste vraiment très prometteuse pour aller recruter une main-d’oeuvre agricole. »

Au lieu de recruter des travailleurs saisonniers au Guatemala, on propose aux fermiers une stratégie de recrutement plus durable. « Les gens comprennent qu’en plus d’avoir de la main-d’oeuvre, les nouvelles familles apportent quelque chose à la communauté. Ça va faire en sorte que leurs enfants ne vont pas se ramasser dans des classes à triple niveau à l’école. »

Pendant que nous parlons, le reste du groupe visite l’étable de la famille Drapeau, l’une des plus grosses au Québec avec ses 500 vaches. Les hommes dans le groupe posent beaucoup de questions. « Est-ce qu’on va assister à la traite ? » « Est-ce que c’est possible de faire plus d’heures ? » « Vous êtes à la bonne place pour ça ! », répond le fermier en riant.

Revitalisation

Lors de notre visite, trois places étaient disponibles « dès maintenant », dont un stage rémunéré et un programme menant à l’obtention d’un certificat en production laitière. On en a profité, en même temps, pour cerner les besoins des réfugiés syriens et recenser des candidats à plus long terme.

Le programme de formation est financé par AGRIcarrières, un comité intersectoriel soutenu par l’Union des producteurs agricoles (UPA) qui travaille à développer de la main-d’oeuvre dans le domaine.

« On a un problème, on est en dévitalisation », résume le maire de Sainte-Françoise, Mario Lyonnais. « Les gens qui achètent des maisons, ce sont souvent des gens de la ville qui viennent pour leur retraite. Mais ça nous prend des jeunes aussi. »

Quand on lui demande s’il joue à la « petite séduction », il s’en défend. « Ce n’est pas de la séduction, c’est de la revitalisation. Il y a personne qui a mis des fleurs dans le village. »

Selon lui, le programme pourrait essaimer un peu partout dans le coin. « On sait aussi qu’on a des demandes en fermes porcines. Pas loin d’ici, il y a une usine d’atocas qui a besoin d’employés aussi. »

Accueillir sans attendre

Le projet de Sainte-Françoise est né dans la tête de deux professeures de francisation, Josée Laroche et Céline Auger. En travaillant notamment auprès des réfugiés bhoutanais, elles ont découvert qu’ils s’intéressaient beaucoup à l’agriculture. « On espère qu’on n’échappera pas les Syriens avec un profil agricole intéressant, comme on l’a fait avec les Bhoutanais qui sont partis en Ontario », explique Suzanne Laroche. « Là, on a une infrastructure, un accueil pour pouvoir les amener tout de suite sur les lieux sans attendre. »

Sa collègue, Céline Auger réside dans le village voisin de Fortierville avec sa famille. « On ne se cachera pas que, pour certains, c’est une montagne d’apprendre le français, dit-elle. Ils se demandent qu’est-ce que ça donne. Après la journée d’aujourd’hui, on peut espérer que leur vision de ce que ça donne soit plus claire. »

Arrivés en janvier et février, les Syriens viennent tout juste de commencer les cours. « Nous sommes venus voir comment ça fonctionnait [à Sainte-Françoise] et nous sommes contents », disent-ils par la voix de l’interprète. « Mais c’est le français notre préoccupation. »

Bref, pas question pour eux de venir tant que la francisation ne sera pas terminée, d’ici un an. La chose étant précisée, l’un d’eux s’inquiète d’avoir « dérangé les gens pour rien ». Non, lui répond-on. « Quand vous serez prêts, nous le serons aussi. » Pour le reste, rien ne semble les inquiéter. Plusieurs travaillaient déjà dans le monde agricole en Syrie, comme cet éleveur de moutons.

Du côté des immigrants qui parlent le français, les enjeux sont différents. Driss et Fatima Daoudi, du Maroc, sont emballés. « On a été très bien accueillis, les gens sont chaleureux », explique M. Daoudi, dont la famille est à Québec depuis dix mois. Incapables de trouver des emplois, ils aimeraient bien déménager à Sainte-Françoise. « On a un grand intérêt. Le grand défi maintenant, c’est de convaincre les enfants. Ils viennent de s’installer à Québec et là, on les déménagerait à nouveau… »

La conversation est interrompue par une invitation à parcourir le village en carriole. « Si on vient s’installer ici, est-ce qu’on va toujours être gâtés comme ça ? », de demander Mme Daoudi au maire sur un ton moqueur.

La fin de la journée approche. Ne reste plus qu’à aller visiter une maison à vendre dans le village voisin. « C’est 400 $ par mois », signale l’intervenante. « Et si vous voulez avoir des poules et une chèvre, il y a une petite fermette à côté. »

Dans le bus, le groupe de Syriens est de très bonne humeur. « Ça ressemble beaucoup à chez eux quand ils étaient en Syrie. C’est un petit village avec peu d’habitants », résume l’interprète. « Ils aiment ça. »

Assis au fond de l’autobus, l’un des hommes se met à chanter un air en arabe et tout le monde se met à taper des mains. « Ils chantent pour le chauffeur », nous dit l’interprète en riant dans le tumulte. « S’ils chantent, ça veut dire qu’ils se sentent chez eux. »

5 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 10 mai 2016 06 h 46

    Vraiment intéressant ...

    leur donner de l'intérêt pour apprendre le français en les faisant visiter des villages francophones, des entreprises francophones. Je comprends que la langue est difficile à apprendre, ça prend de la motivation, surtout quand nous sommes entourés de millioins d'anglophones en Amérique.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 10 mai 2016 07 h 35

    Très belle initiative mais......

    C'est une super de belle initiative! Mais il faudrait peut-être penser à envisager la délicate question du permis de conduire.....surtout pour les Syriens qui ne parlent pas français. Ce sera plus facile pourle Marocain ou le Burundais qui possède déjà le français.

    On se souvient que plusieurs familles Bhoutanaises-Népalaises sont parties pour l'Ontario et que l'une des raisons était: le permis de conduire!

    S'installer en permanence en région, sauf exceptions, va nécesssiter avoir un véhicule......et, par conséquent, un permis de conduire!

  • Gilles Théberge - Abonné 10 mai 2016 08 h 56

    Intriguant

    L'enseignante dit que "pour certain, c'est une montagne que d'apprendre le français"

    Veut-elle dire que c'est simplement difficile, ou que c'est plus difficile qu'une autre l

    • Pierre Grandchamp - Abonné 10 mai 2016 18 h 31

      Or, dans le réseau, cette question du permis de conduire est banalisée.
      Alors qu'il s'agit d'une question majeure dans le parcours d'un réfugié parrainé par l'État. Parce que, dans le cas d'un réfugié parrainé par le privé, normalement le réfugié va recevoir de l'aide appropriée;au bout d'un an, le réfugié doit être autonome et "le privé" s'efface.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 10 mai 2016 13 h 34

    Résoudre la quadrature du cercle en région: le permis de conduire en région

    On comprend facilement que, dans les premiers mois de leur arrivée, les réfugiés parrainés par l'État(signifie être sur l'aide sociale) ont beaucoup de chats à fouetter, particulièrement ceux qui ne parlent pas le français ou l'anglais:le climat, la nourriture, la culture, la carte débit, faire l'épicerie, les enfants à l'école, la santé et SURTOUT LA LANGUE pour ceux qui ne parlent pas le français ou l'anglais....etc.

    Facile à comprendre que, ajouter à cela la question de préparation à l'examen théorique et à l'examen pratique de la SAAQ, cela devient très difficile.

    Or,si le réfugié avait un permis dans son pays, son permis n'est plus valide ici au bout de 6 mois.

    En région, à un moment donné, avoir un véhicule s'avère une nécessité. Surtout quand vient le temps d'aller travailler. Et puis, au bout d'un certain temps, la famille resssent le besoin d'être autonome; elle veut être capable de se débrouiller par elle-même.

    La réalité, selon mon vécu en région, c'est que bon nombre de ces réfugiés n'ont pas le choix: ils conduisent, un jour ou l'autre, sans permis valide. Qu'ont -ils à perdre? Et s'ils se font arrêter, ils verront leur véhicule remorquer; ils devront payer une amende....et se retrouveront gros Jean comme devant.