Les villes peinent à trouver l’argent pour s’adapter

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
À Percé, un mur de béton soutient une promenade avec vue sur le rocher Percé. L’infrastructure, en fin de vie, est désormais vulnérable.
Photo: Pack-Shot À Percé, un mur de béton soutient une promenade avec vue sur le rocher Percé. L’infrastructure, en fin de vie, est désormais vulnérable.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Devant les changements climatiques, les villes se retrouvent sur la ligne de front. Certaines municipalités du Québec ont déjà adopté des plans pour s’adapter aux bouleversements. Mais trouver les sous pour mettre en oeuvre les mesures nécessaires représente un défi.

Percé souhaite créer une plage de galets sur son littoral de l’Anse du Sud. La raison : les changements climatiques menacent à cet endroit le coeur patrimonial de la ville. Ne pas réaménager cette berge pourrait entraîner des pertes de 705 millions de dollars dans les 50 prochaines années, selon une analyse coûts-avantages des options d’adaptation en zone côtière à Percé, publiée en mars dernier par le consortium Ouranos.

Cette portion est actuellement protégée par un mur de béton soutenant une promenade en bord de mer. Mais l’infrastructure, en fin de vie utile, est désormais vulnérable. « Il y a un rehaussement du niveau marin et en même temps il y a une disparition des glaces en raison de redoux réguliers, explique Lisa-Marie Gagnon, urbaniste et chargée de projet en développement durable et patrimoine à Percé. Les glaces étaient une protection, une sorte de tampon pour le littoral parce que les tempêtes hivernales sont souvent plus fortes. Maintenant, le littoral est complètement exposé. Les impacts de ces tempêtes, même si elles ne sont pas nécessairement plus récurrentes, sont majeurs ». De plus, une érosion de 15 cm par an de la berge est prévue dans le secteur nord de l’Anse à partir de 2020. Des motels, des commerces et d’autres infrastructures touristiques, qui accueillent environ 400 000 visiteurs par année, sont donc en danger.

Selon le rapport d’Ouranos, la plage avec galets non seulement éviterait les pertes encourues dans le cas d’une absence d’intervention, mais elle générerait des avantages nets supplémentaires de 68 millions sur 50 ans en raison des retombées touristiques. La violence des vagues, lors de tempêtes, devrait ainsi être amenuisée puisque celles-ci monteraient graduellement sur une plage au lieu de fouetter un mur de béton.

« En ce moment, on est en démarche auprès des gouvernements pour trouver les moyens de financer un ouvrage comme celui-là », dit Lisa-Marie Gagnon. Selon elle, plusieurs millions de dollars seront nécessaires pour lancer le chantier, mais aussi pour mener certaines études préalables.

« On continue de marteler le fait que ce n’est pas un équipement local, mais plutôt régional et provincial, souligne Mme Gagnon. Toute l’industrie touristique s’appuie souvent sur l’image du rocher Percé pour vendre le Québec en entier. Actuellement, le meilleur endroit pour l’observer tombe en ruine. Donc on considère que le gouvernement doit nous soutenir là-dedans. »

  

Manque de programmes

« Il y a des solutions d’adaptation qui ne sont pas un lourd fardeau fiscal, renchérit Nathalie Bleau, coordonnatrice du programme Environnement bâti à Ouranos. Mais pour d’autres mesures, si on veut mettre en place des bassins de rétention par exemple, ça devient plus laborieux et un programme Climat municipalité pourrait aider. » Le programme provincial Climat municipalité, issue du Plan d’action 2006-2012 sur les changements climatiques, avait soutenu cinq municipalités dans leur élaboration d’un plan d’adaptation aux changements climatiques. Trois-Rivières, Sherbrooke, Québec, Laval et Montréal en ont déposé un dans les trois dernières années. Mais un deuxième programme Climat municipalité se fait toujours attendre.

« On est rendus tous les cinq à la mise en oeuvre, mais il n’y a pas de programmes pour nous aider […], constate Julien Saint-Laurent, spécialiste en environnement à la Ville de Trois-Rivières. Il n’y a rien non plus pour que les autres villes emboîtent le pas et commencent des démarches. » M. Saint-Laurent reconnaît que le plan déposé en 2013 par Trois-Rivières, articulé autour de 52 actions à réaliser en dix ans, était « archi-ambiteux ». « C’est certain que des projets verraient plus facilement le jour s’il y avait une aide financière associée, souligne-t-il. On essaie d’en faire le plus possible avec les moyens qu’on a. Probablement qu’on ne réussira pas à mettre en place les 52 actions en dix ans, mais on va en faire une bonne partie. »

À Sherbrooke, où le plan d’action est aussi entré en vigueur en 2013, 15 % des 92 actions prévues sont complétées, 24 % ont été amorcées, 29 % sont continues dans le temps, tandis que 32 % n’ont pas débuté. Un plan particulier en cas de canicule a été mis en place. Une automatisation à distance des vannes du barrage Westbury devrait être finalisée cette année pour améliorer la gestion des crues, car les précipitations intenses et les inondations sont de plus en plus fréquentes dans la région. « Il n’y a pas de financement, mais quand une ville décide d’adopter un plan d’action comme celui-là, elle n’a pas le choix de penser qu’il y aura des sous à y mettre, note Chantal Pelchat, chargée de projets en environnement à la Ville de Sherbrooke. Chaque fois qu’on a une inondation, il y a un impact financier important. S’adapter et mettre en place des mesures pour atténuer ces impacts, c’est primordial. »

Confronté à des refoulements d’égouts plus fréquents en raison des pluies intenses, Trois-Rivières planifie d’aménager des îlots de biorétention, afin d’améliorer la gestion des eaux pluviales, à travers la réfection d’un tronçon de 1,3 km de la rue Saint-Maurice. Pour ce projet, Trois-Rivières a déposé une demande d’aide financière au Fonds municipal vert de la Fédération canadienne des municipalités (FCM). Plusieurs autres villes se tournent aussi de ce côté. Le gouvernement Trudeau a annoncé dans son budget 2016 qu’il allait octroyer 125 millions au cours des deux prochaines années pour accroître ce fonds. Depuis sa création en 2000, le Fonds municipal vert a fourni environ 700 millions pour des infrastructures vertes réparties à travers le pays.

Au-delà des questions d’argent, Natahlie Bleau soulève la nécessité de mettre en place un accompagnement. « Ce ne sont pas tous les élus et les gestionnaires qui sont au même niveau de connaissances dans l’adaptation aux changements climatiques. Il y a un besoin en formation », dit-elle. Ouranos tisse d’ailleurs des liens dans cette perspective avec l’Union des municipalités du Québec (UMQ). En France, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) accompagne les gestionnaires et techniciens des communes françaises dans la réalisation et l’application d’un plan climat. « On s’inspire beaucoup de leur modèle. On est en discussion constante avec eux pour voir comment ce genre d’accompagnement pourrait se réaliser ici », indique Mme Bleau.