Les régions se relèvent lentement

Cynthia Rivard Collaboration spéciale
Rouyn-Noranda
Photo: Source Les arts et la ville Rouyn-Noranda

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Il y a 18 mois, le gouvernement du Québec revoyait en profondeur son intervention dans le développement économique des régions. Le ministre des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire de l’époque, Pierre Moreau, annonçait l’abolition des conférences régionales des élus (CRE) et laissait à chaque MRC le choix de maintenir ou non son centre local de développement (CLD). Dans la foulée, il annonçait des coupes de financement majeures, de l’ordre de 300 M$, dans le pacte fiscal.

Il s’agit là de mauvais souvenirs pour Marc-Alexandre Brousseau, maire de Thetford Mines : « On a tenté d’appliquer partout un remède à un problème vécu dans les grandes villes. De notre côté, nous avions un CLD très performant et nous avons dû travailler très fort pour maintenir ses services, avec un budget amputé de moitié, en allant entre autres utiliser des surplus qui ne sont pas éternels. Pour nous, mettre la hache dans le développement économique local et régional, ça a été une erreur et on ose espérer que le gouvernement réinvestira dans ce secteur. »

Dans cette région particulièrement dynamique qui a procédé à une reconversion économique complète après la fermeture des mines d’amiante, la Société de développement économique (SDE) — le CLD de l’endroit — a été l’acteur-clé de la diversification, selon le maire. La SDE y a développé de nombreux projets structurants, dont Espace entrepreneuriat, consacré au démarrage d’entreprises, le Centre de transformation agroalimentaire, offrant les locaux nécessaires à la transformation alimentaire, et l’Incubateur agroalimentaire des Appalaches. Pourtant, la nouvelle donne gouvernementale a mené à des discussions qui ont été ardues sur le maintien ou non de la SDE. « Cela a ouvert la porte à toutes sortes de discussions sur la contribution financière de chaque municipalité et sur les retombées de son action dans chacune de ces municipalités. Au bout d’un an, nous en sommes finalement arrivés à un consensus pour son maintien. Nous l’avons même renforcée en la fusionnant à l’Office du tourisme. »

Se réorganiser sans argent

Selon les différentes sources sondées dans le monde municipal, entre 45 et 50% des CLD auraient été maintenus à travers le Québec, les autres ayant été dissous à la faveur d’une intégration de leurs services à même les villes et les MRC. Quant aux conférences régionales des élus, qui avaient des mandats en ce qui concerne la concertation régionale et qui disposaient d’importantes sommes pour agir sur des enjeux spécifiques, leur absence se fait sentir partout. « Abolir les CRE, c’était peut-être un besoin dans les grands centres, mais ici, en Abitibi-Témiscamingue, on travaillait beaucoup en concertation. Comme région éloignée, on se doit d’imaginer sans cesse des solutions pour assurer une occupation dynamique du territoire et participer à l’essor économique du Québec », soutient Mario Provencher, maire de Rouyn-Noranda, à la fois ville et MRC depuis 14 ans. « Ma crainte, c’est que sans concertation régionale, en traitant les enjeux chacun dans nos MRC, sans espace pour harmoniser nos gestes, on finisse par créer des dédoublements. »

Les régions se réorganisent donc tant bien que mal, en établissant des espaces de discussion qui réunissent les élus municipaux, mais dont l’action est, de l’aveu du maire de Thetford Mines, limitée. « On se rencontre, on se parle. Mais sans argent disponible, on ne peut pas aller plus loin que la discussion. » Même son de cloche du côté de Mario Provencher : « Il y avait beaucoup d’argent dans les conférences régionales des élus. C’était un fonds commun. Si on prenait une décision qui avantageait une MRC une fois, on savait que la prochaine en avantagerait une autre. Maintenant, la dynamique est tout autre. Chaque préfet doit se valider auprès de son conseil. Les organisations régionales qui restent doivent solliciter cinq MRC. Tout cela ralentit tout le monde. » Après s’être employés à liquider la CRE, les élus de la région de l’Abitibi-Témiscamingue amorcent la reconstruction d’une nouvelle instance et viennent tout juste d’embaucher une ressource affectée à ce mandat.

Un nouveau rôle pour les cités régionales

Du côté du Bas-Saint-Laurent, le maire de Rivière-du-Loup, Gaétan Gamache, est pour sa part enthousiaste pour la suite des choses : « Les cités régionales prennent une place de plus en plus importante dans le développement régional. Les conférences régionales des élus avaient pris une place ; les villes centres en prennent une autre. » Cette ville, nommée par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) première ville entrepreneuriale au Québec, a pris, il y a cinq ans, un virage en développement durable. Elle a notamment implanté une usine de biométhanisation qui récupère les déchets de plusieurs MRC de la région pour en tirer du gaz naturel et, bientôt, du gaz naturel liquéfié. Elle souhaite aujourd’hui agir comme un « leader » rassembleur, à l’écoute des besoins des autres municipalités. « Rivière-du-Loup va prendre une place importante dans le développement du port de Cacouna et dans d’autres dossiers en offrant par exemple les services de notre ingénieur et de nos biologistes à d’autres municipalités. » Dans cette MRC, les coupes gouvernementales ont fait moins mal qu’ailleurs, un fait attribuable, selon le maire Gamache, à une entente très avantageuse signée avec Innergex, qui confère aux municipalités d’importantes retombées économiques provenant de l’exploitation d’un parc éolien.

En ce qui concerne la concertation régionale, le Bas-Saint-Laurent se réinvente. Les élus de la région comptent sur une nouvelle organisation et ont décidé de confier certains des anciens mandats de la CRE aux MRC jugées les plus performantes dans certains domaines d’intervention.

Réseau des villes innovantes

Les villes centres de l’Est-du-Québec bénéficient par ailleurs du Réseau des villes innovantes de l’Est-du-Québec. « Il s’agit d’un réseau informel auquel participent les centres collégiaux de transfert technologique du territoire, qui permet de continuer le travail de concertation en recherche appliquée », explique Gaétan Gamache. Un enjeu important, qui rejoint les préoccupations de ses collègues de Rouyn-Noranda et de Thetford Mines.

L’innovation, la qualification et l’attraction de la main-d’oeuvre sont, pour les trois élus, des préoccupations constantes. Ont-ils en main tous les outils nécessaires pour relever ces défis ? « Il manque le carnet de chèques. Le nerf de la guerre en développement, c’est l’argent », conclut le maire Provencher.