Le projet du Massif en vaut-il le coup?

La ministre de l’Économie, Dominique Anglade, a demandé à Investissement Québec de réétudier le projet du Massif dans Charlevoix.
Photo: Source le groupe Massif La ministre de l’Économie, Dominique Anglade, a demandé à Investissement Québec de réétudier le projet du Massif dans Charlevoix.

Dix ans après le démarrage du projet touristique quatre saisons du Massif dans Charlevoix, le gouvernement du Québec jongle avec l’idée d’investir à nouveau dans l’aventure pour relancer le projet et y attirer le Club Med. Avec plus de 65 millions de dollars de fonds publics déjà consentis, le jeu en vaut-il la chandelle ?

En décembre dernier, le Club Med et Le Massif avaient cessé de négocier après trois ans de pourparlers, incapables de s’entendre sur le partage du risque financier. Or, la ministre de l’Économie, Dominique Anglade, a récemment demandé à Investissement Québec de réétudier le dossier. Des recommandations devraient arriver sur son bureau sous peu.

Elle répondait à une demande de la députée locale Caroline Simard, qui a tenu à réactiver le dossier. « Ce projet-là, c’est 300 emplois directs chez nous, c’est des retombées économiques extrêmement importantes », résume-t-elle en entrevue au Devoir. Investissement Québec est par ailleurs déjà concerné par le projet, puisqu’il détient 25 % du capital-actions du groupe depuis 2008.

Avant cela, en 2006, le président du Groupe Le Massif de Charlevoix, Daniel Gauthier, avait convaincu les deux ordres de gouvernement d’investir 65 millions dans le projet (28 millions d’Ottawa, 37 millions de Québec). Lui-même s’engageait à mettre des dizaines de millions sur la table.

À l’époque, il n’était pas question d’un partenariat avec le Club Med. Au contraire. « Notre projet est un lieu ouvert, c’est-à-dire sans clôture, avec accès public presque partout : c’est l’antithèse même d’un resort », déclarait M. Gauthier lors d’une allocation devant la Chambre de commerce de Québec en octobre 2005.

Le Groupe Le Massif n’a pas voulu nous accorder d’entrevue ces dernières semaines. Or, si on fouille les archives, on constate que l’ancien patron du Cirque du Soleil voulait réinventer le tourisme comme il l’avait fait avec le cirque. Le complexe quatre saisons devait être un modèle en matière de développement durable. On parlait d’hébergements dans les arbres, d’un hôtel discret au pied de la montagne. Puis le projet a commencé à changer.

Rare critique

François Lessard, un résidant de Baie-Saint-Paul, est l’un des rares à avoir critiqué ouvertement ce virage. En 2014, il déposait au bureau de la députée Simard une pétition de 140 noms demandant au gouvernement « de commander dès que possible un bilan public objectif et complet » du projet. « Il est de notoriété publique que, plus de six ans après son lancement officiel, ce projet présenté à l’origine comme étant vert et collectif rencontre d’énormes difficultés à atteindre les objectifs visés malgré les importantes subventions consenties », écrivait-il.

Lorsqu’il a su qu’Investissement Québec envisageait de réinvestir, M. Lessard s’en est désolé. « C’est une opération de sauvetage financier qui n’a rien à voir avec le développement, la collectivité et le respect du territoire. »

Il faut dire que les embûches ont été nombreuses. Le rêve de Daniel Gauthier s’appuyait sur trois fondements : la montagne à Petite-Rivière-Saint-François, le train touristique et l’hôtel La Ferme à Baie-Saint-Paul. Le groupe a subi des revers sur les trois fronts.

En 2007, La Ferme a brûlé et il a fallu tout recommencer. Quant au train, il s’est buté aux problèmes persistants d’érosion sur le parcours. Le modèle d’affaires de croisière ferroviaire gastronomique a aussi dû être revu parce qu’il était non rentable. Du côté de la montagne, le groupe a réalisé des compressions importantes en 2013, et la décision de fermer le chalet de la base a alors été très mal reçue.

Plus à perdre qu’à gagner ?

Les leaders locaux, eux, y croient toujours. Selon le patron de Tourisme Charlevoix, Jacques Lévesque, Le Massif a déjà beaucoup contribué à accroître l’achalandage local. « On l’a vu dans le secteur de Baie-Saint-Paul chez les hôteliers. Un hôtelier m’a dit qu’il atteignait des taux d’occupation de 85 % l’hiver. »

En fait, la plupart des intervenants à qui Le Devoir a parlé jugent que la région a plus à gagner qu’à perdre. Et ce, même si le processus a été plus long et laborieux que prévu. Au départ, le projet devait se réaliser pour 2013.

« Je pense qu’on a plus d’avantages que d’inconvénients dans ce projet-là », plaide le maire de Baie-Saint-Paul, Jean Fortin, en insistant sur la qualité de l’hôtel et sa salle de spectacle. « Mais c’est sûr que le fait que le développement à Petite-Rivière-Saint-François soit plus lent que prévu, ça fragilise. »

Le développement immobilier à la base de la montagne à Petite-Rivière-Saint-François devait en effet contribuer à financer les équipements publics découlant du projet. C’est le cas de la desserte locale du train qui est déficitaire et que la Ville contribue à financer.

Or, on n’a presque rien construit au pied de la montagne. En attendant, la valeur des propriétés a explosé aux alentours du Massif avec une hausse moyenne de 84 % depuis 2006. « C’est sûr qu’en surévaluant les terrains, les achats et les ventes ont beaucoup ralenti », note le maire de Petite-Rivière-Saint-François, Gérald Maltais.

Il défend le projet et est ravi qu’on cherche à relancer l’entente avec le Club Med. Sa ville a reçu 10,4 millions du gouvernement pour investir dans une usine d’épuration et le prolongement du réseau d’égout et d’aqueduc dans le but d’accueillir le développement immobilier en bas de la montagne et l’arrivée du Club Med. « On devrait commencer les travaux en juin. »

D’autres sont moins enthousiastes. Claude Saint-Charles, un ancien conseiller municipal à Baie-Saint-Paul, craint qu’une aide supplémentaire d’Investissement Québec ne bénéficie qu’aux gros joueurs. « Si c’est pour améliorer la montagne et le ski, je dis oui. Mais si c’est pour l’immobilier, je dis non. Le peuple québécois a assez mis d’argent là-dedans. […] Le développement économique pour Charlevoix, c’est extrêmement important. Mais pas donner de l’argent à une des 10, 12 compagnies de Gauthier pour qu’il se bâtisse sur les terres de la Couronne des projets immobiliers qui ne vont rapporter qu’à lui. »

Selon l’ancien vice-président du Groupe Le Massif Jean-Michel Perron, le Club Med s’est imposé comme une « bouée » dès l’époque où il est parti, vers 2007. « Construire des liens ferroviaires, des hébergements atypiques, en tourisme ce n’est pas suffisant pour créer une expérience mémorable. Ça prend des activités hors normes, des ambiances », dit-il. « C’était clair que le Club Med allait être la bouée qui allait permettre de rendre unique tout ce projet-là. Par le concept déjà établi et la machine marketing du Club Med. »

Qu’adviendra-t-il si le projet avec le Club Med avorte ? « C’est sûr que ça créerait à mon avis un problème majeur par rapport à la destination du Massif », réagit M. Perron, qui est aujourd’hui consultant en tourisme. « Au Québec, des investisseurs comme Daniel Gauthier qui sont prêts à mettre des millions de dollars dans le tourisme, on les compte sur les doigts de la main. J’espère que ça va procéder. »

Le maire de Petite-Rivière-Saint-François se dit quant à lui confiant. « On nous a dit que Groupe Le Massif était encore à la table à dessin pour présenter un projet [au bas des pentes], que ça allait bien, que le projet continuait. L’idée, c’est d’avoir une décision claire du Club Med. Et aussitôt que les travaux d’usine de traitement des eaux et d’aqueduc vont être commencés, j’ai l’impression que ça devrait avancer plus rapidement. »


Chronologie d’une longue saga

2002 Daniel Gauthier achète la station Le Massif pour 9,2 millions.

2005 Il présente son projet et s’engage à investir plus de 115 millions à 6 conditions, dont des subventions de 75 millions, l’appui de la communauté et une entente signée avec les employés du Massif.

2006 M. Gauthier obtient des subventions de 65 millions provenant de Québec et d’Ottawa.

Juin 2007 Un incendie détruit la Ferme Filbaie, où devait être construit l’hôtel.

2008 La Société générale de financement (aujourd’hui Investissement Québec) devient actionnaire minoritaire du Groupe Le Massif.

2010 Le Massif investit 16 millions dans la station de ski.

Octobre 2010 L’hôtel La Ferme est inauguré à Baie-Saint-Paul.

Septembre 2011 Lancement du train touristique.

2013 Compressions à la station de ski.

Mai 2015 Le Massif cède l’hôtel La Ferme au Groupe Germain.

Décembre 2015 Le Club Med et Le Massif cessent de négocier.

Avril 2016 Investissement Québec réétudie le dossier à la demande de la députée Caroline Simard.
3 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 2 mai 2016 07 h 12

    67 millions d'argent public déjà dans ce projet!

    On parle de 300emplois directs, disaient ces dames, mais des emplois dans l'hôtellerie, ce n'est pas la même chose que des emplois chez Bombardier, on s'entend!

  • Bernard Terreault - Abonné 2 mai 2016 07 h 56

    Puis le monde des affaires se plaint

    "Les taxes et impôts sont trop élevés au Québec, on jette l'argent public par les fenêtres", mais il suffit qu'un beau parleur et/ou contributeur au Parti se pointe et on lui fait un cadeau de 65 millions, et on en rajoute quand ça ne marche pas! Comment se fait-il que tous ces gens d'affaires qui croient dur comme fer à l'efficacité de l'entreprise privée sont toujours en train de quêter l'argent des gouvernements? Si le projet est rentable, les banques et autres investisseurs se feront un plaisir d'y investir, non? Les vrais entrepreneurs à succès sont partis de rien, sans aide, et ils ont réussi.

  • Colette Pagé - Abonnée 2 mai 2016 10 h 14

    Un temps d'arrêt !

    Comment expliquer qu'après avoir subventionné ce projet à la hauteur de 65 millions qu'il ne soit pas encore sur les rails ? Étant donné que les ressources de l'État ne sont pas un puits sans fonds ne serait-il pas arrivé de temps de dire au promoteur que désormais comme il en retira les bénéfices c'est à lui de prendre les risques.

    Et comme le Cirque du Soleil que le promoteur connaît bien qui au début a reçu un coup de pouce du Gouvernement du Québec par la suite le Cirque a volé de ses propres ailes.