Beauceville redoute la débâcle

La Ville surveille de près le niveau de la rivière Chaudière, qui, pour l’instant, baisse petit à petit. Mais un redoux pourrait faire encore plus mal.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir La Ville surveille de près le niveau de la rivière Chaudière, qui, pour l’instant, baisse petit à petit. Mais un redoux pourrait faire encore plus mal.

Quatre jours après une inondation qui a fait 200 sinistrés, la petite ville de Beauceville reprend un semblant de vie normale. Mais tout le monde sait que le pire est peut-être à venir.

Avec son embâcle de glace de 7 kilomètres de long, la rivière Chaudière menace la municipalité comme une épée de Damoclès. En effet, la fonte pourrait provoquer une débâcle ravageuse. À l’hôtel de ville, le directeur général, Félix Nunez, surveille de près le niveau de l’eau sur son cellulaire. « Actuellement, ça baisse, mais pour combien de temps ? » Le pire scénario pour lui ? Le retour de la pluie.

Dans la nuit de jeudi à vendredi, l’eau de la rivière est venue lécher les marches de l’hôtel de ville, le long du boulevard Renault. « On avait de l’eau jusqu’à l’entrée. Un peu plus et ça rentrait à l’hôtel de ville. » À l’intérieur, M. Nunez et d’autres se sont dépêchés de monter le matériel informatique à l’étage. Dehors, les pompiers allaient réveiller les résidants. « Il y en a plusieurs qui ont perdu leurs voitures parce qu’ils n’ont pas eu le temps de les sortir. » La rivière est sortie de son lit, puis tout a gelé. « C’est ça le problème avec les inondations en février », résume M. Nunez.

En face, au Tim Hortons, un groupe d’hommes discutent en buvant du café. Questionnés sur l’inondation de jeudi, Roger et Marc relativisent. « C’était pas si pire. Ce qu’on a eu, c’est rien, ma petite fille. C’est là que c’est dangereux. […] Des embâcles longs comme ça, ça fait longtemps qu’on n’a pas vu ça. »

L’habitude de l’urgence

Ici, les inondations font pratiquement partie du patrimoine. « En 1991, la cabane de taxi de mon père est passée en dessous du pont », raconte Roger. Il y a aussi la fois où l’eau était rentrée dans l’église en plein mois de décembre. Et l’inondation, encore plus légendaire, de 1917… « Cette année-là, le pont de Beauceville était descendu à terre. »

Mais les gens ont l’habitude, ils se préparent. Dans l’entrée, une réserve de sacs de terre rappelle qu’il faut se tenir prêt. Les gens n’oublient pas qu’ils ont une épée de Damoclès au-dessus de la tête, mais « la vie continue », résume M. Nunez. « Tout le monde a repris sa routine. Il faut continuer, on n’a pas le choix. On va gérer la crise quand elle va arriver. »

Au Motel Royal à côté, la crue a arraché une partie de la galerie arrière qui donne directement sur la rivière. Là aussi, l’eau s’est rendue jusqu’au perron. Malgré tout, le gérant dit que ce n’était pas si grave. « J’ai vu pire que ça », dit André Goyette qui travaille là depuis 17 ans.

Chose certaine, personne ne s’attend à ce que le nombre d’inondations diminue à Beauceville. « Avec les changements climatiques, il va falloir s’attendre à ce que ça arrive à des moments où ça n’arrivait pas avant », poursuit M. Nunez. La succession d’épisodes de pluie et de gel a mis beaucoup de pression sur la rivière qui a l’habitude de sortir de son lit, mais beaucoup plus tard au printemps. « L’idéal, c’est quand la débâcle est au mois d’avril, quand le débit d’eau est plus important, ça pousse et ça s’en va. »

D’ailleurs, les techniques habituelles pour briser l’embâcle ne tiennent pas cette fois-ci. On a beau recourir à des rétrocaveuses amphibies (communément appelées grenouilles) pour percer des trous, la glace tient. « On va faire des recherches là-dessus pour voir s’il n’y aurait pas d’autres façons de faire. […] On est à la merci de Dame Nature. Si on pouvait faire quelque chose, on l’aurait déjà fait. »

Au centre de la rivière, on ne distingue plus rien de l’île Ronde sur laquelle la ville a fait aménager un anneau de glace. Seule une passerelle dirigée vers la ville rappelle son existence. Les immenses blocs de glace sont ici rois et maîtres.

Coup de chance

À quelques pas de l’hôtel de ville, le résidant d’un demi-sous-sol s’affaire à nettoyer son logement qui, lui aussi, a pris l’eau. Robert Lepage — non, pas le dramaturge — vend des champignons sauvages. Il s’estime chanceux, car sa pompe fonctionnait déjà quand la rivière est sortie de son lit à cause d’un autre problème de plomberie. Il se félicite de ne pas avoir pris son médicament pour dormir dans la nuit de jeudi. Cela lui a permis de se réveiller à temps et de sauver son précieux ordinateur. « La chance, c’est dans la malchance qu’on la trouve », a-t-il lancé alors qu’on le laissait à son ménage.

De ce côté de la rivière, à l’est, la plupart des victimes sont des commerçants. La majeure partie des résidants sinistrés se trouvent de l’autre côté, près de l’église. Karine Dubé a eu près de deux mètres d’eau dans le sous-sol de sa maison sur l’avenue Lambert. « J’ai acheté en juillet », explique-t-elle l’air abattu. Une belle maison ancestrale, face à l’église. Elle savait que la rivière pouvait sortir de son lit, mais pas à ce point-là. « Je ne suis même pas considérée comme étant en zone inondable. On m’avait dit qu’il y aurait probablement de l’eau chaque année. Quelques pouces. »

Quand les pompiers sont venus frapper à sa porte dans la nuit de jeudi à vendredi, elle pensait avoir affaire à des jeunes qui font des mauvais coups. Elle se préparait à se fâcher quand elle a ouvert la porte et vu que les roues de sa voiture étaient pratiquement immergées.

Lundi soir, elle participait à la soirée d’information organisée par le gouvernement pour les sinistrés qui ont droit à une aide financière.

Tout ce qui se trouvait dans le sous-sol de Karine Dubé est bon pour la poubelle : laveuse, sécheuse, appareil de chauffage central, congélateur et surtout les meubles et caisses que sa grande fille avait entreposés dans le sous-sol entre deux déménagements. Il faudra aussi payer le nettoyage, les heures du réparateur de la compagnie de gaz au propane. Bref, des milliers de dollars.

Quand on lui demande si elle craint la prochaine débâcle, elle répond que, de toute façon, elle a « perdu tout ce qu’elle pouvait perdre ». Mais elle aussi s’estime chanceuse dans sa malchance. « Au moins, j’avais ma pompe. Sans ça, l’eau serait montée jusqu’au rez-de-chaussée. » À l’intérieur, des photos de familles sèchent dans un coin.

3 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 1 mars 2016 08 h 02

    Quoi de nouveau ?

    Depuis ma petite enfance que j'entends parler presque chaque année des inondations de la Chaudière. Toujours, le gouvernement paye la facture. Quand aura-t-on le courage de déménager tout le monde sur les hauteurs et interdire de reconstruire dans le creux de la vallée, transformé en parc ? Ce sera moins cher à long terme.

  • Michel Lebel - Abonné 1 mars 2016 10 h 01

    Les embâcles...

    À une certaine époque, j'allais assez souvent dans la Beauce, Diable, j'en ai entendu des vertes et des pas mûres au sujet des inondations en Beauce. Oui, cela fait bien partie du patrimoine local! De mémoire, les Beaucerons me disaient qu'ils allaient faire venir les artificiers du 22ème régiment pour faire sauter une embâcle! Je ne sais jamais s'ils sont un jour venus! Souvent le temps des embâcles était l'occasion de partys! Le sens du travail, de la solidarité, et de le fête font partie des gênes beaucerons. Ces derniers devraient s'en sortir encore une autre fois!


    M.L.

  • Michel Lebel - Abonné 1 mars 2016 11 h 33

    Un embâcle et une débâcle!

    Petite erreur: il faut dire "un" embâcle et non "une" embâcle. Ah! Le français!

    M.L.