Une église moderne «majeure» sacrifiée

L’église Saint-Gérard-Majella, à Saint-Jean-sur-Richelieu, a une charpente en béton, mais c’est sa voûte asymétrique aux lignes courbes qui fait son originalité.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’église Saint-Gérard-Majella, à Saint-Jean-sur-Richelieu, a une charpente en béton, mais c’est sa voûte asymétrique aux lignes courbes qui fait son originalité.

Faute d’entretien, l’église Saint-Gérard-Majella est condamnée. Construite en 1962, l’église située à Saint-Jean-sur-Richelieu a été vendue à des promoteurs immobiliers qui la démoliront pour faire place à un projet domiciliaire. Pourtant, cette église, qualifiée de « bijou d’architecture moderne » par plusieurs défenseurs du patrimoine, a obtenu la plus haute cote de classement du Conseil du patrimoine religieux du Québec.

Conçue par l’architecte Guy Desbarats, l’église Saint-Gérard-Majella a besoin d’importants travaux de rénovation qui ont été estimés à plus de 3 millions de dollars : système de chauffage déficient, clocher menaçant de s’effondrer et toit à refaire figurent parmi les travaux requis. Confrontée à des difficultés financières, la paroisse Saint-Jean-L’Évangéliste, qui comptait sept lieux de culte, a décidé de sacrifier Saint-Gérard-Majella.

« Il y avait trop de réparations à faire. On n’avait pas le choix », explique Louis-Charles Fontaine, président de la fabrique de la paroisse Saint-Jean-L’Évangéliste. « C’est une belle église moderne. Pour moi, le patrimoine, c’est important. Mais il aurait fallu que l’église soit entretenue chaque année. Maintenant, la facture est trop élevée. »

Au mois d’octobre, l’église a été vendue à des promoteurs pour 800 000 $. Elle sera démolie et un complexe domiciliaire de 104 appartements sera érigé sur le site.

D’architecture moderne, l’église Saint-Gérard-Majella a une charpente en béton, mais c’est sa voûte asymétrique aux lignes courbes qui fait son originalité. En 1964, elle avait d’ailleurs remporté la médaille Massey pour son innovation architecturale. Elle comporte aussi des vitraux de Jean-Paul Mousseau qui, eux, seront conservés.

Décédé en 2003, Guy Desbarats avait cofondé la firme Affleck, Desbarats, Dimakopoulos, Lebensold Sise, qui devint ARCOP (Architects in Copartnership). L’architecte collaborera ainsi à la réalisation de plusieurs grands projets, parmi lesquels la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, des pavillons thématiques de l’Expo 67, le pavillon du lac aux Castors sur le mont Royal, la place Bonaventure et la Place Ville-Marie (en consortium avec les architectes américains I.M. Pei et Henry Cobb). Guy Desbarats fut aussi le premier directeur de l’École d’architecture de l’Université de Montréal.

Églises modernes menacées

La présidente de Docomomo Québec, un organisme de protection du patrimoine moderne, France Vanlaethem, se désole du sort réservé à l’église Saint-Gérard-Majella, qu’elle décrit comme une « oeuvre majeure du patrimoine du Québec ».

Dans une lettre qu’elle a fait parvenir en mai dernier au maire de Saint-Jean-sur-Richelieu, Michel Fecteau, Mme Vanlaethem le pressait d’explorer des solutions pour préserver l’église. Sa lettre est demeurée sans réponse.

Elle estime que les églises d’architecture moderne sont plus vulnérables que les anciennes. « Quand vient le temps de choisir les lieux de culte à conserver, c’est sûr qu’ils vont choisir les églises plus anciennes et démolir les plus modernes », commente-t-elle.

« Ce n’est pas la seule église qui est en danger, dit-elle. Nous avons des églises modernes exceptionnelles au Québec. Certaines sont d’une originalité — je ne pense pas que j’exagère — sans égal au niveau international ou du moins accotent tout à fait de grandes réalisations internationales. »

Au milieu des années 2000, après avoir dressé l’inventaire des lieux de culte, le Conseil du patrimoine religieux du Québec a évalué toutes les églises, ce qui a mené à l’établissement d’un système de cotation. Celle de Saint-Gérard-Majella a reçu la cote « A », soit la note la plus élevée accordée aux bâtiments qualifiés d’« incontournables ». « À quoi ça sert, tout ce travail d’évaluation, si on les démolit sans coup férir, sans émoi ? C’est ça qui me désole », dit Mme Vanlaethem.

Une fois la transaction conclue avec les promoteurs immobiliers, la fabrique a mis en vente des objets de l’église, à l’exception de la vaisselle sacrée, des cloches et des vitraux qui ont été cédés à d’autres lieux de culte. Lampions, prie-Dieu, bancs et statuettes ont donc été offerts aux paroissiens lors d’une vente tenue au début du mois.

L’église Saint-Gérard-Majella « est un bijou d’architecture moderne », estime Émilie Vézina-Doré, directrice générale d’Action patrimoine. Le bâtiment a beau avoir reçu la cote A du Conseil du patrimoine religieux du Québec, l’église n’est pas protégée. « En plus, le projet de remplacement est d’une affreuse banalité », soupire Mme Vézina-Doré.

Elle déplore aussi que des objets et les bancs aient été liquidés. « C’est un cas aberrant », dit-elle. Action Patrimoine aurait souhaité que la ministre de la Culture dépose un avis d’intention de classement pour sauvegarder l’église et lui trouver une autre vocation.

Peu de mobilisation

La disparition éventuelle de l’église Saint-Gérard-Majella n’a pas soulevé beaucoup de mobilisation, confirme Louis-Charles Fontaine. Si sa fermeture impromptue en octobre 2014 a causé du mécontentement chez les fidèles, personne ne s’est porté volontaire pour lancer une campagne de financement, souligne-t-il.

La dîme ne suffit pas pour maintenir les immeubles en bon état, dit-il, et l’un des problèmes, c’est que les églises contemporaines ne sont pas admissibles aux subventions, contrairement aux églises historiques. Malgré sa valeur architecturale, l’église Saint-Gérard-Majella n’est pas classée et ne bénéficie d’aucune protection.

M. Fontaine indique qu’il avait songé à la louer à l’école voisine pour des activités de théâtre, mais des tests ont révélé que la mauvaise qualité de l’air dans l’église ne permettait pas un tel usage. « J’ai offert à la Ville de Saint-Jean-sur-Richelieu de l’acheter pour un dollar, mais ils n’en ont pas voulu à cause des réparations à faire », ajoute-t-il.

L’église sera vraisemblablement démolie au printemps. Même si elle croit que le sort de l’église est scellé depuis des mois, France Vanlaethem espère au moins que des gestes seront posés pour protéger les églises jugées les plus exceptionnelles et éviter d’en perdre d’autres. « Je pense que le gouvernement a investi beaucoup dans le patrimoine religieux, mais le problème, c’est que le parc est grand et que les églises ferment les unes après les autres. »

L'intérieur de l’église Saint-Gérard-Majella
10 commentaires
  • Robert Morin - Abonné 29 décembre 2015 10 h 53

    Modernisme et durabilité...

    Je m'interroge sur le fait que, par exemple, le clocher de cette construction de 1963 soit devenu à risque, tandis que les clochers de nombreuses églises des années 1800 sont encore debout et solides!

  • Danielle Houle - Abonnée 29 décembre 2015 11 h 02

    On ne construit plus comme avant

    Drôle de penser qu'une église vieille d'à peine 50 ans est finie et sera démolie. Et pourtant il y a de nombreuses églises bâties il y a un siècle ou deux ou trois qui tiennent fièrement debout. Les architectes et batisseurs auraient une leçon d'humilité et de savoir faire à prendre de leurs ancêtres.

    • Sylvain Auclair - Abonné 29 décembre 2015 14 h 44

      Tout bâtiment non entretenu finit par être en mauvais état.

  • Monique Déry - Abonnée 29 décembre 2015 12 h 12

    Sur le modernisme et la durabilité

    Article très intéressant avec différents points de vue.

    Aux commentaires précédants :

    C'est moins une question d'achitecture et d'architectes que d'entretien (chauffage, suivi...), et de matériaux.

    Avec le béton, on doit intervenir en prévention, car une fois fissuré - un indice de corrosion des armatures - le processus est irréversible. Ce n'est pas le cas de la pierre ou de la brique, d'abord mieux étudiées, peut-être parce que plus d'années de "pratique", sur laquelle on peut intervenir.

    Peu sinon rien n'a été fait pour entretenir ces églises modernes, qui de plus commencent à peine à être reconnues par leurs communautés respectives. De plus, le béton est un matériau nouveau, moins exploré. Et vu la "qualité" du béton réalisé au Québec, il est plus que nécessaire de mettre tout en oeuvre pour travailler en amont et pendant la vie du bâtiment si on veut éviter de faire, puis de démolir ensuite. Et ça, c'est un en soi tout un débat.

  • Yves Corbeil - Inscrit 29 décembre 2015 12 h 59

    Attendez de voir

    Dans quel état se retrouveront les constructions des dernières décennies. Du préfabriqué ''cheap'' et mal isoler qui sera bon pour la démolition assez tôt. Des centenaires, ça fera parti d'un passé lointain à ce moment là et c'est sans parler de la banalité architecturale de la majorité des bungalows sans âmes. La tendance au jetable après usage suit son cours même dans le parc immobilier. Il faudra un jour trouvé autre chose pour créer de la ''richesse'' ça manque d'imagination chers capitalistes néolibéraux.

  • Michel Lebel - Abonné 29 décembre 2015 15 h 43

    À conserver!

    Un bâtiment remarquable à conserver, il me semble. Au gouvernement et au diocèse concerné d'agir promptement.

    M.L.